Chapitre 2
Il faisait encore sombre pourtant...la nuit n'avait toujours pas lâché son emprise sur le monde ! Alors, malgré sa fatigue évidente, pourquoi Davita s'était-elle réveillée ? Elle tourna son visage épuisé vers les cendres rouges et encore chaude qui représentaient le reste du grand feu. Elle savait que, tôt dans la matinée, elle devrait le rallumer à la demande de son maître...mais il était encore trop tôt, beaucoup trop tôt !
Son sang se glaça lorsqu'elle entendit un bruit de verre brisé suivit d'un horrible juron : Il y avait quelqu'un à l'intérieur de la taverne de Po'Merleau !
Du calme, pensa t-elle, respire et reprend toi...ce n'était que le maître, après tout elle avait reconnu la voix ainsi que l'injure qu'il aimait à employer. La jeune Navïn se mit donc à genoux, se déplaçant pour faire face à la table où le maître Po'Merleau était attablé.
Cet humain était encore ivre...assit de biais sur l'une des nombreuses chaises de la table, il achevait de boire le contenue du bouteille dont l'odeur était si forte qu'elle parvenait jusqu'aux narines sensibles de Davita. Le maître avait beau être un humain aussi cruel que ses semblables, elle savait qu'il était tout aussi malheureux. Il était très malade, était sujet à de courantes déprimes qui le faisait parler tout seul et l'amenait à s'enivrer pour oublier. Davita avait beau le détester, elle le prenait un peu en pitié, bien qu'elle ait beaucoup de mal à le reconnaître.
Po'Merleau tourna ses yeux vitreux vers son esclave alors que celle-ci se raidissait, se laissant choir par terre et faisant semblant de dormir. Peine perdue ! Il se leva avec une extrême lenteur, s'appuyant contre la table en tremblant comme si ses pauvres muscles étaient aussi malades que l'esprit de ce terrible humain. Davita avait peur...Davita avait vraiment très peur ! Et il commençait déjà à s'approcher avec beaucoup de précaution, franchissant le cercle de territoire de la jeune Navïn.
-Ne...ne fais pas...se...se...semblant de dormir, petite...sotte ! Je n'aime pas ce...cette attitude ! J'ai l'im...j'ai l'impression que tu...m'espionne quand tu...tu agis de la sorte !
Par tout les Reeyaks, il sentait fort ! Il sentait même plus fort que d'habitude ! Davita connaissait les effets néfastes des décoctions humaines sur leur esprit, ça les rendait fous, sans aucune conscience et les faisant agir d'instinct ! Lorsque le maître la toucha du bout de sa semelle, l'esclave Navïn se redressa aussitôt, faisant le tour du reste du feu pour se tenir éloignée de son maître.
Elle savait qu'elle n'avait pas le droit ! Po'Merleau n'aimait pas la désobéissance...mais il lui arrivait de se montrer clément alors...peut-être que cette fois-ci...non, il ne fallait pas trop rêver non plus !
-Que...que fais tu ? Tu as peur ? Al...allons, viens par...ici !
Davita n'obtempéra pas tout de suite mais fut très vite forcée d'obéir lorsque le maître haussa le ton, lui faisant signe de venir du bout du doigt. La jeune Navïn s'approcha à genoux lentement...très lentement...sans doute cela aura agacé son comportement puisqu'il la saisit par les cheveux, la forçant à se relever avant de la protéger en dehors du cercle de territoire.
Horrifiée, Davita tenta de s'arrêter, de rester à l'intérieur du cercle, griffant le sol de ses pattes en agitant les oreilles en tout sens. A peine son corps eut-il franchit le périmètre du cercle qu'une violente douleur se répandit dans tout ses muscles, la faisant hurler comme elle hurlait à chaque que son maître la torturait ainsi
Ses anneaux en or se mirent à scintiller tandis qu'une force incroyable essayait de la tirer vers le cercle, attirant chacun de ses quatre membres. C'était comme si quatre paires de bras s'en étaient prises à elle, la maltraitant, la frappant et la tirant en tout sens.
Davita retomba sur le dos à l'intérieur du cercle, haletante, sans aucune égratignure mais les muscles endoloris...comme toujours ! Cette fois, elle ne put empêcher ses larmes de couler, poussant de légers feulements de tristesses avant de se recroqueviller sur elle-même.
-Horrible petit...créature ! se mit à hurler son maître avec beaucoup de peine. C'est tout ce...ce que tu mérite et pourtant...c'est...ce n'est rien comparé à...ce que moi j'ai...en...enduré dans ma vie !
Il s'approchait de nouveau, ses bottines trainant sur et le faisant tituber. Mais il était hors de question pour Davita de se laisser faire une nouvelle fois ! Se retournant sur le dos avec le peu de force qui lui restait, elle se mit à quatre pattes, tout les poils de son corps se hérissant alors qu'elle retroussait ses babines, montrant les crocs à son maître. Ses griffes grattèrent le sol, tentant de le menacer par leur simple présence.
C'était encore une nouvelle erreur...Po'Merleau savait très bien, tout comme son esclave, que la jeune Navïn n'avait nulle intention de le blesser ! Une gifle magistrale la refit chuter à terre, lui laissant un goût de cuir sur sa langue. Cette fois-ci, elle était allé trop loin !
-Petite effrontée ! Je m'en vais te...t'a...t'apprendre la politesse...moi !
