Chapitre premier
La petite Mathilde tourna doucement la tête vers les autres membres du troupeau. Tous menaient leur train de vie quotidien, personne ne semblait vraiment faire attention à elle.
Elle hésita, puis s'éloigna de quelques pas avant de s'arrêter aussitôt. Le berger à la longue barbe grise avait l'air bien trop occupé à tailler un très long bâton de bois, dont la petite Mathilde ne voyait d'ailleurs aucune utilité, pour remarquer qu'elle se détachait de ses congénères.
Elle brouta distraitement dans les pâturages avant de jeter un dernier coup d'½il derrière elle. C'est bon, la voie était libre !
Toute excitée, la jeune brebis se mit à avancer d'une démarche lente et maladroite. Elle n'avait appris à marcher que quelques jours plus tôt seulement, aussi avait elle grand besoin de s'exercer. Elle trébuchait encore, mais de moins en moins fréquemment.
Elle avait atteint l'orée du bois, du petit bois qui entourait la bergerie et sentait déjà qu'elle n'était jamais allée aussi loin. Son regard ne parvint pas à porter au delà de quelques mètres car l'ombre provoquée par la cime imposante des arbres obscurcissait tout ce qu'elle tentait de distinguer à travers les buissons et les petits arbustes. Une odeur désagréable de décomposition lui attaqua les narines dès qu'elle tenta de faire quelques pas de plus.
Les verts pâturages étaient bien plus beaux, propres et ensoleillés, mais cela ne l'empêcha pas de poursuivre son exploration. Elle remarqua que l'herbe avait de très grandes difficultés à pousser par ici. Peut être dû au manque de soleil ou de chaleur. Il régnait en effet une atmosphère de froid et en même temps de liberté. La petite Mathilde se demanda ce que cela pouvait être de parcourir librement cette forêt qui n'avait pourtant rien d'accueillant.
Elle n'eut pas le temps d'y réfléchir d'avantage que soudain ses jambes se dérobèrent et elle se mit à glisser le long d'une pente boueuse. Elle agita vainement les pattes, morte de peur, avant de s'arrêter aussi brusquement et douloureusement. Tremblante, les jambes flageolantes, elle tenta de se redresser. Elle venait de dégringoler sur plusieurs mètres. Distraite, il lui avait été impossible de remarquer cette maudite pente. Encore heureux qu'elle n'ait rien de cassé.
Elle tendit alors les oreilles, les narines dilatées. Elle venait de flairer une nouvelle odeur. C'était la première fois qu'elle la sentait, mais elle ne lui était pas étrangère pour autant : c'était l'odeur de la mort !
Elle voulut faire demi-tour, mais ses pattes refusaient de lui obéir. Au loin, un hurlement retentit, long, à glacer le sang. C'était celui de la bête flairant l'odeur de sa proie.
La petite Mathilde voulut détaler à toute vitesse, mais en même temps, elle craignait le pire si jamais elle se retournait. Elle n'entendit pas le bruit de bottes derrière elle et se mit à s'agiter et à bêler de terreur lorsque des mains vigoureuses la soulevèrent sans effort du sol.
-Te voilà ! On peut dire que tu m'as fait peur !
Malgré cette voix familière et rassurante, la pauvre brebis continuait à battre désespérément l'air de ses pattes.
-Vas tu cesser de t'agiter, petite folle ?
Le visage qu'elle vit eut pour effet de la calmer presque instantanément. Des cheveux bruns et bouclés, des yeux d'un bleu très profond avec un regard qui trahissait la compassion malgré la petite note sévère qu'il essayait de lui montrer. Il était bien plus jeune que le berger à la longue barbe. Ses cheveux étaient en bataille, sûrement parce qu'il avait couru pour tenter de la rattraper. Sa présence protectrice la rassurait et elle fut pleinement soulagée qu'il ait remarqué sa disparition, tant pis si elle devait être punie.
