Chapitre 13
-Resserrez la battue, vite ! Avant qu'elle ne s'échappe !
-Le seigneur Kannan ne devrait pas tarder ! Ne lui faites pas de mal, il a insisté !
Ces soldats en armes et en armures qui n'arrêtaient pas de hurler des ordres, la menaçant de leur hallebarde...Elle était complètement acculée contre l'une des parois rocheuses du col de Jilimaro, les menaçants par ses grondements résonnants. Ces mâles humains...ils étaient si lâches qu'ils devaient s'en prendre à plusieurs sur une Navïn encore en age de faire ses dents sur des os de poulets ! Eux étaient en armure complète, la triple feuille de chêne se reflétant sur leur plastron. Elle n'avait que sa belle tunique noire, ainsi que sa courte cape rouge, qui représentait les jeunes enfants de son peuple.
Les griffes de Davita raclèrent sur la terre de Jilimaro, soulevant quelques poussières et petites mottes de terre. Si seulement Maman Navïn avait été là, ça aurait été un véritable massacre, pour sûr ! Ces lâches n'osaient s'approcher, la gardant aux abois avec leurs armes. Ils étaient à cinq, formant un demi cercle largement renforcé. Cinq soldats pour elle...c'était presque un honneur...s'ils avaient su !
-Que fait-il ? Je refuse de rester plus longtemps ici ! Si les autres rappliquent, nous allons tous nous faire égorger !
-Ne bougez pas, soldat ! Où se sera moi et personne d'autre qui vous égorgera !
Les menaces maintenant...ces humains étaient si peu disciplinés ! Il était peut-être temps pour Davita de s'imposer en tant que digne femelle du peuple Navïn ! Ses doigts appuyés sur le sol se refermèrent lentement, se saisissant de la première pierre qui leur était tombée sous la main. Le premier humain que son regard croisa fut celui qui reçut le projectile en pleine tête, son casque à corne le protégeant de la mort. Cela ne l'empêcha pas de basculer en arrière sous le propre poids de son armure, tombant lourdement sur le sol et perdant son arme dont la lame tinta sur les petits cailloux du col de Jilimaro.
Cette même arme que Davita s'empressa de ramasser, menaçant les soldats qui s'étaient aussitôt reculés. Pleutres ! Ignobles pleutres ! Sous le soleil de midi, ils devaient tous étouffer dans ces armures de métal, leurs mouvements se restreignant terriblement. Ainsi donc, ils étaient si peureux que ça ? Cela pouvait rudement servir !
L'homme qui avait été touché s'empressa de se relever avant de se cacher derrière ses camarades, hurlant des gargouillements incompréhensibles. Les autres ne viendraient pas, il fallait que Davita s'en sorte toute seule ! Après avoir planté la base de la hallebarde dans le sol, la jeune Navïn agita les bras, laissant sa Source couler le long de ses membres avant d'apposer aussitôt ses mains sur la terre recouverte des petits cailloux de Jilimaro. L'effet ne se fit pas attendre !
Comme attirés par un étrange aimant, tout ces petits cailloux roulèrent vers Davita, faisant de nouveau hurler ces courageux et féroces soldats. Ils vinrent très vite à s'empiler les uns sur les autres, formant une grosse boule dont chacun de ses minuscules morceaux était rattachés entre eux par la magie, s'étant solidifiée au contact de l'air. Gardant sa concentration du mieux qu'elle le pouvait, Davita s'aida toujours de sa magie pour soulever sa boule de pierre, la maintenant à hauteur du visage, lançant un regard haineux à tout ses ennemis.
Ceux-ci étaient pétrifiés, observant la boule de pierre que les bras tendus de la jeune fille maintenaient en suspension devant elle par la simple force de sa pensée.
-Replie ! hurla celui qui était sans doute le chef de l'équipe. On se replie, viiiite !
Trop tard ! La magie qui retenait les pierres entre elle se dissipa aussitôt, tandis que Davita relâchait toute sa source pour projeter sa boule de pierre. Les cailloux sifflèrent en tournant sur eux-mêmes, rebondissant sur les plastrons, les casques, les bras des soldats. Aucune partie du corps n'était épargnée, tout leur membre subissait le courroux de la jeune fille, cette pluie plus douloureuse que les rayons ardents du soleil.
La jeune Navïn s'essuya le front, respirant difficilement face à l'effort qu'elle venait d'accomplir. Il était rare pour une enfant de son age d'utiliser ainsi sa Source en si grande quantité...et tout ces hommes qui étaient à terre et qui gémissait...Maman Navïn serait fière...oui, très fière !
Un léger applaudissement vint mettre fin à son soulagement. Davita cligna des yeux, essayant de bien distinguer la nouvelle silhouette qui était apparue. Son sang se glaça face à cette apparence...une voix sifflante vibra à ses oreilles, comme celle d'un serpent au venin mortel.
-Je te félicite. Même si jeunes, vous êtes capables d'accomplir des prouesses ! Seulement, la simple idée que l'on puisse traiter mes fiers soldats de la façon dont tu viens de faire me laisse...je dois dire...perplexe.