Il relevait la main pour la saisir mais Davita fut plus rapide, la lui griffant terriblement. L'humain hurla, se tenant le bras avant de chuter par terre, la mixture forte achevant de faire son effet dévastateur sur le corps de cet homme cruel.
-Maudite...je...je vais te tuer !
Davita ne comprit pas ce qu'elle était en train de faire, agissant sous l'effet de la peur. Ses bras s'agitèrent en tout sens, canalisant sa Source et faisant remonter son pouvoir vers le bout de ses doigts.
Les cendres brûlantes du feu s'envolèrent avec légèreté, tourbillonnant sur elle-même avant de se jeter sur leur victime. Tentant de s'insinuer par toutes les cavités de son visage, elles entreprirent de dévaster l'intérieur de son corps, brûlant tout sur leur passage. Le maître aurait voulu hurlait...mais il ne pouvait pas, agité de spasmes avant de s'immobiliser définitivement. Le maître...il dormait de son éternel et dernier sommeil...
C'était fait...c'était enfin fait...Cela faisait depuis tellement longtemps que Davita voulait le faire ! Mais en agissant de cette façon, elle savait très bien qu'elle venait de signer son arrêt de mort, elle connaissait en partie les lois de ces humains, sans compter qu'ils détestaient les représentants de leur espèce !
La jeune Navïn regardait le corps de son maître. Celui-ci semblait en bon état si on ne prenait pas en compte l'odeur de brûlé qui agressait ses narines. Ses membres se mirent à trembler, refusant de la maintenir debout plus longtemps. Elle tomba donc à genoux, les yeux rouges de peur et de tristesse. Où était Maman Navïn ? Davita aurait bien voulut avoir quelques paroles réconfortantes ou même recevoir la langue maternelle qui lui léchait affectueusement le visage et les pattes avant. Mais c'était révolu tout ça, Maman Navïn ne la sauverait pas de la loi des humains !
Davita se roula en boule, entourant son corps de sa queue avant de se mettre à geindre et à miauler de peur. Elle était seule...elle était toute seule ! Pas un bruit, pas un souffle, pas même une petite lumière réconfortante. Et ce cadavre qui empestait !
-Bon sang...quel pagaille ici...
Ce son, cette voix...la jeune Navïn se remit sur ses pattes, les oreilles aux aguets. Qui avait dit ça ? Encore un humain ? Et qui allait découvrir son maître...ou plutôt ce qu'il en restait ? Mais elle n'avait pas du tout le courage de se défendre une nouvelle fois ! Alors pourquoi ? Pourquoi maintenant !
Ses yeux peinaient à voir dans le noir...dans le temps elle parvenait à confondre le jour et la nuit, mais la fatigue était désormais telle que même cette faculté de base avait presque disparu ! Elle dû donc se résoudre à écouter, ses oreilles se tournant dans divers sens à l'affût du moindre bruit et du moindre frottement.
Davita sembla l'apercevoir : une silhouette qui se tenait comme elle, à quatre pattes, et qui s'avançait dans sa direction. Effrayée comme jamais elle ne l'avait été, elle tenta de reculer du mieux qu'elle pouvait, manquant de toucher le petit reste de cendre chaude dans l'âtre.
Finalement, elle avait eut peur pour rien...Une étrange petite créature blanche était en train de flairer le corps du maître, touchant l'une de ses jambes du bout du museau avant de reculer, sans doute dégouttée par l'odeur. La jeune Navïn écarquilla les yeux au moment où elle la reconnaissait.
C'était la dormeuse de cette après-midi ! Celle qui avait dormi sur les genoux du vieil humain ! Mais alors, cela voulait dire que c'était elle qui venait de parler ? Davita avait beau ne s'étonner de rien, à part les humains elle n'avait jamais vue une seule bête parler leur langage !
-Mathilde ! Chipie de première catégorie ! Où donc es-tu encore passée cette fois-ci ?
Cette fois-ci elle en était certaine : C'était un humain qui venait de parler. L'esclave Navïn se mit à plat ventre, espérant pouvoir se camoufler sur le sol. Mais elle n'avait pas encore beaucoup de poils à cause de son jeune age et, de toute façon, le pelage Navïn n'était pas fait pour le camouflage !
Au lieu de s'en aller, l'étrange créature blanche repéra Davita, trottinant vers elle comme pour comprendre pourquoi elle tenait de se cacher. Son museau se frotta contre l'une de ses joues, la flairant tandis que ses yeux curieux l'observaient. Pour finir, elle poussa un bêlement joyeux, faisant sursauter la tueuse de maîtres. Quelle idiote petite chose ! Davita voulait la repousser d'un coup de patte...mais c'était un peu trop tard maintenant !
-Ah te voilà ! Et je vois que tu t'es faites une nouvelle copine en fin de compte !
Le sang de Davita ne fit qu'un tour avant de se geler, une sueur froide venant remplacer la transpiration salée qui avait coulé sur son corps durant toute la journée. Fichu...elle était fichu !
Une silhouette se dessina enfin dans l'ombre, près de la table où le maître Po'Merleau s'était installé pour boire. Il allait s'approcher...il allait voir le corps du maître...il allait la mettre à mort ! Les oreilles plaquées sur son crâne, elle ne bougea pas d'un cil, alors que la stupide bête trottinait gaiement autour d'elle.
-Encore une pauvre victime de l'alcool...tu peux te relever mon enfant, tu n'es pas encore aussi douée que tes semblables pour le jeu du cache-cache.