La tenant fermement dans ses bras, le jeune berger eut tôt fait de remonter la pente. Il traversa les derniers mètres et émergea de nouveau dans les pâturages sous un soleil que la petite Mathlide n'avait jamais trouvé aussi chaleureux.
Il la déposa au sol et lui donna une petite tape sur le dos en la congédiant d'un simple mouvement de la main.
-Allez hop ! Retourne voir les autres ! Et que je ne te retrouve plus à vouloir fuguer de nouveau !
La jeune brebis ne se fit pas prier, et de sa démarche trébuchante, elle se dirigea vers son troupeau. Broutant gaiement l'herbe fraîche, elle se convainquit qu'elle ne l'avait jamais trouvée aussi délicieuse.
**
Tenak observa la petite brebis se précipiter maladroitement vers les membres de son troupeau avec un regard attendri. Les nouveaux nés étaient souvent comme ça, avides de découvertes. Mais celle la devait avoir vraiment eu peur pour réagir de la sorte.
Il se remémora le cri qu'il avait entendu : lugubre, lointain mais en même temps bien trop proche à son goût. Ce n'était pas un loup, sinon d'autres hurlements auraient répondu à son appel, et la nuit n'était pas encore tombée. Il soupira en ramassant distraitement un trèfle à trois feuilles qu'il effeuilla sans s'en apercevoir. Il s'inquiétait toujours trop à propos de son troupeau. Jonathan était bien plus calme et paisible et il lui répétait que prévoir des solutions là où il n'y avait pas encore de problèmes était la première étape qui menait à l'échec complet. Comme il aurait aimé lui ressembler, posséder une part de son calme ou de sa sagesse.
Le jeune garçon était, au contraire de son mentor, d'une nature directe, agitée et instable. C'était peut être ses 17 ans qui lui donnaient l'impression d'imaginer les pires choses possibles.
Il étira un moment son dos avant de se diriger d'un pas rapide vers la vieille souche d'arbre où l'homme à la barbe grisonnante était assis, occupé à tailler une longue branche, sûrement du cerisier, pensa Tenak.
Avant même qu'il ait put ouvrir la bouche, Jonathan parla d'une voix grave et impatiente.
-La petite Mathilde a refait des siennes ?
-Oui, j'ai même dû aller la chercher bien au delà de l'orée de la forêt.
-Peut être devrions nous l'attacher à l'avenir...
Cela faisait plusieurs jours que le vieil homme menaçait de le faire. Mais il ne le ferait pas. Tenak le savait, à travers ce visage ridé et coléreux se trouvait un homme bon et non dénué de bon sens.
-Je ne pense pas que ce sera la peine. Quelque chose l'a effrayée dans la foret.
-Tiens donc ! Au moins ça la calmera. Et puis ce n'est pas la première fois que ça arrive aux jeunes exploratrices.
-Oui...sauf que je sais ce qui lui a fait peur. Et moi même ça n'a pas été pour me rassurer...Tu n'as rien entendu ?
Le vieil homme releva lentement la tête, arrêtant son ouvrage et prouvant qu'il était , soit tout ouïe, soit qu'il s'apprêtait à lancer une de ses morales dont il avait le secret.
Tenak fut stupéfait de ne pas avoir remarqué les nouvelle rides qui étaient apparues sur sa peau rugueuse. Son regard, lui, restait le même. Il montrait une grande force de caractère et ce n'était pas le premier homme à abandonner ou à se faire marcher sur les pieds. Même le plus solide des gaillards ne lui aurait pas fait baisser le regard.
Sa barbe et ses cheveux gris étaient soigneusement coiffés et tressés. Il était impossible de lui donner un âge, même approximatif. Le vieux Jonathan avait pour habitude de laisser parfois une question en suspens. Son silence était souvent plus efficace qu'une réponse. Tenak fronça les sourcils, impatient.
-Tu n'as rien vu ni entendu?
Le vieux berger entreprit pour toute réponse de recommencer son curieux ménage ce qui avait le don d'irriter Tenak qui se força à garder son calme. Il était décidément bien trop impatient.