Il avait beau être de taille très moyenne, sa personnalité physique était effrayante ! Ce n'était pas spécialement à cause de sa grande cape rouge, ni de ses pièces d'armure aux genoux, aux bras et aux torses. C'était plutôt cet espèce de masque d'argile qui cachait presque la moitié de son visage...un visage au sourire démoniaque !
L'horrible personnage salua la prestation de Davita, comme pour la narguer ou l'insulter. Son sang ne fit qu'un tour ! La jeune Navïn se saisit de la hallebarde plantée dans le sol avant de la lancée de toutes les forces qui lui restaient vers l'homme au masque. Que se passa t-il ? Elle n'en savait rien...
Toujours est-il que sa cible eut juste le temps d'écarter les bras avant de les placer devant lui. Un choc puissant, une grande rafale qui secoua sa grande cape rouge ainsi qu'un bruit sonore, et il ne resta plus rien de l'arme de bois et de métal, sinon un tas de morceaux brisés ou tordus qui retombèrent mollement sur le sol de Jilimaro. Davita poussa une exclamation étouffée, sa main griffue devant sa bouche.
Avant qu'elle n'est eut le temps de comprendre ce qu'il venait de se passer, l'homme s'approcha, menaçant et souriant. D'instinct, Davita recula contre la falaise de Jilimaro, les yeux exorbités par la peur. Jamais elle n'avait eut peur d'un humain...et celui la n'avait presque rien d'humain !
-Tu dois me comprendre, il me faut quelqu'un pour servir de monnaie d'échange ! Si je ne puis arriver à mes fins de cette façon, je serais contraint de...oh, mais tu le saura bien assez tôt.
Tout en disant cela, il avait imposé sa lourde main sur le front de la jeune Navïn qui tremblait comme une feuille. Elle sentie alors quelque chose...comme une flèche qui perçait son crâne...ou plutôt à couteau qui l'ouvrait largement pour mettre ses chairs à vifs ! S'ensuivit alors une horrible douleur, alors que Davita hurlait, le corps secouait de spasmes. Heureusement que son corps ne pu tenir cette douleur très longtemps, lui faisant perdre connaissance...autrement, elle en serait devenue folle !
**
Le visage de Davita disparut, tandis que les flammes reprenaient leur tranquillité, achevant les restes de bois secs qui leur restaient. Suivit du regard par le jeune berger, Jonathan prit son temps pour nourrir le feu avant de se rassoire, reformant le cercle du camp. Seule la pauvre Davita n'y assistait pas, se reposant à part contre une souche propre, la cape de Tenak sur son corps. Le jeune berger était si désolé de ce qu'il avait fait qu'il faillit fondre en larme...mais il ne pouvait le faire devant Jonathan...le défunt Jonathan qui, en fait, allait très bien finalement ! C'était presque un rêve, un très beau rêve qui dissipait enfin les ténèbres !
-Alors je...je n'étais pas vraiment dans le faux ? Tu connaissais vraiment la petite ? demanda Tenak après s'être tournée vers Alisha qui rayonnait, heureuse, sans doute, de le savoir en bonne santé.
Son visage ne tarda pourtant pas à s'assombrir en entendant la question du jeune berger. Jonathan, quand à lui, restait silencieux, occupé à contempler Emeline qui rechargeait la Source naturelle de la flûte de charme. Apolïncer, pour finir, était mal à l'aise, certainement à cause de la magie dont il avait tant peur.
-Oui, je la connaissais...Le Seigneur Kannan nous as envoyé un ultimatum après sa capture. Il nous promit de nous la rendre si nous lui donnions la Pierre des cinq lois...
Bien évidemment, les Navïns n'avaient pu se résoudre à faire cela...ainsi durent-ils abandonner l'une des leurs aux griffes de ce serpent ! Mais tout semblait presque s'arranger ! Tenak retrouvait Jonathan et les Navïns retrouvaient Davita ! Que fallait-il de plus pour que le bonheur soit presque parfait ? Pour Tenak, il ne manquait plus que ce qu'il restait de sa famille soit enfin recomposé : Lui, sa mère et son oncle !
-Bien ! s'exclama joyeusement Jonathan. Qui veut essayer de nous faire partager ses souvenirs ?
Car c'est ce qu'ils avaient tous décidé à faire pour retirer quelques zones d'ombre sur de nombreux évènements. Ce fut Jonathan lui-même qui joua pour Davita, après avoir avoué que les souvenirs de la petite lui avait déjà été confiés.
-Je vais le faire...murmura Apolïncer qui réclamait la flûte de sa main à la chevalière.
Emeline se tourna vers lui, surprise, tandis que Tenak se demandait ce qu'il se passait. Quels souvenirs ? Quelque chose à faire partager dont il n'était pas au courant ? Cela faisait depuis si longtemps qu'il n'avait pas conversé avec le contrebandier !
-Tu ne te rappelles pas, Mimine ? Que je répondrais à tes questions le jour où nous retrouverions Ten ? Et bien, maintenant que c'est chose faite, je vais honorer ma promesse...
