-Vous...toutes aussi lâches les unes que les autres ! Vous qui vous prétendez être des guerrières, vous avez fui devant l'adversité !
-Tu as la langue pendante, humain ! Je te conseille de la garder derrière tes dents !
-Sinon quoi ? Un gamin, un berger pour tout dire, à peine plus expérimenté pour le combat qu'un forgeron, se trouve avoir plus de courage qu'une troupe de pseudo guerrières réunies ! Et pourtant, il était mort de peur ! Comment ? Comment justifier cela ?
-C'en est de trop cette fois !
La Navïn abaissa sa lance, prête à embrocher le contrebandier de sa longue pointe. Il en fallut de peu qu'Emeline s'interpose entre Apolïncer, qui n'avait pas esquissé un geste, et la sentinelle qui jeta brusquement son arme dans les airs, de peur de blesser son amie. La lance voltigea avant de se planter dans la terre boueuse des bois de Jilimaro.
-Carmeilla, modère tes sentiments ! Il n'a pas tout à fait tort et vous quereller là-dessus ne nous permettra pas de régler la situation.
Apolïncer sentait une colère presque oubliée bouillonner dans ses veines, se retenant de gifler violemment l'impertinente. Il ne devait pas frapper une femme...jamais !
Mais c'était également la défaite qui causait un désespoir grandissant. Il avait tenté d'aider Tenak, mais celui-ci avait déjà été blessé, avant d'être capturé par ces maudits traqueurs. La bête noire avait alors refait surface, les intimidant pour les empêcher d'accomplir une quelconque folie.
-Il est hors de question que vous m'accompagniez ! Vous et vos magies, vous avez déjà assez fait de dégâts comme cela !
Elles ne pouvaient rien dire. Après tout, que pouvaient-elles dire ? Apolïncer les jaugea méchamment, se mettant déjà à réfléchir sur la méthode qu'il pourrait utiliser pour sortir Tenak de ce pétrin. Avec un soupir, le contrebandier leur tourna le dos, bien décidé à mettre le plus de distance possible entre lui et ces animaux arrogants, pensant plus à la force qu'à la réflexion.
Après une longue marche, ses pas le ramenèrent au plateau rocheux, là où il avait vu la danse Navïn. De là, il pouvait presque voir la cité-portuaire, là où Tenak était retenu...à moins bien sûr qu'il soit déjà embarqué pour Shihab.
-Pitoyables Navïns...c'est tout ce qu'ils savent faire !
-Tu tiens beaucoup à ce jeune homme, n'est ce pas ?
Apolïncer préféra ne pas se retourner, tandis que la Navïn Alisha venait se placer à côté pour observer le soleil passer au dessus des bâtiments du Célénistie.
-Qu'est ce que tu peux comprendre à tout cela ?
-Cet humain possède quelque chose que les autres humains ont oublié...même toi ! L'innocence et la capacité d'aimer toutes les belles choses de cette terre.
-Etonnant que tu comprennes cela...pour une Navïn !
Alisha tourna son regard aux yeux verts vers Apolïncer, l'observant d'un regard inexpressif.
-Nous ne sommes pas aussi dépourvus de sentiments que vous vous obligez à le croire. Nous devons simplement nous adapter à un monde en perpétuelle évolution. Cette évolution, le jeune Tenak ne l'a pas comprise et c'est pour cette raison qu'il a été l'injuste cible de tout le monde.
Le contrebandier dut admettre qu'elle n'avait pas tort. Tenak avait un don incroyable pour s'attirer les pires ennuis. Cela devait provenir de cette marque qu'il avait aperçue la première fois dans l'abri de Tanempa. Il avait souvent pu observer ces étranges lumières de couleurs et constater l'inquiétude du berger à propos de ce tatouage.
-Comment vont les autres ?
-On a pu mettre la main sur le cheval et Marnalema a réussi à le calmer. Deux des hommes sont morts mais le troisième à survécu. Il dit s'appeler Jeulin et délire souvent à propos d'une Bénédicte. Il n'aura pas de séquelles mais s'en sortira sans séquelles.
Apolïncer acquiesça silencieusement. C'était déjà la première bonne nouvelle de la journée. Apolïncer se prépara à descendre du plateau rocheux, mais Alisha l'arrêta par ses paroles, ne détachant pas son regard du spectacle qu'offrait la cité portuaire.
-Que comptes-tu faire maintenant, Apolïncer ?
-Tiens, elle connaît mon nom !
La jeune Navïn ne répondit pas à cette tentative de provocation, croisant les bras sous sa poitrine. Le contrebandier soupira...ces femmes étaient de plus en plus curieuses...et un rien agaçantes !
-Je vais aller trouver Tenak ! Voilà ce que je compte faire !
-Tout seul ?
Cette fois, ce fut Apolïncer qui se retourna, le regard interrogateur. N'était-elle pas en train de lui proposer son aide ? Une partie de son être demandait à la repousser méchamment...mais l'autre partie désirait ne plus être seule...il ne voulait plus être seul !
-Je n'ai pas l'intention de...
-Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, la coupa-il, j'apprécie autant ce petit humain que toi. Alors voilà ce que je te propose ! On oublie les rancoeurs humain-Navïn et on s'associe le temps de retrouver le jeune Tenak. Après cela, chacun repart de son côté comme il l'entend.
