Tant de nuages dans un ciel pourtant si souvent dégagé...tant de nuages qui provoquaient une ombre rafraîchissante sur Devdan, le don de Dieu. Sa curiosité s'amplifiant à cause de cet étrange changement climatique, Rei ne faisait que peu attention à ce qui l'entourait. De toute façon, il y avait si peu de choses à voir dans cette ville sinistre ! Les rues avaient beau parfois être presque désertes, les souterrains regorgeaient de gens malhonnêtes, d'escroqueurs, de vendeurs au marché noir...et malgré cela, elle restait une cité au tempérament très calme...comme quoi il ne fallait pas se fier aux apparences, et de toute façon la jeune fille en avait suffisamment vue pour le reste de sa vie !
Mais Rei n'était pas d'humeur à ruminer de sombres pensées ! Ses nouveaux vêtements sur le dos, sa sacoche bien placée en bandoulière et son ocarina enfin récupéré, elle attendait avec impatiente devant la grande porte de pierre effondrée, essayant de deviner les formes que les cumulus pouvaient bien représenter. Elle ne sursauta même pas lorsqu'une main gantée se posa sur une épaule, tandis qu'elle tournait un visage souriant vers Kimiko...la Kimiko redevenue un homme dans ses habits blancs et au bas de visage caché.
D'un simple signe de tête, elle lui fit signe de la suivre, prouvant qu'elle venait de régler les derniers détails avec la personne qui avait été censé s'occuper d'elle. Rei se sentait libre...maintenant que Kimiko s'était enfin décidée à la prendre avec elle, ayant expliqué « qu'elle ne devait pas avoir sa mort sur la conscience ». C'était un prétexte, sans aucun doute et la jeune fille avait très envie de savoir ce qui se cachait derrière ce prétexte.
Pour le moment, elle préféra se précipiter à la suite de la femme blanche, dérapant maladroitement sur le sol caillouteux avec ses nouvelles sandales. Quel serait le chemin qu'elles prendraient ensemble ? Rei s'en moquait éperdument, cela contait Kimiko qui serait avec elle...encore...le plus longtemps possible ! Oui et peu importe les dangers...elle ferait tout de même de son mieux pour épargner quelques désagréments à la guerrière...
S'était déjà raté puisque la jeune fille manqua de se tordre une cheville, les genoux s'écorchant sur ces pierres rugueuses alors qu'elle tombait main en avant. Pas de larmes, pas d'impression de douleur, juste la sensation d'avoir encore l'air parfaitement inutile. Kimiko ne tarda pas à revenir sur ses pas avec un profond soupir, tandis que Rei retrouvait sa place sur les épaules de sa débitrice. Comme elle aimait voir le monde d'aussi haut !
Le temps passa, alors que la forêt de Palomba se rapprochait doucement et sûrement. Le passage de la plaine en sens inverse fut agrémenté par plusieurs interprétations de « tempête »...manifestement, cela ne sembla pas gêner la femme blanche puisque celle-ci avait pour habitude de toujours critiquer lorsque quelque chose l'agaçait ! Ce n'était pas une tendre avec Rei...ou alors peut-être une démone aux allures angéliques ! Cela lui rappela ces bandits qui l'avaient séquestré et qui avaient insinué être confronté à une démone...sans doute parce qu'il était impensable qu'une femme sache se battre !
À bout de souffle, Rei ôta son instrument de ses lèvres, décidée à se reposer en observant de nouveau les nuages...et ce qu'elle vit la laissa perplexe. Les nuages se tenaient à bonne distance du soleil...ils étaient partout dans le ciel mais un cercle parfait de vide se trouvait entre eux et l'astre lumineux. C'était si curieux qu'elle ne fit pas attention à ses cuisses qui s'étaient resserrées autour de la gorge de Kimiko, la forçant à s'arrêter et à regarder ce qui intriguait la jeune fille.
-Ah ! Une corona ! fit-elle après avoir enfin retiré le bandeau qui cachait sa bouche. On appelle ça la couronne solaire ! On dit que ce phénomène se produit lorsque le Dieu solaire jette un regard sur le monde d'en dessous. Cela ne se produit que rarement et je dois dire que ce n'est que la deuxième fois que je vois une corona.
C'était perturbant de savoir qu'on était peut-être observé par un Dieu curieux. Après avoir soulagé la propre curiosité de sa protégée, Kimiko reprit sa marche vers les bois de Palomba, sans aucun doute bien décidée à l'atteindre avant le début du midi. Le monde paraissait bien silencieux aujourd'hui...pas une once de vent, pas même un craquement de branches ou une brise légère, rien du tout ! Ce n'était pas très inspirant pour la jeune fille qui avait décidé de créer une nouvelle sérénade. Tant pis, elle essaierait plus tard !