D'un geste lent et malhabile, le contrebandier s'empara de la flûte de charme, la tournant et la retournant entre ses doigts comme s'il s'était s'agit d'un objet diabolique. Après une longue hésitation où seul le crépitement des flammes se faisait entendre, il se décida finalement à introduire l'embout de la flûte entre ses lèvres tremblantes, ses doigts bouchant quelques trous de l'instrument. Un son grave et faux emplit aussitôt l'atmosphère tendue de la petite clairières et les flammes ne tardèrent pas à arrêter leur danse répétitive pour former un visage, celui d'Apolïncer...un visage jeune...un visage d'enfant...un visage inquiet !
**
-Cinquante pièces ! Cinquante pièces d'argent ! Tu ose revenir avec cinquante pièces en poche ?
-Je vous jure, père que...que c'est...ce n'est pas de ma faute...
-Bien sûr que si ! C'est parce que tu es médiocre ! Un piètre vendeur ! Tu tiens bien de ta sotte de mère, petit misérable ! Mais je te jure, Malïncer, je te jure que je parviendrai à tirer quelque chose de toi, d'une façon ou d'une autre !
Malïncer...il détestait ce nom ! Le jeune garçon savait pertinemment que c'était son père qui le lui avait choisi, sa défunte mère n'ayant pas pu nommer l'enfant de sa propre chaire. Malïncer balaya ce qui lui servait de maison du regard : la paillasse installée par terre et servant de lit, infestée de puces, l'unique meuble avec son unique chaise sur laquelle reposait l'unique lampe à huile et les beaux vêtements de son père que celui n'utilisait que lorsqu'il avait un conquête avec une femme de plaisir.
Le jeune garçon senti alors une douleur cuisante sur sa joue droite, alors qu'il était violement renversé sur le sol de la maisonnée. Il ne pleura pas...il avait l'habitude des corrections injustes de son père. L'homme ivre, car il empestait l'alcool comme à chaque fois, se frotta la main avant de craquer les jointures de ses doigts. Ce qui faisait le plus mal, c'était surtout la chevalière qui ornait son indexe...le métal qui percutait sa peau n'était jamais une sensation véritablement agréable ! Cette chevalière qui était la seule chose qui lui restait de sa femme...il ne considérait pas ce léger bijou comme un souvenir mais comme unique ressource si les conditions de vie de la famille venait à empirer.
-Alors ? Tu vas enfin te décider à m'avouer ce que tu trafiquais ? Ne le nie pas, tu as toujours su inventer des excuses pour te faire pardonner !
Il ne devait pas le savoir...non, surtout pas ! Cette fille qu'il lui avait souri la dernière fois...qui avait dansé devant lui et devant ses amies ...Elle n'était plus revenue depuis, mais il ne cessait de penser à elle, espérant le jour où elle reviendrait le voir...car elle ne pouvait pas être égoïste comme cela et l'abandonner, non, c'était impossible !
-Réponds moi tout de suite, Malïncer, ou je te promets que tu le regrettera amèrement !
-Je...mon c½ur a choisit quelqu'un, père...
Ça y est, c'était dit ! Maintenant, le jeune garçon attendait la sentence que, logiquement, il méritait. Mais il n'en fut rien...Néanmoins, le rire gras qui éclata dans la vieille maison fut pire que n'importe quelle correction qu'il avait reçu jusqu'à maintenant.
-Une femme ? Ton c½ur a choisi une femme ? Laisses-moi rire ! Tu n'a pas le charisme pour te faire apprécier des femmes !
Il s'attendait à une telle réplique...il avait également l'habitude des rabaissements et des moqueries qui étaient presque devenues son quotidien. L'homme força son fils à se relever avant de lui flanquer une grande tape dans le dos, ne pouvant s'empêcher de continuer de rire, crachant son horrible haleine sur son fils.
-Laisses-moi te dire quelque chose, fils ! Les femmes n'apportent que du bon lors des premiers moments. Après cela, elles t'empoisonnent la vie à jamais ! Elles te mènent à la carotte comme si tu étais une mule et se servent de toi ! Qui c'est, ta dulcinée ? Une grande ? Les yeux bleus ? Rousse ? Comment s'appelle t-elle ?
-C'est une Navïn !
Il avait dit cela pour le provoquer, car il en avait assez de toutes ces remarques méchantes et inutiles ! Le seul être pourrit ici, c'était bien lui ! Malïncer soutient le regard de son père, les lèvres serrées. Il vit la gifle venir mais se baissa à temps avant de reculer aussitôt, se précipitant vers le fond de la pièce sale.
Maintenant, l'homme était devenu comme enragé, les veines de son cou palpitant d'une manière horrible alors que la couleur de son visage virait au cramoisie. Il avait eu tort de le pousser à bout...il savait très bien de quoi cet ivrogne était capable...
-Une Navïn ! Une progéniture de Navïn ! Ces animaux sauvages sont perfides et sanguinaires ! Et mon fils ose me dire en face qu'il est amoureux de l'une d'entre elles ? Tu ose m'avouer que c'est à cause d'une femelle Navïn que tu n'a ramené que quarante pièce ! Tu ose me sortir ce...cette excuse qui n'est rien d'autre qu'un ramassis d'immondice provenant de ta bouche ?
-Père ! se mit-il à geindre. Père, ne me faites pas de mal, pitié ! Je ne le ferais plus, c'est promis !