-Si j'avais soi disant vu ou entendu quelque chose d'inhabituel, crois moi que tu en serais informé sur le champ. Sauf que ce n'est pas le cas ici présent. Ce n'étaient pas des loups, je me trompe ?
-Comment sais tu ça, si tu n'as rien, soi disant, entendu ?
Sa remarque le fit glousser.
-Parce que, premièrement, les loups se repèrent facilement quelques jours avant leur première attaque, qu'ils ne se déplacent pour ainsi dire que la nuit, ou en tout cas pour des déplacements sérieux, et qu'enfin, des loups n'auraient pas réussi à te donner une tête pareille.
Il gloussa de nouveau, il avait toujours pris les craintes de son neveu au sérieux, bien qu'il ne le montrait pas directement.
-Ca m'inquiète. Je n'avais jamais entendu quelque chose comme ça. C'était...effrayant.
-Tu t'inquiètes trop, fit le vieil homme avant de se relever péniblement. A ton âge, mes pires craintes étaient de savoir si je pouvais passer une nuit avec un ventre aussi vide. Allez viens, mon estomac proteste depuis bien trop longtemps.
-Mais...et le troupeau ?
-Gamin, tu me fatigues, je vais le rentrer, le troupeau, et avec ton aide cette fois.
Le jeune berger ne put s'empêcher de sourire. Il reconnaissait bien la façon du vieux Jonathan pour montrer à quel point il se souciait de ses craintes et qu'il ne les prenaient jamais à la légère bien qu'il avait souvent le ton de la plaisanterie.
Il le regarda s'emparer de ce qu'il appelait son bâton à musique, un nom assez coquet pour un bâton de berger. Il avait pour première fonction de servir de soutien-viellesse pour son corps frêle et fatigué, mais possédait également plusieurs étranges grelots à son extrémité. Le bruit créé de cette façon avait la curieuse particularité de rassembler tout le troupeau qui se mettait docilement à suivre le vieux berger.
Tenak remarqua qu'il tenait dans son autre main la branche de cerisier qu'il taillait depuis le début de la matinée. Curieux, Tenak entreprit de lui faire la remarque.
-Que fais tu avec ça ?
-Avec quoi ? lui répondit il sans le regarder, tout en agitant son bâton à musique.
-Cette branche que tu tiens. Tu as beau l'avoir travaillée un bon moment, je ne vois pas ce que c'est, si c'est censé ressembler à quelque chose.
-Ah ça ? Tu verras ce soir.(Il se retourna en lui adressant un clin d'½il) On ne t'avais jamais dit que la curiosité était un vilain défaut ? Pour la calmer un petit moment, sache que ce sera, ce que l'on pourrait appeler ainsi : une surprise.
Il n'en rajouta pas plus. Le vieux berger possédait de très nombreux secrets. Cela pouvait paraître bizarre, mais d'après lui on pouvait apprendre de très nombreuses choses ainsi, à l'écart des villes, loin du bruit et de la foule, loin du stress et des mauvaises odeurs. Il était pourtant parfois obligé de se rendre en ville pour pouvoir se réapprovisionner en matériels, vivres et équipements que l'on ne trouve pas à la campagne. Mais depuis qu'il avait Tenak sous la main, il n'avait plus besoin de s'en occuper, préférant envoyer son neveu à sa place, ce qui ne fut pas pour déplaire à ce dernier. Alors qu'il avait rarement l'impression d' être à sa place, la ville n'arrêtait jamais de le fasciner, et pourtant il n'avait que le temps d'en voir une partie à chaque nouvelle visite.
Tenak s'étira une seconde fois et regarda le soleil à son zénith. Il ne se coucherait que dans quelques heures, cela lui laisserait donc plus de temps pour ses moments libres. Il se mit à rêvasser, comme à son habitude. Le jeune homme sentait bien que la vie de berger n'était pas faite pour lui. Mais il avait pris ses racines ici, et bien qu'il aurait aimé que quelque chose se passe, n'importe quoi pour l'arracher à sa vie monotone, il aurait eu beaucoup de mal à quitter tout cela, tout ce en quoi il avait cru. Il se remémora le hurlement et eut un frisson. Il lui était revenu si distinctement et pourtant cela lui semblait loin à présent. Une voix familière le fit alors sortir de sa rêverie.