Le contrebandier la jaugea de son regard d'aigle avant de tourner la tête vers l'horizon, portant son regard sur la Grande Mer et au delà. Tout ce qu'il voulait, c'était sauver Tenak, rien de plus. Son père avait été un homme mauvais et idiot, ne faisant jamais attention à l'aide que pouvaient lui proposer ceux qu'il considérait comme ses ennemis...même s'ils étaient sincères. Ne pas faire attention aux erreurs du passé impliquait de les reproduire à nouveau !
-Et quand tu dis « on », tu parles de toi ?
-Non, je viens aussi ! hurla Emeline derrière eux.
Cette fois, Apolïncer crut que son c½ur allait jaillir hors de sa poitrine à cause de la fureur qui l'habitait. Cette femelle qui lui proposait de l'aider ? C'était déjà hors de question ! Le contrebandier leva le doigt, prêt à lancer une réplique cinglante, mais Emeline fut la plus rapide.
-Un jour, un petit garçon m'a dit : peu importent les races et les m½urs auxquelles nous appartenons, il faut toujours s'entraider lorsque nous sommes confrontés à un problème commun.
-Tiens, tu suis mes conseils maintenant ?
La jeune Navïn baissa les yeux au sol, le regard triste. Apolïncer, qui connaissait bien les femmes, savait reconnaître la sincérité chez elle. Il en fut presque ému...mais presque seulement !
-J'étais jeune et idiote...
-Alors ? Que décides-tu, Apo ?
Apolïncer les regarda l'une après l'autre avant de reposer ses yeux bruns sur la cité portuaire au loin, la gorge nouée. Il savait qu'il ne pouvait pas refuser...Sa fierté allait en prendre un coup, mais il aurait besoin de leurs aides ! Il allait répondre lorsqu'il sentit comme un regard peser sur lui, un regard perçant les cieux. Mais il avait beau regarder aux alentours, il ne vit rien...Sans doute son imagination !
-C'est d'accord...mais, pour une fois, vous ferez à ma manière !
-C'est d'accord !
-Entendu !
Et ces trois personnes frappèrent dans leurs mains pour resserrer ce début d'alliance.
**
Le visage de l'homme blond portant un chapeau disparut dans les flammes, remplacé par celui du jeune berger. Le jour de flûtes avait changé ses notes, produisant une mélodie différente mais tout aussi délicieuse à écouter. Couchée dans l'herbe verte, ses pattes avant en tailleur pour soutenir sa tête, elle broutait distraitement cette herbe généreuse, ne détachant pas ses petits yeux des flammes dansantes.
Si elle tournait la tête à droite, elle pouvait voir à travers les arbres, du haut de la colline où ils se trouvaient, la très grande ville avec le grand château en son centre. Tant de bruits inconnus, d'odeurs bizarres et fortes...et surtout tant de ces créatures se déplaçant sur leurs deux pattes arrière ! C'était comme un conte de fée ! Bien sûr, l'absence de Marguerite lui manquait, mais c'était peu de chose comparée à ce qu'elle avait découvert.
Elle leva la tête lorsqu'elle reconnut le jeune garçon, ce petit berger qui avait disparu du jour au lendemain sans donner de ses nouvelles...cela devait remonter à l'attaque de ces gigantesques loups noirs à l'odeur de charogne ! A bien y réfléchir, elle n'avait pas revu les autres membres du troupeau depuis ce jour-là. Ils avaient sans doute été mangés...
Ce visage qu'elle connaissait si bien avait pourtant quelque chose de différent. Il paraissait inquiet, triste, colérique...et aussi plusieurs autres expressions qu'elle ne lui avait encore jamais vu arborer. Elle le voyait parler alors qu'il se trouvait tout seul dans ce feu, ses cheveux rouges couleurs de flammes grésillant parmi les branches.
Le joueur de flûte abaissa son instrument et le feu redevint aussitôt normal, ses flammes tourbillonnant et baissant déjà d'intensité. Elle poussa un bêlement de protestation...elle aurait aimé savoir la suite ! Mais le vieil homme à la longue barbe tourna son visage ridé vers elle, un sourire triste affiché en guise de désapprobation.
-Nous avons vu ce que nous voulions voir, inutile de nous attarder davantage. La nuit va bientôt tomber...Et dire que ça doit être la nuit tous les jours en ce moment pour le gamin...dit-il plus pour lui même.
Le vieux berger se leva, époussetant ses vêtements avant de gémir, massant son pauvre genou. C'est qu'il se faisait vieux cet homme ! Pourquoi marcher autant quand on était aussi vieux ! Il jeta sa flûte dans l'herbe verte avant d'en sortir une autre de sa besace, celle-ci confectionnée de façon plus...embellir que la première ! Après avoir ramassé sa nouvelle canne en bois, fabriquée dans la journée, il allait repartir avant de se retourner, lui jetant un regard plein de reproche.
-J'ai dit, on s'en va, Mathilde ! Et tout de suite, sinon les loups te mangeront !
Non, pas les loups ! La petite Mathilde se leva, étirant ses petites pattes avant de venir trottiner autour du vieux berger qui avait déjà repris sa marche. La musique de sa flûte emplit les bois, alors que le soleil se couchait au loin...