-Oh non, tu ne le feras plus ! Et je vais personnellement m'arranger à te faire entrer le mot « obéissance » dans ce qui te sert de tête !
Et il s'approcha à pas pesant, l'alcool qu'il était en train de cuver l'empêchant de courir. Malïncer se recroquevilla sur lui-même, terrifiés et n'osant fermer les yeux. C'est sans difficulté que l'homme ivre souleva son fils par les épaules avant de le jeter au sol près de la commode, hurlant toute sa rage, toute la folie qui habitait son corps malade.
Le jeune garçon se redressa en tremblant, une main sur son nez qui laissait couler son fluide vital en grande quantité, recouvrant ses doigts meurtris. Déjà, le père s'approchait de nouveau, prêt à lui faire mal...très mal...pour lui apprendre la discipline mais également parce qu'il le pouvait...parce qu'il était son père...parce que cela l'amusait !
-Père...pitié...
Mais il était devenu sourd, ses pieds frappant le sol de la maisonnée comme un véritable coup de tonnerre. Epouvanté comme jamais il ne l'avait été, Malïncer recula, son dos rencontrant brutalement le rebord du petite meuble. Ses doigts tâtèrent derrière lui, essayant de se refermer sur le premier objet qui lui aurait permis de se défendre. La lampe à huile !
Il ne sais pas ce qui lui prit. Ou alors c'était l'instinct naturel de la survie ! Quoi qu'il en soit, c'est pas désespoir qu'il jeta la lampe sur son père, celle-ci rebondissant sur son crâne aux nombreuses rides, alors que la cloche de verre explosait. Ses morceaux entaillèrent l'ensemble de son visage, le défigurant horriblement. L'homme tomba à genoux et se prit le visage entre ses grosses mains de brute, hurlant sa douleur et sa colère. C'était tout simplement terrifiant !
-Aaaaaah ! J'ai mal ! J'ai mal ! Où te caches-tu, démon, que je te torde le cou !
Malïncer n'attendit pas que son propre père ne vienne le tuer et se jeta sur lui. Instinctivement, il s'empara de son couteau qui reposait dans une gaine en peau de sanglier avant de le lever, prêt à frapper. La lame aurait certainement scintillé au soleil avant de s'abattre sur sa victime...
L'enfant frappa, frappa, encore et encore. L'homme hurla, hurla, encore et encore jusqu'à se taire. Et pourtant, l'enfant continua de frapper, mue non pas par la colère mais par la peur. Il ne s'arrêta que lorsque son bras ressentit la fatigue et que le dos du père ne fut que tache sanglante et corps perforé. Alors seulement, Malïncer s'écroula au sol, pleurant toutes les larmes de son corps. Comme il détestait ce nom !
-Il avait raison...au fond, père avait raison ! Le simple fait d'être amoureux d'une Navïn m'a forcé à tuer un parent...mon propre père...
Cette fois encore, il ne s'arrêta de pleurer que lorsque ses larmes furent taries, l'obligeant à se relever. Des gens n'allaient pas tarder à arriver, se demandant ce qu'il s'était passé. Alors, il les verraient : un cadavre et son tueur, tout deux couvert du même sang. Alors, Malïncer serrait arrêté pour meurtre !
Il se dirigea vers les beaux habits de son père, regardant le chapeau qui se trouvait sur cette pile soignée. Il le prit, le déposant sur sa tête. Le chapeau était trop grand et cacha une partie de ses yeux. Ses pleurs recommencèrent.
-Je vais bannir ce nom...Je vais en choisir un autre qui sera le début de ma propre apocalypse...Je serais Apolïncer...Et je jure de ne plus jamais me laisser envoûter par une Navïn !
Il essuya son nez qui coulait encore puis ramassa les vêtements, prenant soin à ne surtout pas les tâcher. Enfin, il sorti de la maisonnée, laissant un corps sans vie dontla poignée de l'arme qui l'avait tué dépassait de son dos.
**
Apolïncer ôta l'embout de ses lèvres et déposa la flûte sur l'herbe verte avant de pousser un profond soupir. Son chapeau était posé sur ses genoux, bien soigné et propre, comme lors de ce jour fatidique. Emeline devait être celle qui était le plus gênée par cette révélation.
La tête baissée, ses griffes grattaient le sol pour l'obliger à faire quelque chose et à ne pas rester immobile. De la part du contrebandier, Tenak du admettre qu'il s'attendait à quelque chose comme cela le jour où il avait appris que son père était une personne violente, ayant tué sa femme de ses propres mains. Une famille au destin tragique !
Voulant avoir quelque chose à faire pour ne pas paraître intéressée, Alisha prit la flûte de charme entre ses doigts, fermant les yeux avant de recommencer à la charger de magie. Jonathan ne semblait pas véritablement attentif car un sourire neutre s'affichait sur son visage. Doucement, très doucement, il se pencha vers le jeune berger avant de lui souffler quelques mots à l'oreille.
-Tu t'en ais finalement bien tiré, gamin. Tu as su t'attirer la sympathie d'une personne qui ne te trahira sans doute jamais.