-Alors tu viens ou je dois venir te chercher ?
Un nouveau sourire vint flotter sur ses lèvres et il courut rejoindre Jonathan. La fameuse troupe se mit en marche, ils avaient encore quelques kilomètres à parcourir avant d'atteindre la bergerie, l'endroit de repos pour tous.
Le troupeau des deux bergers se composait principalement de moutons et de brebis, mais quelques chèvres se trouvaient également parmi eux. Il avait toujours été impossible de connaître le nombre exact du troupeau, soit à peu près une quarantaine de chèvres et de moutons, mais tous avaient leur propre nom, ce qui permettait de les différencier, et par la même occasion, de se rapprocher d'eux. Jonathan était connu pour considérer son troupeau comme une seconde famille, et certains disaient même qu'il le considérait comme sa seule et unique famille.
Tenak avait rapidement appris à les connaître, connaissant leur nom et leur caractère respectif. A présent, il lui était incapable de se souvenir du temps qu'il avait passé avec le vieux berger, il se remémorait seulement que ses parents avait réussi à le convaincre de s'occuper de lui. A cette époque, la famine était un fléau incontrôlable qui touchait les différentes régions les unes après les autres. A présent , Tenak n'avait toujours pas de nouvelles de sa famille, ou peut être n'avait il, tout simplement, pas cherché a en avoir.
-A quoi penses tu donc encore ? Toujours la tête dans les nuages...Tu ne changeras donc jamais ?
-Et pourtant je te ressemble en tout point de ce coté la.
-Moi, quand j'ai la tête ailleurs, j'essaie d'avoir au moins un minimum de conscience sur ce qui m'entoure. Tu imagines ? La faillite ! Un berger qui ne sait même pas faire attention à son troupeau ! De quoi j'aurais l'air à ton avis ? Ah elle serait belle la vie, tiens !
Tenak se sentit vexé. Ce genre de réprimande était souvent accompagnée d'une morale sur la vie. Pourtant Jonathan se contenta de glousser.
-Au moins ça te permet d'avoir un bon esprit logique. Comme tu dis, tu me ressembles de ce coté là ou en tout cas, quand j'avais ton âge.
-Dis moi, tu as toujours été berger ?
-Oh non, bien sur que non. J'ai eu des rêves comme tout le monde. Mais la vie m'a souvent fait la tête. Les rêves te permettent de continuer à tracer ton propre chemin. Au fond, c'est pas plus mal comme ça. Que serait un homme si tous ses rêves se réalisaient ? Ce qui permet à un homme de continuer, c'est justement le but qu'il s'est imposé.
-Quels étaient tes rêves ?
-Pas ce soir. On va déjà rentrer le troupeau et tu iras reconstituer la réserve de bois.
Devant eux se dressait à présent une petite maison principalement construite en bois. Elle était constituée de deux étages et d'une imposante construction, en bois également, et était reliée à elle à sa droite. Elle pouvait contenir facilement le troupeau entier et davantage encore. La plupart du domaine était truffé de nombreux pièges à loups. Les deux bergers connaissaient tous les emplacements dangereux et pouvaient facilement faire passer le troupeau sans aucune difficulté. Dès que le dernier mouton se retrouva à l'abri, Tenak ferma la porte de la bergerie et le cadenassa. Les voleurs étaient rares, mais les loups avaient, par le passé, trouvé de nombreux moyens pour entrer dans le hangar. Le cadenas avait définitivement réussi à les calmer.
Il s'éloigna de quelques pas du domaine et ramassa cinq bûches de tailles différentes qui se trouvaient à la gauche du hangar dans un tas en désordre, avant de retourner vers la petite maison. Jonathan prenait toujours le soin de laisser la porte ouverte, ce qui lui évitait de poser son tas au sol pour ouvrir la porte avant de devoir le ramasser de nouveau.