Qu'avait-il dit ? Encore un humain qui se moquait d'elle ? Comme prévu, il s'approcha tranquillement du cercle de territoire. Par contre, ce qui était surprenant c'était que cet humain était le vieil homme qui avait commandé du « lé » ! Ainsi donc, la petite créature ne se déplaçait jamais sans ce qui semblait être son maître !
Lorsqu'il eut franchi le cercle de territoire, la jeune Navïn en déduit, épouvantée, qu'elle était définitivement fichu, se redressant brusquement avant de reculer jusqu'aux limites du cercle derrière elle, le poil hérissé par la peur.
Le vieil humain se pencha sur le cadavre avant de reculer prestement. Lui aussi avait senti la terrible odeur d'alcool qui se dégageait du maître car il se pinça le nez avec sa main ridée, posant ses yeux sur la jeune Navïn tremblante.
-Nous allons dire que c'est l'alcool qui l'aura tué, il suffira juste d'apporter sa bouteille tout près de son corps. Et pour ton cas, il ne sera pas compliqué d'inventer ton...excuse moi...meurtre.
Son meurtre ? Alors cet humain voulait la tuer ? Elle le savait, ils étaient tous aussi perfides les uns que les autres ! Ses griffes se tractèrent, alors qu'elle grondait furieusement, prête à se jeter sur lui s'il faisait le moindre faux mouvement. Après tout, il devait très très vieux et ses lents et délicats mouvements trahissaient sa faiblesse !
Pourtant il se mit à sourire, tremblant, pendant qu'il tentait de se relever du mieux qu'il pouvait. Par tout les Reeyaks, que ce bonhomme pouvait être vieux !
-Tu m'as mal comprise, mon enfant ! Ces bracelets que tu portes, je connais très bien leurs effets. Vu qu'il t'es impossible de sortir d'ici avec ces bracelets, on va dire que des être malfaisant son venu, ont profité de la mort du tavernier Po'Merleau...ou à la limite l'on provoqué, t'on tué avant de traîner ton corps ailleurs pour en faire je ne sais quoi. Je sais que ça peut paraître...choquant à première vue. Mais crois-moi, on se fait vite à la raison que les gens te croient décédée, et il vaut mieux que ce soit le cas pour toi, quand penses-tu ?
Une chose était certain, elle ne comprenais rien à ce qu'il disait, sans compter le fait que ce soit un bavard sans double doublé d'un radoteur ! Mais peut-être que, à bien y réfléchir, il ne voulait pas de mal...Son attitude était différente des autres humains qu'elle avait côtoyé.
Le vieil homme s'approcha un peu plus de la jeune Navïn sans être trop près non plus, ramenant ses jambes vers lui pour les placer en tailleur. La petite bête blanche en profita pour s'y installer confortablement, mettant son museau entre ses pattes avant.
-Nous n'avons pas toute la nuit, mets prends le temps de m'écouter un peu, jeune craintive. Qui sait si tu ne trouves pas ma proposition intéressante.
Fallait-il lui faire confiance ? Dans le fond qu'avait-elle à perdre désormais ? Davita s'installa sur les fesses, les genoux repliés vers elle alors qu'elle était toute ouïe. Il y avait quelque chose qu'il fallait qu'il lui explique cette histoire de bracelet car, jusqu'à maintenant, elle ne connaissait qu'un homme qui était au courant de tout les secrets de ces chaînes maudites...le même homme à qui elle devait son malheur !
**
-Kannan sera là dans deux semaines ? D'où tiens-tu ces informations, Apolïncer ?
-Tout le monde en parle dans la cité ! Il n'a même pas voulu cacher son arrivée ! Ses émissaires cours les rues pour prêcher sa bonne parole ! Ils doivent penser que les habitants du Célénistie sont aussi moutons que ceux de Shihab !
-Mais c'est une catastrophe ! Nous n'avons toujours aucune information concernant le lieu de détention du porteur !
Emeline se mit à faire les cents pas à l'intérieur de la pièce, ses griffes sortant et se rétractant sous la panique. Apolïncer aussi avait du mal à garder son anxiété pour lui...Alisha, par contre, était toute occupée à surveiller un blessé dans l'unique lit de la pièce, remplaçant l'éponge de son front par une autre beaucoup plus froide, dans l'espoir de faire descendre sa température.
Cet homme, ce Jeulin...Apolïncer ne savait s'il devait le respecter ou le blâmer ! Après tout, c'était un peu à cause de lui que Tenak s'était fait prendre ! Il n'aurait pas été surprenant qu'il ait prit le jeune berger en chasse depuis Shihab ! Mais, le jour fatidique, il avait été suffisamment courageux pour se dresser contre les traqueurs, renonçant au dernier moment à la capture de Ten, à ses dépens !
La blessure de la lame qui l'avait traversé était profonde...mais c'était un homme chanceux ! Alors que ses deux camarades qui l'avaient accompagné étaient mort sur le coup, aucun de ses propres organes ne semblaient avoir été touché. Une chance de seigneur ! Sa vie à présent hors de danger, il fallait tout de même attendre qu'il se remette en état pour le laisser tranquille...et ça, Alisha y tenait beaucoup !
-Il faut trouver une piste !
-Pardon ? s'étonna le contrebandier qui reprenait ses esprits.
-Je disais, recommença la Navïn aux yeux jaunes, qu'il faut trouver une piste aujourd'hui ! Plus nous attendons et plus le porteur risque de se mettre en danger. Nous n'avons peut-être qu'une semaine, tout au plus !