-Jonathan...que s'est il passé ? chuchota Tenak. Pourquoi t'être fait passer pour mort ?
-Il y a des choses qu'il n'est parfois pas utile d'entendre, crois-moi.
Il n'était pas étonné d'une telle réponse, mais elle lui suffisait amplement ! Le jeune berger se tourna ensuite vers Apolïncer, lui offrant un sourire timide. Il ne le lui rendit pas, le regard dans le vide et observant les flammes rougeoyantes du petit feu.
-Je suis désolée...Apo, je suis désolée...
Emeline avait les lèvres pincées et le regard vitreux, sans qu'aucune larme ne coule pourtant de ses yeux. Sincèrement, Tenak n'aurait pas aimé être à sa place et, dans un sens, il comprenait maintenant pourquoi le contrebandier détestait les Navïns autant que ça. Après toutes les péripéties qu'il avait passé, après ce qu'il lui avait raconté, en compagnie d'Alisha et d'Emeline, ça tenait du miracle qu'il n'ait pas fini pas craquer !
-Je ne te pardonnerai pas.
Emeline ferma les yeux, hochant de la tête pour dire qu'elle comprenait. Même Alisha n'avait pu s'empêcher de poser ses yeux verts sur Jonathan qui hocha les épaules avec un fin sourire.
-Je comprends...
-Non, tu ne comprends pas.
Apolïncer n'était pas un homme rancunier, habituellement. Il n'était pas étonnant qu'il ait enfin décidé de n'en faire qu'à sa tête ! Le principal concerné inspira longuement, posant sa main droite sur son épaule pour la masser avant de sourire. C'était un vrai sourire ! Pas l'un de ces faux sourires qu'il aimait à utiliser pour arriver à ses fins, mais bien un vrai sourire !
-Je ne te pardonnerai pas car je pense que tu n'as plus rien à te faire pardonner ! Tu n'es plus la petite fille rigolarde qui s'amusait à faire du tord ! Tu as changé et as appris à me connaître. C'est pour cela que je n'ai plus rien à te pardonner !
Ce fut plusieurs soupirs de soulagement en ch½ur qui retentirent dans la forêt, tandis que tout le monde se décontractait enfin. Ce n'était pas aujourd'hui qu'Apolïncer allait devenir rancunier ! Tenak tata son épaule meurtrie avant de caresser le bandage qui retenait son bras cassé en écharpe. Si un jour, on lui avait dit tout ce qui lui arriverait, il n'aurait pas crut cette histoire, même sous la menace d'une arme !
-Je suis soulagée de vous savoir saint et sauf, Jonathan ! Je ne vous l'ai pas dis au cimetière, vous m'en verrez navrée. Mais, à présent que le porteur est retrouvé, il serait tant de lui ôter la Pierre des cinq lois, n'est-ce pas ?
Jonathan sursauta en entendant Alisha parler. Le vieil homme prenait de mauvaises habitudes à sombrer dans ses pensées de cette façon ! Il allait finir par devenir comme son petit-fils !
-Après ce qui vient de se passer, je ne pense pas qu'il puisse en être autrement. Mais avant cela, il y a un dernier souvenir que j'aimerais vous montrer.
-Lequel, vieil homme ? demanda Apolïncer, intéressé.
Qu'Apolïncer soit intéressé par le vieux berger, cela n'avait rien d'étonnant non plus. Après tout, c'était en partie pour cela qu'il était venu voir Tenak le fameux soir de leur rencontre, à l'auberge du voyageur. Jonthan se contenta d'un clin d'½il énigmatique, tripotant sa longue barbe grise.
-Tu verras bien par toi-même.
**
La fenêtre s'ouvrit à la volée, laissant entrer l'air froid de la nuit. Le seigneur Kannan soupira à sa table de travail, déposant sa plume sur l'un de ses coins avant de se tourner vers cette ouverture dont les rideaux s'étaient soudain mis à danser. Deux yeux rouges inquiétant l'observaient, leur propriétaire couché sur le sol comme un animal apeuré. Même le timbre de sa voix reflétait sa peur. Cette créature craignait le courroux de son maître, cela ne faisait aucun doute !
-Qu'as-tu à me dire ? Mesure bien les mots que tu va prononcer !
-Maître ! Le berger ! Le vieux sénile ! Il est encore en vie !
Il aurait du sérieusement faire attention à ce qu'il allait dire...l'½il qui n'était pas caché par son masque ne laissa filtrer aucune information. Seul son poing fermé frappant sur la table prouvait sa colère. Jonathan vivant ? Même ses créatures noires n'avaient pu avoir raison de lui ! Comme il aurait aimé lui arracher le c½ur de ses propres mains pour ensuite le laisser pourrir dans un vase de granit !
-Tue le et apportes moi en personne son cadavre ! Je n'accepterai aucun échec de ta part !
-Maître, le porteur est avec lui !
Le porteur ? Le jeune garçon qui était également le neveu de vieux fou ? Il l'avait presque oublié...La dernière nouvelle qu'il avait reçue, c'était à propos de ce nouveau porteur traversant la forêt Arboricole. Mais alors...ces deux-là devaient se trouver tout près de Shihab, alors !