Le vieux berger était installé sur une chaise presque aussi vielle que lui. Il avait recommencé à travailler son fameux bâton mais cette fois il s'était mis à percer des trous à intervalles irréguliers sur sa surface. Tenak remarqua enfin que le bâton était creux.
-Tu m'avais parlé d'une surprise...puis je à présent savoir ce que c'est ?
-La jeunesse est décidément bien trop impatiente. Il y a un temps pour tout. Alors pour commencer, allume le feu, on gèle dans cette cabane.
Tenak s'exécuta, ramassa une caisse de brindilles qui se trouvait prés de la cheminée et entreprit de la vider dans celle ci, tout en jetant des coups d'oeil furtifs sur le mystérieux travail du vieil homme. Il n'était pas sûr, mais l'ouvrage ressemblait, à présent et à s'y méprendre, à une flûte grossièrement taillée.
-Une flûte ?
-Mais c'est pas vrai ça ! Je t'avais demandé d'allumer le feu, dit il d'une voix bien plus agacée à présent.
Le jeune berger ne le laissa pas redire une troisième fois et s'empara du briquet d'amadou qui se trouvait au dessus de la cheminée. Après s'être penché dans l'âtre, il se mit à produire de petites étincelles jusqu'à ce qu'une flammèche naissante fasse son apparition sur le tas de bois. Bientôt, le feu prit une consistance plus importante et une douce chaleur se répandit alors dans la maison.
Tenak ne put s'empêcher de tendre ses mains vers l'âtre, un sourire apaisé au bout des lèvres. Même Jonathan semblait avoir retrouvé toute sa bonne humeur.
-Ce n'est pas mieux comme ça ? Comme je te l'ai dit, il y a toujours un temps pour tout. Retiens bien ça, ça pourra t'empêcher à l'avenir de faire des bêtises.
-Alors cette surprise ?fit il avec un petit sourire.
-Toujours aussi impatient, gloussa le vieux berger, bon, bon, je vais étancher ta curiosité.
Il continua de tailler un moment sa « flûte », agrandissant plusieurs fois certains trous dont il n'était pas satisfait. Tenak attendit patiemment qu'il ait fini. Enfin le vieil homme se pencha un peu plus vers le feu et porta l'instrument à ses lèvres. Un son grave et pur emplit alors délicieusement la pièce. Bien que l'instrument soit grossier et irritant à l'½il nu, la musique qu'il produisait était terriblement enivrante, comme un appel au bonheur.
Tenak observait avec beaucoup d'attention le vieil homme jouer de son instrument, lorsqu'un signe de tête de sa part l'obligea à regarder le feu. Au début il ne vit rien, mais un crépitement dans les flammes le fit écarquiller les yeux. Bientôt une forme très vague et indéfinissable fit son apparition. Le jeune berger plissa les yeux pour tenter d'observer ses contours, mais l'apparition s'estompa comme si elle s'était enfoncée dans un brouillard. Bientôt, d'autre formes se mirent à danser dans l'âtre. Elle ne devaient pas être plus grandes que la main de Tenak, mais elles produisaient un tel effet sur lui qu'il avait du mal à en décrocher le regard.
Une seconde musique, lointaine, vint comme pour accompagner le flûtiste. Tenak ne parvint pas à reconnaître le son, mais la musique était exactement la même en plus doux. On observant avec plus d'attention, Tenak ne sut dire si ces créatures étaient des sortes de chats ou d'humains. Des oreilles dressées se trouvaient au sommet de leur tête, et une longue queue s'agitait pour chacun d'eux au rythme de leurs mouvements.
Comme plongés à nouveau dans un brouillard, les hommes chats disparurent de nouveau, remplacés par une forme presque identique que Tenak ne voyait que de dos. Il entendit alors une voix lointaine, et qui semblait pourtant si proche. Elle lui susurrait son nom à l'oreille, Tenak put identifier une voix féminine.
-Tenak....Tenak...