-Pardon ? Une semaine ? Mais Kannan vient dans...
Non, mieux valait laisser tomber ! Ces Navïns parlaient par énigmes depuis quelques jours et cela devenait parfois difficile de les comprendre. Il valait mieux se concentrer sur le fait que les indices récupérés étaient simplement inexistants !
-Il faudrait quelqu'un en qui on puisse avoir confiance ! commença Emeline. Mais avec les humains on ne sait jamais si...
-Ça veut dire quoi ça ? s'exclama le contrebandier.
-Apo...
Apolïncer se tourna vers Alisha qui l'avait appelé, n'adressant qu'un bref regard au pauvre blessé. Patient, il attendit que la Navïn ait vérifié une nouvelle fois la blessure de ce Jeulin avant de se relever, léchant un doigt sur lequel perlaient quelques gouttes de...sang ! Sans doute que la blessure n'était pas encore refermée...bêtes immondes !
-Apo...te souviens de cette femme avant notre dernier départ de la cité ?
-De cette femme ? Quelle femme ?
-Mais si ! Réfléchis un peu !
C'est ce qu'il fit. Apolïncer se mit donc à réfléchir, tentant de se remettre à l'esprit ses derniers souvenirs. Des femmes, il en connaissait beaucoup, alors comment pourrait-il...
Soudain, tout devint plus clair ! Oui, Alisha était en train de parler de la belle fleur Karine ! Cette magnifique et ravissante créature à la chevelure flamboyante ! Celle qui lui avait tendu un sale coup à l'Auberge de la Bonne Fortune et qui en avait, pour ainsi dire, provoqué son incendie. Oui, Apolïncer s'en rappelait très bien.
-Oui, c'est de Karine que tu parles.
Alisha approuva de la tête, rejoignant Emeline qui regardait par la fenêtre de l'auberge dans laquelle ils se trouvaient. Une auberge où les deux Navïns avaient du se faire discrètes pour ne pas être remarquées !
-Oui, c'est ça. Karine ! Connais-tu assez bien cette femme ? Quand je l'ai vu la dernière fois elle semblait craintive.
-Plus ou moins, oui...disons que nous avons passé la nuit au coin du feu.
Un léger sourire radoucit son visage. Elle avait eu quoi être craintive, la pauvre petite fleur. C'était à elle qu'il avait demandé de lui apporter tout le matériel d'ascension vers le col de Jilimaro. Depuis lors, elle avait très certainement retenu la leçon.
-Est-elle digne de confiance ?
-On va dire que maintenant oui ! dit-il sans hésiter. Mais où veux-tu en venir à la fin ? Non, ne dis rien...tu veux la questionner ?
Approuvant une nouvelle fois, Alisha leva les yeux vers le plafond, regardant dans l'un des quatre angles. Suivant son geste, le contrebandier aperçut également la petite toile d'araignée était presque camouflée avec la couleur blanche de la pièce.
-Écoute, j'ai un plan. Mais pour moi il me paraît assez complexe alors ouvre bien grand ce qui te sert d'oreille.
En résumé, elle proposait d'abords de questionner Karine puis de créer une sorte de filet avec les autres amitiés de la femme rousse. En plus simple, Alisha proposait de transformer la cité portuaire en un véritable nid d'espion !
Apolïncer en resta abasourdi...comment une femelle Navïn avait pu avoir une idée aussi...aussi...aussi humaine ! Non, pas humaine...plutôt risquée et réalisable en même temps.
-Je connais ce procédé. J'emploie le même dans la ville de Tanempa. Tu veux créer une véritable toile d'araignée ? Et en quelques jours seulement ?
-Et pourquoi pas ?
Pourquoi ? Mais c'était impossible enfin, et c'était surtout très saugrenu ! Mais c'était pour ça que ce plan lui plaisait ! Oui, même si Apo détestait les Navïns, il trouvait cette idée tout simplement superbe, un véritable chef d'½uvre ! Comme ce genre de petits moments lui manquait à Tanempa...il fut une époque où il pratiquait ce genre de plan tout les jours !
-Alors ? s'impatienta la Navïn blonde.
-Comme tu l'as dit : pourquoi pas ?
-Juste un léger problème : il faut savoir où la trouver.
-Ne t'en fais pas, ma grande ! Je sais où la belle fleur bleue se cache ! Mon vrai souci personnel est de savoir si elle sera contente de me voir.
**
Le Célénistie était presque deux fois plus grand que Tanempa ! Aussi Apolïncer n'avait-il pas honte d'utiliser la carte qu'il s'était procurée voilà une semaine maintenant. Il était sorti du quartier des jeux, franchissant la zone marchande pour arriver à la limite de la zone portuaire. Ce simple déplacement avait prit presque un quart de journée, mais le plan d'Alisha lui chatouillant toujours le ventre, il avait trouvé cette balade très reposante !
Il n'en était pas de même pour Emeline qui ronchonnait depuis le début du trajet. Tout d'abords parce qu'elle aurait voulu rester auprès de celle qu'elle appelait « l'humain Jeulin » à la place de son amie à la chevelure dorée. Et ensuite parce qu'elle ne supportait pas être chapeautée de la sorte, sans compter son nouvel habillage qu'elle trouvait horrible.
Les Navïns raffolaient des tuniques courtes, pratiques pour leurs déplacements de félin. Désormais, Emeline était obligée de porter une longue robe bleue qui cachait des pieds qu'elle avait refusé de chausser, ainsi qu'un beau chapeau à fleurs dignes des plus riches courtisanes !