-Maître, nous pouvons nous occuper d'eux, tous ensemble ! Cela ne nous posera aucune difficulté, vous le verrez ! Nous vous prouverons que vous méritez amplement notre fidélité !
-Non...cette affaire n'a que trop duré...il est temps que je m'occupe moi-même de cette histoire sordide ! Restez cachés et ne vous interposez pas, je n'ai plus besoin de vous désormais !
La créature noire découvrit ses crocs, affichant une expression de stupeur. C'était la pire offense qu'on pouvait leur faire mais le haut seigneur s'en moquait éperdument. Il y avait d'abords eut les traqueurs qui avaient fini par le trahir et voilà que ses propres enfants n'étaient plus capables de tuer un seul homme, sans compter les nombreuses pertes qu'ils avaient finalement eut ! S'en était trop !
L'ombre revint de sa consternation avant de s'incliner de toute sa hauteur, humble. Le seigneur Kannan ne le regardait déjà plus, ses doigts pianotant furieusement sur le bois de son bureau de travail.
-Il en sera fait selon vos désirs, maître.
Sa silhouette se fit trouble et il ne tarda pas à disparaître. Au même moment, les carreaux de la fenêtre volèrent en éclats, répandant de minuscules morceaux de verre sur le sol de la chambre du seigneur. Il était en colère, mais Kannan n'en avait que faire, bien trop occupé à compter les battements de son c½ur contre sa poitrine. La réussite était près...si près...il fallait juste qu'il s'en donne les moyens !
-Sois patiente Gabrielle...Il ne te reste qu'un court instant à attendre...je te le promets !
Le seigneur Kannan sursauta, pivotant vers la porte où l'on venait de frapper. Il en devenait émotif...il ne fallait surtout pas oublier qu'il était seigneur ! Et en tant que seigneur, il devait bien se comporter, même si l'émotion lui démangeait horriblement les traits de son visage meurtri !
-Entrez !
La porte s'ouvrit lentement sur une très jeune femme en tenue de guerrière. Dans ses bras se trouvaient une pile de documents qu'elle peinait, apparemment, à tenir. Son visage exprimait à la fois respect et crainte, comme toutes personnes qui osaient franchir le seuil de cette chambre. Sa natte brune, la seule coiffure acceptée chez les femmes soldates, était tout simplement impeccable !
-Monseigneur...je suis désolée de vous importunez mais...que s'est-il passé ! Il y a eu un accident ici, monseigneur ?
-Peu importe, ne vous occupez pas de ça ! Nous avons retrouvé le fugitif de Tanempa ! Armez toute une unité d'élite dont vous prendrez le commandement sous mon nom !
La guerrière laissa tomber sa pile de feuilles qui s'étala sur le sol de la chambre. Kannan était retourné vers la fenêtre détruite pour regarder la ville de Shihab endormie. Quelque part, non loin de là, se trouvait peut-être la clef de toutes ses espérances...oui, c'était vraiment tout près ! D'un seul coup, il ne ressentait presque plus le poids de son masque d'argile, redevenant le bel et jeune homme plein de vie qu'il avait été il y a fort longtemps...dans un autre monde que celui-ci.
-Monseigneur...c'est si soudain...c'est vraiment un honneur pour moi de...
-Exécution, soldate ! Soyez prête à partir dès que je serai descendu !
-À vos ordres, monseigneur !
La soldate claqua des talons, s'inclina respectueusement puis pris congé en continuant, se préparant à respecter les ordres de son seigneur. Il avait déjà repéré cette petite...elle devait s'appeler Laura, s'il se souvenait bien...qu'importe, il aimait son tempérament qui lui faisait penser à celui de Gabrielle, bien qu'elle ne lui arrivait pas à la cheville.
-Il payera, Gabriel...avant toutes choses, je te jure sur ma vie qu'il payera !
**
Jonathan leva le visage vers le ciel en fermant les yeux, s'offrant à la pluie battante qui recouvrait la ville de Tanempa. Il aimait cette sensation de bien être sur son visage tiède, l'eau ruisselant sur son menton bien rasé. S'il devait un jour vieillir, il se laisserait pousser la barbe, pour avoir le plaisir de sentir les gouttes d'eau ruisseler dessus. S'il devait un jour vieillir, bien sûr !
Il en avait presque oublié toutes ces personnes et ces citadins qui avaient formé un cercle autour d'eux. Malgré tant de monde, il n'y en avait pas un qui osa commenter la scène, de peur d'attirer l'attention sur lui. Presque tous avait une capuche ou quelque chose en tissu pour se protéger de la pluie. Malgré la tempête, c'était une bien belle journée, aujourd'hui...
Jonathan porta la main à son c½ur, sentant la cicatrice qui ornait sa peau à travers ses vêtements trempés. La flèche était loin désormais...il devait se concentrer sur un tout autre problème maintenant ! Aussi baissa t-il les yeux vers la silhouette à qui il faisait face. Il sentait également la présence de sa partenaire, recouverte d'une longue pièce noire qui ne laissait apparaître que ses yeux. La femme à côté de lui inhala fortement l'air pluvieux de Tanempa avant de parler haut et fort, tendant un doigt muni d'une longue griffe noire vers la silhouette.