La silhouette se retourna lentement et parut observer un moment le jeune homme. Elle avait l'allure d'une femme, et ses oreilles semblaient bien plus petites que ses congénères masculins.
Tenak voulut se rapprocher, tendant une main tremblante vers elle, mais aussitôt la musique s'arrêta.
C'était comme si on venait de lui jeter un seau d'eau froide sur le corps. En clignant des yeux, il put constater que le feu était redevenu normal, Tenak remarqua également qu'il entendait distinctement les crépitements du feu sur le bois, alors qu'il y a quelques minutes, il n'entendait que la musique et cette mystérieuse voix qui lui chuchotait son nom.
En se tournant vers le vieux Jonathan, il vit que celui-ci avait commencé à emballer la flûte dans un vieux tissu. Mais est ce qu' une vraie flûte pouvait faire cet effet-là ?
-Alors ? Quelles sont tes conclusions ?
-Comment as tu réussi à faire ça ? C'était quoi ces...créatures ? Et cette voix ?
-Holà doucement ! Une question à la fois veux tu. Ce que j'ai fait est ce qu'on appelle une musique de charme.
-Une musique de charme ? Tu as fait de la magie ?
-Si on veut oui ? dit-il avant de déballer la flûte qu'il tendit à Tenak. Ce n'est qu'un tour de prestidigitation, en quelque sorte. Pourtant peu de personnes seraient capables de le refaire.
-Pourquoi ?
-La forme de l'instrument, le bois dans lequel il est taillé, la saison durant laquelle on joue, la musique que l'on joue, tout ça doit être réalisé de façon minutieuse, ce qui n'est pas à la portée de tout le monde. Et puis, il faut déjà savoir comme s'en servir après. Vas y, souffle dedans.
Tenak porta la flûte à ses lèvres et remarqua que le vieux berger s'était bouché les oreilles. Hésitant, il souffla néanmoins dedans. Un son strident et aigu emplit l'air, l'un des verres sur la table se fissura. Le jeune homme ôta rapidement l'objet de ses lèvres avant de le rendre à son propriétaire. Il parla sans le vouloir d'une voix énervée et sifflante.
-Quel horrible son ! Comment cela se fait il que ça ne marche pas avec moi ?
-C'est parce que c'est, d'une certaine façon, à usage unique, gloussa t-il.
-Comment ça d'une certaine façon ?
-Et bien, une fois utilisé, il est impossible de pouvoir jouer de nouveau avec, sauf si tu as des nerfs d'acier. Certaines personnes assez loufoques apprécient pourtant ce type de musique.
-Si on peut appeler ça une musique, grogna t-il tout en tentant de faire passer l'horrible mal de crâne qui venait de le submerger.
-Arrête de râler gamin ! Viens, passons à table, tu me poseras tes autres questions en mangeant.
Jonathan se leva, tout en frottant son dos endolori par la position inconfortable dans laquelle il s'était trouvé durant plusieurs minutes. Le jeune berger, quant à lui, regarda de nouveau les flammes, espérant redécouvrir la silhouette féminine et féline à la fois. Mais le feu continuait de brûler gaiement dans l'âtre, tout en commençant à diminuer : La plupart des branches avaient disparu, du à l'appétit vorace du feu. Tenak entreprit de rajouter deux bûches avant de rejoindre son oncle à table.
En s'installant, il leva délicatement le verre fissuré et le regarda de plus près. Le vieil homme lui lança un regard pétillant en observant sa man½uvre avant de couper un grand morceau d'un pain de couleur noire et au c½ur tendre et délicieux. Tenak reposa doucement le verre sur la table avant de se servir à son tour une tranche de pain.
-Donc c'était de la magie...Comment se fait il que l'on appelle ça « musique de charme » ? Elle a des particularités, mis a part ce que j'ai vu ?
-Tu n'as pas ressenti une attirance particulière ? Une envie de rejoindre la danse ou autre ?