-Aaaaaah ! s'exclama le joyeux homme. Quelle magnifique journée qui commence ! Pleine de promesses, de rires et de couleurs ! Tu ne trouves pas, Mimine ?
-Ne m'appelle pas comme ça ! cracha Mimine, au bord de la crise de nerf.
-Sinon quoi, Mimine ?
Apolïncer s'arrêta, lui offrant un beau sourire amusé tandis que la Navïn aux yeux jaunes détournait le regard aussi sec, d'un seul coup gênée par la bonne humeur de celui qui devait la haïr. Dans tout les cas, le contrebandier était beaucoup trop joyeux pour haïr qui que ce soit, aujourd'hui.
-Dis, Apo...
-Oui ?
-Tu...tu te souviens bien de ce jour quand...quand tu étais un tout jeune petit marchand et moi une Navïn qui ne savait même pas encore parler le langage commun ?
-Euh oui...où veux tu en venir ?
Le couple qu'il formait s'était arrêté, dépassé par plusieurs autres couples qui ne leur prêtaient pas attention. Partout, ils étaient entourés par les belles auberges de la cité portuaire...l'idée qu'ils ressemblaient tout deux à un couple ne laissait pas le contrebandier de marbre, maintenant qu'il y pensait.
Emeline ne devait même pas y penser, se mordillant la lèvre inférieure de ses canines pointues tout en cherchant un objet sur lequel elle pourrait poser son regard.
-C'est depuis ce jour que...non, on va passer je ne veux pas raviver des choses assez...
-Pour l'amour du ciel, où veux-tu en venir ?
Cette fois, ses yeux jaunes se posèrent dans ceux d'Apolïncer. S'était-il déjà rendu compte qu'elle avait de très beaux yeux.
-Ce jour-là...j'ai fait une très, très grosse bêtises, pas vrai ? J'ai commis l'irréparable ?
-Cela dépend du sens dans lequel tu t'exprimes, Mimine. Si tu veux savoir à propos de...
-Tu sais très bien de quoi je veux parler ! Et arrête de m'appeler comme ça s'il te plait, c'est...c'est dégradant !
Apolïncer savait très bien de quoi elle parlait, en effet. Depuis ce jour funeste, c'était la première fois qu'elle osait lui demander ce qu'il s'était véritablement passé. Le contrebandier pouvait presque entendre les gémissements, les hurlements, les cris de ce jour-là...
-Tu es courante d'une petite partie, ma grande. Tu m'a vue, tu m'as charmé pour t'amuser avec tes copines à poils. Tu m'as rendu fou amoureux de toi et voilà, fin de l'histoire.
-Il manque la fin, pourtant, celle que je ne connais pas.
Enfin elle voulait savoir ! Enfin elle voulait connaître le mot-clef de cette mauvaise histoire ! Dans un sens c'était touchant, mais il n'avait pas envi de parler ! Non, pas aujourd'hui alors qu'il était de très bonne humeur. Puisant dans les dernières forces des muscles de son visage, il lui fit un sourire radieux, lui offrant un belle vue sur ses dents blanches.
-Pour pardonner, je ne suis pas prêt...en tout cas, pas encore. Par contre, j'ai la tête emplie de choses et d'autres en ce moment. Alors ce qu'on va faire ce que l'on va attendre d'avoir mis la main sur Tenak et on s'explique à deux dans...pas dans la bonne ambiance mais presque. Marché conclu ?
Emeline devint écarlate l'espace d'un instant, les yeux grands ouverts. Son visage se dérida et elle poussa un miaulement joyeux, faisant sursauter les passants qui se trouvaient autour d'eux.
-Ce n'est rien ! tenta de s'expliquer Apolïncer. Ma femme est ventriloque !
Il ne fallut qu'un instant pour que tout le monde reprenne ses occupations, y compris le fameux couple qui se trouvait en joie. S'il y avait bien quelque chose de meilleur que la plus belle transaction du monde enfin réussit ou bien que le pistage d'une affaire qui sentait l'or, c'était bien un cessez-le-feu avec une Navïn ! Ça soulageait...juste un peu bien sûr, mais ça faisait beaucoup de bien en tout cas !
Il ne se passa pas une minute avant qu'Emeline ne l'arrête une nouvelle fois, sa main griffue se refermant sur son bras.
-Qu'est ce qu'il y a encore ? demanda le contrebandier.
-Le collier.
-Quel collier ?
-Celui d'Alisha.
Apolïncer la regarda sans comprendre. Il était au courant que cette Navïn avait un collier en métal, il était même assez concerné par cela. Mais bon, en quoi voulait-elle en venir ? Voyant qu'il peinait à comprendre, elle remit son superbe chapeau en place pour la centième fois avant de répondre à sa question silencieuse. Il n'avait jamais remarqué que les pupilles Navïns étaient en fait allongées comment en lignes fines...il n'y avait jamais vraiment fait attention auparavant.
-Tu vas le lui laisser longtemps autour du cou avant de te décider à le lui ôter ou pas ?
Ah tiens oui, c'est vrai ! Il n'y avait toujours pas songé ! Apolïncer se gratta la nuque d'un air embarrassé, offrant tout de même un sourire à la Navïn déguisée.
-Et bien, tu vas peut-être rire...ou pas. Mais il faut une clef pour pouvoir l'ouvrir. Vous n'avez pas essayé la manière forte encore ?