La forêt fut atteinte à l'heure prévu, tandis que Rei retrouvait le sol jaune de la grande plaine. Curieusement, la guerrière ne semblait pas avoir l'intention d'aller plus loin, retirant le sac accroché autour de l'une de ses épaules et le jetant vulgairement par terre. Lui jetant un regard curieux, elle ne tarda pas à avoir sa réponse.
-Nous passerons simplement la nuit ici ! C'est inutile d'aller plus loin car je n'ai aucune destination précise pour le moment, alors autant profiter un maximum du paysage, n'est-ce pas ? Tiens, rejoue-moi ta comptine de tout alors, Rei !
Aucun sourire, juste un regard insistant et pénétrant. Ce fut assez pour motiver la jeune fille qui ne se fit pas attendre, jouant « tempête » comme jamais encore elle ne l'avait joué. C'était bien la première fois que Kimiko lui faisait une telle demande et, dans un sens, c'était vraiment très encourageant !
Il y avait tout de même quelque chose qui la surprenait, c'était le fait que la femme blanche ne sache vraiment pas où aller. Elle avait la récompense pour la mort de Sato : avec ça, elle pouvait s'offrir une petite place pour tout un mois dans les plus riches cités qui soient ! Mais non, elle préférait rester ici et attendre...attendre quoi au juste ? Trop de questions pour une si petite tête.
Kimiko ne tarda pas à se mettre à l'aise, retirant ses grosses épaulières et encore tout le matériel trop encombrant avant de s'asseoir par terre. Il y avait autre chose qui occupait l'esprit de Rei, c'était ces symboles sur le corps de sa débitrice ainsi que les évènements de la nuit dernière. Il y avait eut des traces de bagarres partout mais aucun corps...comme s'ils s'étaient volatilités ! D'un seul coup, la jeune fille eut très peur : se pourrait-il que les voleurs soient retournés à l'état de poussière ? Mieux valait imiter Kimiko et se reposer...et puis, de toute façon, elle était vraiment très fatiguée !
Une tête roulante, un rire glacial, des mains qui la retournaient, la frappaient, la maltraitaient...Rei se réveilla en sursaut, le front trempé d'une sueur froide et collante. Le silence de la journée avait laissé la place à un très léger concert de criquets musiciens, jouant leur sérénade à l'aide de leurs pattes arrière. Une véritable manifestation musicale mais la jeune fille n'était pas d'humeur à écouter, encore tremblante à l'idée de ce terrible cauchemar.
Ce n'était pas la première fois qu'elle se réveillait en sursaut depuis son escapade dans la forêt...mais chaque fois c'était d'avantage pire, comme si les évènements passés étaient encore plus vrai que cette réalité !
Rei voulait tenter de venir se serrer contre sa sauveuse...mais celle-ci avait une nouvelle fois fichu le camp en laissant tout son équipement...à part son épée. Pas de panique, c'était une habitude, elle n'allait pas tarder à revenir. Mais quelle étrange habitude tout de même ! Rei jeta un léger coup d'½il vers les ténèbres de la forêt et frissonna aussitôt à l'idée de quelques bêtes sauvages tapies dans l'ombre, prêtes à bondir sur cette proie parfaite. Hors de question de jouer de l'ocarina pour tenter de sa calmer, cela risquait d'alerter les fauves ! Mais alors que faire ? Attendre ? Il n'y avait que ça comme solution...
Une passa et Kimiko n'était toujours pas de retour. La jeune fille n'avait pas peur pour sa débitrice mais plutôt pour elle-même. Maintenant qu'elle y repensait, elle était vraiment une petite créature fragile, innocente et inutile, perdue dans ce vaste monde imposant. Une branche craqua...du calme, c'était elle qui avait simplement fait un pas en arrière ! Etait-ce son c½ur qui produisait ce bruit de tam-tam ?
Morte de peur, la jeune fille déroula la cordelette de sa sacoche, saisissant son instrument entre ses petits doigts avant de produire une fausse note. Ah...horrible son, il fallait vraiment qu'elle se calme sinon ce serait vraiment quelque chose d'hideux ! Mais rien à faire, elle avait beau tenter de calmer son c½ur affolé et de respirer convenablement, sa musique était tout simplement fausse !
D'avantage épouvantée de se savoir aussi émotive, Rei se rassit à même le sol herbeux, ramenant ses genoux contre son ventre alors qu'elle se trouvait à l'affût du moindre bruit. Ces maudits criquets ne pouvaient vraiment pas se taire ? Cela commençait à devenir infernal ! L'ocarina était une véritable bénédiction, c'est vrai...mais il ne servait qu'à parler avec la nature et non à pouvoir chasser les angoisses : sa musique était beaucoup trop stridente.