-Gabrielle, cesse cette folie ! La Pierre des cinq lois, mal utilisée, te mènera à ta propre perte !
Gabrielle ouvrit les yeux à travers sa chevelure qui cascadait devant son visage...des yeux aux pupilles noires, emplis d'une folie incontrôlée. La pluie plaquait complètement ses longs cheveux roux sur ses épaules et lui donnait une apparence effrayante. Ses bras en croix contre sa poitrine étaient nus, comme ses cuisses qui se terminaient par de longs pieds aux doigts tout aussi griffus que ceux des doigts de ses pieds.
Jonathan fixa intensément la Navïn folle, qui se tourna également vers lui. Le dégoût et la haine se lisaient dans son regard, ses lèvres se retroussant pour découvrir de longues canines blanches qui se reflétaient malgré la noirceur de la nuit mélangée à la tempête. Les gens chuchotèrent entre eux, mais ne tardèrent pas à se taire lorsqu'ils reçurent à leur tour le message que leur envoyait Gabrielle.
-Mon mâle...mon époux...murmura t-elle dans un souffle. Tu as arraché sa vie ainsi qu'une partie de mon âme, uniquement parce qu'il avait osé braver l'interdit...Et voilà que, lorsque je peux me reconstruire, tu décides de semer une nouvelle fois les graines de la discorde !
-Il n'est pas fait pour toi, Gabrielle ! Vous allez tout deux vous mener à votre propre perte !
Jonathan devinait aisément le frêle personnage qui se cachait derrière Gabrielle. Cet homme était apeuré par la situation, sa fine chevelure se dessinant par-dessus l'épaule de sa dulcinée et jetant régulièrement des coups d'½il inquiets à tout cet entourage autour de lui. Le jeune homme rabattit sa capuche sur sa tête, ayant besoin d'avoir la vue dégagée et pour être prêt à une éventuelle altercation.
Gabrielle ne réagit pas à la provocation et se tordit le cou pour observer son « nouveau mâle » du coin de l'½il. Jonathan pu presque y discerner de la tendresse et de l'amour avant que la folie ne revienne prendre sa place au moment où elle refaisait face à ses opposants.
-Que comptes-tu faire de la Pierre, Gabrielle ? demanda la femme encapuchonnée.
La Navïn folle se mordit la lèvre et regarda le sol humide. Les gouttes d'eau explosaient sur le sol en pierre de Tanempa en produisant de petits « flocs ». Jonathan pouvait presque entendre un écho...il aimait la pluie !
-J'avais pensé à le ramener près de moi, grâce à cette puissance qui est maintenant mienne...mais j'ai décidé de l'implanter sur mon nouvel aimé, pour qu'il soit à même de pouvoir se protéger face à la dureté de ce monde en perdition.
Folle...elle était complètement folle...Jonathan caressa instinctivement le pommeau de sa lame Navïn. Il sentait ces fils d'or et d'argent qui s'entremêlaient sur la garde. Il était prêt à dégainer...prêt à mettre sa vie en danger pour empêcher que des innocents ne meurent pas la faute de Gabrielle la folle !
Sa partenaire imita son geste et fut moins réticente à sortir son arme hors de son fourreau. Le cercle des spectateurs recula aussitôt, horrifié par la tournure que prenaient les évènements. Le jeune homme derrière la Navïn rousse hoqueta et referma sa main sur la jambe de celle-ci, attirant du même coup son attention.
-Gabrielle...tu n'es pas obligée d'endurer ça...partons...partons loin d'ici...Laissons les nous oublier...
Elle l'ignora superbement, ses lèvres formant un sourire amusé. Ses bras se détendirent et ses doigts écartèrent les mèches de ses cheveux, libérant ainsi son visage de tout gène. Jonathan n'avait jamais vu un regard aussi bestial !
-J'aurai pu te laisser une chance, ma reine Milénniam ! Car j'ai du respect pour ce que tu es ! Opposes-toi à moi...et tu mourra avec ton humain !
Milénniam laissa sa lame toucher le sol de Tanempa, produisant de petits crissements métalliques contre la pierre. Jonathan en fit de même, attendant patiemment que la folle fasse le premier pas. Le jeune bretteur n'aimait pas toute cette foule...de nombreux gens pouvaient être blessés ! Et puis, ce n'était pas un spectacle de cirque !
Gabrielle contracta les muscles de ses bras puis les écarta lentement. Elle les leva vers le ciel, désigna le sol, les écarta de nouveau, les tendit devant elle...ses mouvements se répétaient sans cesse, augmentant en rapidité et en précision, tandis qu'elle se préparait à lancer sa première attaque magique. Jonathan savait qu'il devait faire attention...c'était une Navïn folle utilisant la magie malade. Personne, pas même Milénniam, ne pouvait deviner à l'avance les effets qu'il pourrait se produire.
Un éclaire pourfendit le ciel. Gabrielle se décida enfin à passer à l'attaque ! L'indexe de sa main droite siffla dans l'air, créant une étrange forme invisible devant elle. Avec les gestes qu'elle produisait, on aurait presque pensé que c'était un symbole en forme de spirale. À peine cela fut-il finit que la Navïn tendit ses mains en avant. Une puissante détonation éclata
-Par les Reeyaks...murmura la reine avant de hurler. Écartez-vous tous ! Couchez-vous !