-Non, il serait trop dangereux de le faire fondre. Et nous n'avons pas réussi à l'ouvrir d'une autre façon. Cette clef, tu n'as surtout pas intérêt à me dire que tu l'as perdu, Apo !
-Moi ? Perdre une clef ? C'est la dernière chose qui me passerait pas la tête ! Non, cette clef, c'est mon cher Ten qui l'as en sa possession.
Emeline resta interdite l'espace d'un instant, les yeux grands ouverts et la bouche fermée. On aurait presque pu la prendre pour une statue grandeur nature très bien reproduite, un peu comme celles qui entouraient le grand château de Shihab.
-Le porteur ? Le porteur qui a la clef ? Ce n'est pas ce que m'a dit Alisha ! Tu es encore en train de te moquer de moi ?
Ça c'était un peu fort ! Apolïncer la fixa de ses grands yeux bruns, nullement impressionné par le fait que cette femelle était capable de le mordre ou de le griffer sans la moindre difficulté ! Mais le fait est que jamais personne, à part le jeune Ten bien sûr, n'avait été capable de l'impressionner d'une quelconque façon !
D'ailleurs, cette maudite Navïn ne tarda pas à détourner ses yeux si particuliers, les posant sur la belle cape du contrebandier.
-Excuse-moi...Le courant semble avoir encore beaucoup de mal a passer entre moi et...
-C'est une sorte de dette. Lors d'un combat à main nue, c'est mon cher Ten qui a vaincu ta Alisha ! Sans arme et sans aucun problème ! Il a fait ça le plus simplement du monde. Il a pu en faire sa propriété, on va dire, l'arrachant aux pattes sales de ces marchands d'esclaves ! Puis nous avons eut une dispute lui et moi, bien plus tard. Je voulais que l'on garde cette femelle attachée et lui, voulait lui retirer ses liens ! Encore plus tard, il m'a sauvé la vie ainsi que celle de tout un équipage en tranchant net la pince d'un Crabe géant, une crabe démon échoueur ! Il a failli se noyer pour ça, alors que j'avais été à deux doigts de me faire trancher net par cette saleté ! Lorsque j'ai voulu me faire pardonner, il a voulu garder la clef en échange. Pas pour imposer sa loi sur cette esclave, non...j'ai tout de suite su que, malgré mes interdictions, il avait l'intention de la libérer...il n'agit que de lui même et n'écoute pas les autres ! Il n'en fait qu'à sa tête ! Tout ce qu'il veut c'est aider les autres ! Et regardes ! Regardes tout ce qui lui arrive ! Regardes les malheurs qui tombent sur cette pauvre petite tête chétive !
Il fallait que cela sorte. Cela faisait depuis tellement longtemps qu'il avait ça sur le c½ur...Il comprenait pourquoi il tenait tant à ce berger, maintenant. C'était parce qu'il lui ressemblait beaucoup ! Mais il y avait une chose qui les différenciait : Apo était parti de rien pour ensuite tout gagner alors que Ten avait simplement tout perdu avec le temps...perdu son oncle, sa maison, peut-être sa mère dont il lui avait parlé, avait des saletés noirs à ses trousses ainsi qu'une bande de traqueurs, une autre bande d'hommes inconnus et le seigneur lui même pour accompagner le tout. Un mélange incompatible qui aurait fait craquer n'importe qui...et Ten risquait de craquer, il le savait pertinemment !
Emeline avait compris le message apparemment puisque un sourire timide apparut sur ses lèvres, alors qu'elle regardait une auberge à sa droite sans vraiment la voir.
-Oui...j'ai moi-même pu le constater...le porteur est un être d'une gentillesse incomparable. La Pierre des cinq lois était la pire qui puisse lui arriver...Comme tu l'as dit toi-même, il ne tiendra pas longtemps. Et c'est pour cela que nous devons le trouver au plus vite.
Apolïncer approuva silencieusement, prenant la main de sa compagne pour qu'il puisse reprendre la route. Elle avait finalement compris ce qu'il voulait qu'elle comprenne, alors inutile de perdre plus de temps ! Au moins, il n'avait pas à courir, ne se trouvant plus dans le quartier où résidait les trous de renards. Néanmoins, il devrait faire profil bas par ici...cela faisait depuis si longtemps que cela n'était pas arrivé ! D'abords Shihab puis le Célénistie ! Tenak ne lui apportait que des problèmes !
Bientôt, les rues en bois de la cité portuaire devinrent plus fréquentées, obligeant le fameux couple à faire plus attention à sa démarche, de peur d'attirer l'attention. Les maisons se firent moins hautes mais mieux entretenues, ce qui prouvait l'incroyable inégalité des statuts qui résidaient également dans cette cité.
En définitive, ils s'arrêtèrent devant une grande boutique aux murs peints et bien cirés avec une porte munie d'un très joli loquet en métal sombre. Comme toujours, les deux fenêtres de « Au trouve-tout » avaient leurs rideaux fermés, ce qui empêchait de voir l'intérieur de la boutique. Manifestement, La Navïn sembla se détendre à la vue de cette belle bâtisse.
-Je me suis toujours demandé pourquoi les humains persistent à construire des « maison », mais je dois admettre que le propriétaire de bâtiment doit avoir beaucoup de goûts.
-Tu l'as dit, Mimine ! pouffa le contrebandier. Et si tu aimes l'extérieur, attends-toi à être subjuguée par l'intérieur !