Déçue de devoir reconnaître les défauts de son instrument, la jeune fille ferma les yeux, espérant pouvoir s'endormir sur place. Il était bien dommage que Kimiko n'ait pas pris la peine de pouvoir allumer un feu...sans doute parce que les prédateurs de la nuit n'attaquaient jamais en terrain découvert. Mais si une sale bête décidait de déroger à cette règle ? Si un loup affamé ayant jeûné beaucoup trop longtemps ne pouvait résister à la tentation de refermer ses mâchoires sur une proie aussi facile d'atteinte ?
Elle l'avait entendu...la jeune fille était certaine de l'avoir entendu ! À force d'écouter avec attention tout ce qui l'entourait, ses facultés auditives s'étaient accrues, lui permettant de percevoir les sons les plus infimes. C'était le bruit de l'herbe sèche écrasée par une semelle : il y avait quelqu'un tout près...et ce n'était pas Kimiko car elle n'avait pas entendu le cliquetis si singulier de ses bottines !
Rei se releva subitement, essayant de discerner quelques silhouettes cachées parmi les ombres de la nuit. Pourtant elle ne voyait rien, vraiment rien. Il était aussi possible que son imagination se mettait à percevoir d'horribles choses. Soudain, la jeune fille se raidit, se mettant à trembler de tout ses membres et regardant droit devant elle. Il était étonnant qu'elle ne l'ait pas remarqué plus tôt...mais il y avait réellement quelqu'un, à seulement quelques mètres de sa position, quelqu'un qui était très certainement en train de la regarder.
Surtout ne pas respirer, ne pas bouger....rester calme et attendre qu'il s'en aille. Si ça se trouve, il ne l'avait même pas vue, en fait. Il y eut un mouvement vers ce qui ressemblait à sa tête. Il la regardait...Rei en était sûr désormais : il était en train de la regarder ! Mais où était Kimiko ? Et puis pourquoi ne pouvait-elle pas bouger ? C'était comme si ses muscles s'étaient ankylosés.
Il fit un pas, puis un autre, et encore un autre, sa silhouette se faisant plus nette à mesure qu'il se rapprochait de sa proie. Les yeux révulsés, la mâchoire tremblante, Rei était terrifiée par cette apparition venue d'outre-tombe. Il était si près maintenant, la jeune fille pouvait voir un long bras enroulé dans de l'étoffe se déployer vers elle, une main aux ongles griffus se dessinant sur la lumière de la lune...une main dont l'annuaire possédait une bague dont la forme laisser penser à une crâne humain avec des cornes de boucs. C'était un fantôme...seul les fantômes se déplaçaient la nuit à visage recouvert ! Partir...elle devait vite partir !
Il y a une légère lumière, suivit d'un tintement de métal pur. L'homme avait arrêté son mouvement alors que la lame de Kimiko se trouvait à quelques centimètres de sa gorge cachée par l'étoffe. La clarté de la lune renvoyait sa lumière sur la lame, illuminant le visage de l'intrus et celui de la femme blanche. Rei, quand à elle, se renversa en arrière, reculant le plus loin possible de cette main griffu.
-Ne t'approche pas de cet enfant !
Quel soulagement ! Encore une fois, Kimiko était arrivée à temps, comme à chaque fois ! La silhouette recula de trois pas, son visage caché se tournant vers l'intéressée dans un froissement d'étoffe tandis que Kimiko gardait toujours son armée en direction de la gorge de l'intrus.
-C'est comme cela que tu m'accueille ? Kimiko...tu deviens bien arrogante !
Une seconde...quelque chose n'allait pas...comme se faisait-il qu'il connaisse la guerrière ? Et pourquoi cette dernière rengainait son arme derrière son dos ? Non...quelque chose n'allait vraiment pas...d'autant plus que les yeux de la femme blanche n'affichait aucune haine ou colère, seulement une neutralité qui lui était propre en période de repos. Le singulier personnage s'installa sur l'herbe de la plaine, imité ensuite par guerrière tandis que Rei les regardait tout deux sans comprendre. D'un geste de la main, Kimiko lui fit signe d'en faire de même, ramenant ses genoux contre elle.
-Je ne pensais pas que viendrais si tard...Ce n'est pas dans tes habitudes de te faire passer pour une ombre parmi les ombres !
-Dis toi bien que je suis une ombre parmi les ombres, Kimiko ! Mais trêve de bavardages, quels sont tes résultats ?