Tenak ne répondit pas, il avait en effet ressenti cette fameuse attirance, ainsi que cette étrange voix. Le vieux berger se pencha pour lui donner une tape amicale sur l'épaule avant de s'emparer d'un long couteau de cuisine et de couper plusieurs tranches de jambon, imité ensuite par Tenak.
-Quelque chose m'échappe cependant, dit il avant de reposer le couteau sur la table, comment se fait il que tu connaisses ce...cette musique ?
-Oh je l'ai apprise durant l'un des mes nombreux voyages, quand j'étais plus jeune.
-Tu essayais de réaliser tes rêves ?
-Oui et non. Disons plutôt que j'essayais de me cacher d'une vérité qui me gênait. Vérité que je ne te dévoilerai en tout cas pas ce soir, ajouta t'il en haussant le ton dès que Tenak voulut parler.
-D'accord, d'accord. Donc tu as voyagé, voilà déjà quelque chose que je ne savais pas. Mais tu ne m'as toujours pas dit où tu avais appris cette musique.
-Ca aussi ça sera pour plus tard. A chaque journée sa révélation.
Jonathan se leva après avoir fini sa dernière tranche de jambon. Il se dirigea d'une démarche lente vers les différentes fenêtres de l'étage et entreprit de fermer les volets. Tenak remarqua que le soleil avait maintenant pratiquement disparu à l'horizon, créant des taches rouges, orange et or dans le ciel. Un groupe d'oiseaux vola silencieusement au-dessus de la plaine, s'éloignant rapidement de la forêt à tire d'ailes en poussant des piaillements stridents. Le jeune homme eut la certitude qu'il tentait de fuir quelque chose, sûrement un prédateur. Il sursauta en entendant la voix du vieil homme derrière son dos.
-Si tu restes encore un moment en bas, n'oublie pas de nourrir le feu. Ca réchauffera la maison.
Il se retourna et acquiesça de la tête au moment où le vieux berger grimpait une a une les marches de l'escalier pour se diriger vers sa chambre. Tenak distingua alors, dans la légère pénombre qui s'élargissait dans la pièce, la flûte qui était restée sur la chaise. Son ombre se renvoyait plusieurs fois sur le mur, du à la lumière dansante que provoquait le feu de cheminée. Le jeune homme s'en approcha et la prit délicatement en main avant d'en observer plusieurs fois ses contours.
Alors, par curiosité, il s'approcha de l'âtre, et porta l'instrument à ses lèvres. Le terrible son qui en sortit lui blessa les oreilles. Sur la table, le verre fissuré éclata en plusieurs morceaux qui se répandirent au sol. Il reposa immédiatement l'objet avant d'entendre quelqu'un tambouriner le sol a l'étage au dessus.
-Tenak !
-Désolé...
Il s'empressa de ramasser les débris qui jonchaient le sol et les jeta dans la corbeille en osier près de la table. Il était déçu. Il aurait bien aimé revoir cette femme, même si ce n'était qu'une illusion provoquée par la magie de la flûte. Il se jura d'obliger le vieux Jonathan à lui apprendre son secret.
Il jeta un dernier coup d'½il au dehors avant de fermer la porte et de la verrouiller. Puis il s'installa devant le feu et regarda les flammes danser avec joie dans l'âtre illuminé. Il se rappelait le temps où sa mère et lui s'installaient confortablement devant la cheminée, elle, le tenant dans une couverture bien chaude et l'entourant de ses bras comme pour le protéger. Elle lui murmurait des contes à l'oreille, dont il avait oublié la plupart, mais certains lui revinrent tout de même à l'esprit. Ces temps étaient loin a présent et il se demandait ce qu'était devenue sa mère.
Soudain il se mit à frissonner. Ses mains furent agitées de petits tremblements qu'il ne parvint pas à contrôler. Il entoura ses jambes repliées de ses bras et essaya de contrôler ses tremblements. Au loin, on pouvait entendre un hurlement lugubre, qui lui ôta toute joie. Il s'arrêta un moment avant de recommencer, cette fois bien plus longtemps. Tenak en était persuadé : C'était le même cri que celui de tout a l'heure.