Apolïncer savait quelles surprises attendaient Emeline à l'intérieur de cette boutique où l'on trouvait vraiment de tout ! Il y a une semaine, ce fut ici qu'il alla compléter un équipement qui ne lui avait définitivement servi à rien, sans parler d'un canasson qui avait déguerpi à toutes pattes avec ces affaires. Le jeune Ten l'avait appelé Alexandre, ce poney des montagnes qu'Apolïncer avait acquit « Au fer la Chance ». Il y avait tant de souvenirs récents...mais cela semblait fort lointain désormais.
-On entre ? S'exclama Emeline qui serra un peu plus le bras de son compagnon, trépignant d'impatience.
L'homme se décida donc à pousser le battant de la porte, tandis qu'une terrible odeur âcre et forte vint leur chatouiller les narines !
Il fait très sombre « Au trouve tout » et c'était tant mieux car le désordre à l'intérieur aurait paru plus terrible encore ! Partout des parchemins entassés, des vases fragiles empilés les uns sur les autres ou des couverts plantés dans des pièces de bois. Il y avait parfois de beaux objets comme des bijoux suspendus à des crochets ou des perles de nacres exposés...et il y avait aussi un crâne humain et cette jolie fleur bleu en forme de soleil dont il se rappelait très bien !
-C'est...c'est vraiment un bel endroit ! s'enthousiasma davantage la Navïn aux yeux jaunes.
Apolïncer pensa avoir manqué quelque chose car ce n'était pas du tout la réaction à quoi il s'était attendu. Lâchant le bras du contrebandier qui avait certainement fini par rougir, Emeline se mit à inspecter chaque objet, cassé ou pas, qui tombait entre ses pattes, les observant et les reniflant parfois presque. Il lui arrivait parfois de ne pas comprendre les femmes...mais là ça dépassait l'entendement !
-Euh...ne touche pas à tout ! C'est certainement défendu !
-Tu sens cette odeur de temps anciens ? C'est magnifique ici, il a du falloir des lunes pour rassembler un tel trésor !
Il sentait bien une odeur, mais ce n'était sans doute pas celles des temps anciens ! Alors qu'elle passait sous une table pour tenter d'y dénicher quelques trésors enfouis, une petite tête émergea d'un gigantesque pot en terre. Avec un sourire malicieux, Apolïncer observa le fameux « Trouve tout » sortir de son pot, passant une main munie d'une longue canne noir par-dessus son nid avant de se redresser bien droit.
Ses yeux morts scrutèrent un moment ses deux clients sans les voir, frappant ensuite de sa canne par des gestes agacés.
-Aaaaaah de la visiteeeee ! Mais quel vacarme par contre ! Faites cessez ce boucan et ne touchez à riiiiiien ! Vous êtes en train de trouver l'harmonie des places !
Ce radoteur n'avait pas changé d'un pouce. Apolïncer avait beau être amusé, cet aveugle était capable de retrouver n'importe quoi dans son magasin, du moment que l'harmonie des places n'étaient pas troublées. Il se trouvait que c'était le père de Karine...un homme autoritaire qui réprimandait souvent sa fille !
Bien que ce geste soit inutile, le contrebandier prit son chapeau, saluant courtoisement le vendeur d'un revers du bras pendant qu'Emeline continuait sa quête objets cassés et vieillots, n'ayant sans doute pas entendu la voix du « Trouve tout ».
-Salutation, vieil homme ! Je suis venue en ton humble demeure pour venir parler affaire avec ta fille !
Le vieil homme plissa ses yeux blancs, semblant réfléchir un moment. Finalement, il ouvrit grand sa bouche, exhibant quelques dents qui peinaient à rester accrochées à sa mâchoire. Il pointa un long doigt dans sa direction, le désignant comme s'il pouvait le voir. Apolïncer n'en fut pas surpris...ce marchand très particulier.
-Vous ! Je vous reconnais, je crois ! Vous êtes un graaaaaand et honnête client à moi ! Que puis-je faire pour vous rendre serviiiiiice ?
Apolïncer savait aussi que la mémoire du vieil aveugle était plus trouée qu'une passoire, ce qui ne rendait pas la conversation facile avec lui. Le contrebandier pris une grande inspiration mais se ravisa au moment où la farfouilleuse émit un couinement de joie de dessous sa table.
-Par le ciel ! Un sac avec du savon de massage en poudre ! Et presque en bon état en plus !
C'était bien la première fois qu'il avait envi de bâillonner une femme...mais il ne pu s'exécuter car le vieil homme fut beaucoup plus rapide que lui !
Franchissant en un temps records la distance qui le séparait de table, il se mit en devoir d'en frapper le dessus avec sa canne, poussant des cris sauvages alors que la pauvre Emeline se cognait la tête sous la surprise, sortant enfin de sa cachette pour faire face à un aveugle furibond.
-Qu'est ce que j'ai dit ? Hein ? Qu'est ce que j'ai dit ? Il ne faut pas toucheeeeeer à la place des objets ! Ça détruit toute l'harmonie !
La pauvre Navïn se massa la tête qui était dégarnie de son chapeau, celui-ci ayant glissé à terre sous le choc. Encore que ce marchand ne pouvait que le brouillard de ses yeux morts...quels hurlements il aurait poussé en apprenant qu'une Navïn se trouvait dans sa boutique.
-Pardon, pardon ! Je vous prie d'accepter mes plus sincères excuses ! Mais je n'ai pas pu résister à la tentation en apercevant ce superbe poisson-chat empaillé en dessous du meuble.