Résultats ? Que se passait-il ? Quel était cette histoire de fous ? La jeune fille vint se lover contre sa protectrice, ses mains attrapant le bras de la guerrière sans que celle-ci ne réagisse, sans doute occupée à « bavarder » avec ce mystérieux inconnu. Peu importe, elle ne l'avait pas repoussé et c'était ça qui comptait !
-J'ai pu facilement suivre les traces du trio. Leurs pas les ont mené jusqu'à la forêt de Palomba juste derrière nous. J'ai abattu le dénommé Marlin ainsi que le bandit Sato. J'ai avec moi la récompense pour sa tête.
-Bien, bien...railla cet individu à la voix grave. Donne !
D'un geste de la main, la femme blanche attrapa le sac empli de lingots davdaniens qui reposait non loin, le tendant à l'étrange personnage tandis qu'il ne se faisait pas prier pour demander son reste...elle le lui donnait comme cela, sans réticence de sa part et simplement parce qu'il le lui avait demandé ! Rei ne comprenait décidément rien à rien, mais elle se sentait tout de même bouillonner de l'intérieur, essayant de discerner les traits du visage de Kimiko.
-Tu ne m'as pas tout dit ! Et le troisième ? Qu'est-il advenu du troisième ?
-Il s'est enfui.
Un silence pesant vint accompagner cette réplique, alors que Rei commençait à se demander si cet homme n'était pas une sorte d'employeur...non, c'était impossible ! Pas avec le caractère de Kimiko ! Après tout, c'était elle qui s'était mise en devoir de débarrasser le monde du monstre qu'était Sato ! Finalement, l'homme encapuchonné agita le bras, pointant la guerrière de son doigt bagué.
-Peu importe, nous n'avons aucune information à son sujet, seulement qu'il accompagnait deux tueurs bien connus par la populace ! Rien ne prouve qu'il ait pu commettre le même type de crimes que ses comparses...et pour l'amour des Dieux, peux tu m'expliquer ce que fait cette enfant ici !
Rei se raidit aussitôt, cachant son visage contre la femme blanche alors que celle-ci l'enlaçait d'un bras réconfortant. Quel sinistre personnage...Se mettre à crier simplement à cause de la présence d'une enfant !
-Elle a été une première fois la victime de Sato, puis d'un groupe de voleurs de Devdan. La laisser seule plus longtemps aurait pu la mettre d'avantage en danger et tu ne veux pas de victimes inutiles, n'est-ce pas ?
-En effet...et à ce propos, as tu épargné ces voleurs ?
-Que crois-tu !
Un rire gras s'échappa de sa gorge, alors que Rei se mettait à sangloter silencieusement contre sa débitrice. Elle détestait cet homme...oh oui, elle le détestait ! C'était comme si elle n'était qu'un simple objet de conversation, quelque chose de méprisable ! On l'avait déjà méprisé par le passé...mais la façon dont il parlait d'elle dépassait le supportable !
-Tu vas retourner à Devdan ! Nous avons une nouvelle cible nouvellement découverte dans les quartiers riches, mais il te faudra enquêter. Dans quelques jours se déroulera la cérémonie du carnaval qui durera une semaine. Tu as donc une semaine pour démasquer la cible, la trouver et l'éliminer, et cela sans éveiller le moindre soupçon et sans brusquer la foule. Inutile de te préciser que si tu échoues, la sanction sera sévère !
-Le niveau de dangerosité ?
-Niveau trois !
-Déroulement de l'enquête ?
-Le registre est presque incomplet, tu devras donc le commencer à son point de départ. Encore une fois, la discrétion sera à privilégier avant tout. Si tu dois mourir, cela doit être fait dans l'ombre !
-Très bien !
Comment rester impassible ? Ce n'était pas une menace de mort...mais c'était comme s'il paraissait évident que la mort serait l'unique sens interdit de ce chemin sans bifurcation. Et puis, tout était dit avec une étonnante facilité...la vie n'était alors qu'un simple objet fragile qui était à jeter une fois qu'il était endommagé ou périmé ? Et s'il fallait parfois se remettre en question ? Et si cet homme et Kimiko avaient raison de penser de cette façon ?
Rei se serra contre la femme blanche, alors que l'homme mystérieux remettait ce fameux registre à l'intéressée. C'était en fait un livre particulièrement volumineux, comportant de nombreux marque-pages ainsi qu'une cordelette au bout de laquelle un crayon de papier était rattaché. La jeune fille n'avait pas envie de savoir ce qui allait se passer ensuite, ses yeux se fermant contre celle qu'elle ne voulait pas quitter.