Poisson empaillé ? Apolïncer l'aperçut et s'amusa à reconnaître qu'il y avait un petit d'air de ressemblance en lui et la fouineuse. Mais aussi étrange que cela puisse paraître, un sourire satisfait s'étira sur le visage fripé du marchand, pendant qu'il s'appuyait à deux mains sur sa canne en bois.
-Ah ouiiiii, oui ! Très belle pièce, ma foi ! Il prend la poussière mais un bon nettoyage et même le haut seigneur viendra en personne pour venir se l'offrir !
-Je n'en doute pas ! Et cette peau tannée, là, c'est bien une peau d'ours ?
-Ouiiiii, tué par un grand chasseur ! La peau était toute trouée lorsqu'il me l'a offerte mais je l'ai bien recousu ! Il a même encoooooore ses griffes !
-Ah mais oui ! Je ne l'avais pas remarqué ! Par contre, il ne faudrait pas mettre cette roche volcanique par-dessus, ça risque de l'abîmer d'avantage, non ?
-Ah mais non, c'est un ours brun dans son dernier cycle ! Le cuir est très solide à cet age, c'est pour ça que le chasseur a du la trouer pour pouvoir le mettre à terre !
-Non, c'est vrai ?
-Mais ouiiii ! D'ailleurs, figurez vous que...
-Euh...s'il vous plait. Tenta le contrebandier en levant discrètement le doigt.
C'était inutile, le vieux marchand était tout occupé à montrer toute un tas de babioles aussi hideuses que ridicule à cette maudite Navïn qui, elle, buvait ses paroles. A bien y réfléchir, avait-il bien fait de l'emmener avec elle ? Alisha était peut-être moins cordiale, elle avait le mérite de se tenir tranquille, au moins !
Et ça continuait de parler à n'en plus finir ! Les deux personnages avaient déjà disparu de son champ de vision pour passer derrière une pile de livres qui partaient en poussière, pendant que l'aveugle insistait pour lui parler de ses registres qui ne semblaient pas intéresser Emeline, trop occupée à lui poser des questions sur un soi-disant magnifique coussin qui semblait bien doux et confortable au toucher.
-Mais j'hallucine ? Il me laisse là, tout seul, sur place ! Ce n'est pas digne d'un vendeur ! cracha le contrebandier exaspéré.
Bon...puisqu'il n'aimait pas parler tout seul et être laissé de côté...Un fin sourire détendit son visage, alors qu'il tendait le cou pour voir où étaient passés les deux phénomènes. Tout va bien, ils se trouvaient débout sur des chaises en bois, observant des fresques sur des ardoises. S'il se déplaçait doucement, c'était jouable !
Avec beaucoup de précaution, Apolïncer posa prudemment un pied en avant, puis un autre, prenant gare à ne pas marcher sur quelques uns des objets éparpillés sur le sol. L'aveugle avait l'oreille et il ne se trouvait pas en bonne entente avec sa fille...et cela avait du empirer depuis le soir où Apo avait fait promettre à Karine, après l'incendie de l'auberge, d'avouer toutes ses frasques à son père et de ne plus jamais fréquenter les gens louches. C'était juste une pauvre jeune fille qui avait mal tourné avec un père trop sévère et qu'il fallait remettre sur le droit chemin, rien de plus.
Il ne s'était jamais enfoncé très loin dans la boutique et il fut très étonné de constater qu'elle soit incroyablement longue ! C'était un véritable labyrinthe d'objets en tout genre, mis en tas, et qui touchaient parfois le plafond. Si tout avait été en parfait état, le propriétaire aurait fait fortune !
Les voix des deux énergumènes ne tardèrent pas à êtres étouffées par la masse de toutes ces choses qui faisaient vivre le magasin...on aurait presque pu se croire dans une grotte ancienne. Oui, il pouvait enfin respirer l'odeur des temps anciens, pensa t-il avec un rire de gorge.
Finalement, il trouva enfin la sortie de la grotte, débouchant devant deux portes identiques à celle de l'entrée. La première porte qu'il poussa grinça horriblement, lui offrant la vue d'une chambre identique au reste du magasin. N'étant pas d'humeur à s'offrir un mal de tête avec tout ces outils par terre et sur les murs, il se contenta de refermer cette porte pour ouvrir la deuxième...et là, il fut agréablement surpris !
C'était une chambre peu décorée mais très bien entretenue. La seule fenêtre était celle qui se trouvait au plafond, permettant à la lumière du soleil de pénétrer directement dans la pièce. Les draps du lit étaient très bien pliés, avec une jolie fleur bleue en forme de soleil, la même que celle de tout à l'heure, installée par-dessus. Les seuls meubles étaient un bureau installé contre le mur de gauche ainsi qu'une chaise. Et sur cette chaise, une ravissante femme rousse en robe bleue était toute occupée à écrire sur du papier jaunit à l'aide d'une plume d'aigle, ses lèvres reproduisant les mots qu'elle était en train de créer de cette façon.
Apolïncer toussota, une main devant sa bouche, alors que la femme à la chevelure de feu se tournait vers lui en un sursaut. Ses yeux s'agrandirent de stupeur alors qu'elle le reconnaissait, sa plume glissant de ses doigts pour tremper le sol de son encre. En une semaine, le contrebandier ne s'était pas attendu à la voir changée...et il avait eut raison !
Avec un sourire radieux, il la salua chapeau à la main, comme on aurait salué une princesse de haut rang, avant de se redresser.
-Bien le bonjour, très chère Karine.