Jonathan obéit sans poser de question, imité par plusieurs dizaines de citadins ainsi que par la reine Navïn en personne. Quelque chose passa alors au-dessus de sa tête avant de s'écraser contre le mur de la première auberge venue. Le jeune homme se retourna aussitôt pour constater les dégâts.
Le mur n'avait subit que peu de dommages...néanmoins, la même spirale que Gabrielle avait dessinée dans l'air était encastrée dans ce mur. De couleur noire, une épaisse fumée grise s'échappait des zones brûlées. Bigre...l'effet que cela devait produire sur un être vivant devait être terrible !
La Navïn folle ne leur laissa pas le temps de respirer que déjà elle formait une nouvelle marque, la projetant avec encore plus de précisions. Les gens hurlaient, s'enfuyant de tout côté, tandis que la marque formait une nouvelle spirale sur le même mur, fissurant et fragilisant le bois dans lequel il était construit. À la prochaine attaque, des gens allaient mourir...non, décidément c'était à eux de l'obliger à sortir la lame du fourreau !
Dans un signe de tête commun, les deux bretteurs se jetèrent sur Gabrielle, leurs pieds soulevant de nombreuses gouttelettes qui venaient s'éparpiller parmi celles qui continuaient de tomber. On entendit un tintement de métal pur, alors que Gabriel sortait sa propre épée Navïn pour parer les attaques de ses ennemis. Les deux Navïns étaient souples et agiles. La reine frappait avec élégance et détermination, sa cape mouillée se soulevant et dansant en cadence avec ses mouvements. Gabrielle, qu'en à elle, se défendait avec toute la rage qui l'habitait, crachant et grognant à chaque fois que Milénniam ou Jonathan parvenait à éviter l'une de ses passes. Pour finir, Jonathan n'était pas un bretteur confirmé, sans compter qu'il ne possédait pas l'agilité de sa camarade. Il était uniquement là pour faire la différence...il espérait, après l'entraînement qu'il avait reçut de la part du peuple Navïn, ne pas devenir un poids mort pour la reine...
Gabrielle n'était pas à son avantage, ce qui ne l'empêchait pas d'être redoutable. Son front fut légèrement entaillé, quelques mèches de ses cheveux de sang tranchés nets par la même occasion, et sa jambe gauche subit le même sort, la blessure cette fois bien plus profonde. Mais la Navïn folle n'en avait que faire, attaquant avec toujours plus de violence. Sa queue rousse fouettait l'air dans son dos, projetant l'eau de sa fourrure dans toutes les directions possibles.
-Arrêtez ! Pitié, ne la tuez pas, laissez nous tranquille !
Hurlait l'homme que Gabrielle avait choisi, le seul innocent dans tout ça qui n'avait pas déserté les lieux. Mais les combattants étaient devenus sourds, tous bien décidés à mettre leur adversaire au pas !
Finalement, la jambe blessée de la Navïn faucha Jonathan, obligeant Milénniam à reculer. Gabrielle profita ainsi de ce moment de distraction...pas pour achever le jeune bretteur, mais bien pour s'enfuir...vers la plus proche maison ! Avec le peu de magie qu'il lui restait dans ses bras, Gabrielle enfonça la porte sans aucune difficulté avant de se faufiler par l'ouverture, disparaissant de leur vue.
-Tout va bien, Jonathan ?
L'intéressé grimaça après s'être relevé, une main massant son dos endolori par le choc. Il avait connu meilleure situation...mais Gabrielle était blessée ! Cela leur laissait une chance de la faire abdiquer et de la convaincre...autrement, elle mourrait ! Il n'était plus temps de réfléchir, désormais !
Ignorant une nouvelle fois le pauvre suppliant qui était tombé à genoux, au bord de la crise de larmes, Jonathan et la reine se jetèrent à la poursuite de la folle, s'engouffrant avant tout par la porte qui était sortie de ses gongs.
Il faisait sombre...sans compter qu'il régnait une épouvantable odeur de viande à l'intérieur de la masure. Ce n'était pas étonnant ! De la viande de cochon avait commencé à être découpé sur un établi au fond de la pièce tandis que le sang avait été récolté dans un petit seau posé juste à côté. La reine n'était pas gênée par cette odeur, étant habituée à la viande crue depuis sa plus tendre enfance comme tout Navïn qui se respecte ! Il y avait, en fait, des tables un peu partout qui contenait divers outillages comme des marteaux, des pinces, des lampes à huile, des couteaux et bien d'autre encore. À quoi ce bâtiment pouvait-il bien servir ?
Milénniam lui désigna le côté gauche de la pièce à l'aide de la pointe de son épée avant qu'elle n'avance très lentement vers le côté droit. Cette femelle pouvait être cachée partout...il lui fallait être vigilant, autrement c'était la mort assuré. Mais avaient-ils raison de se séparer ? Même de quelques mètres seulement ? Après tout, c'était peut-être ce que Gabrielle voulait pour entrer de nouveau en action !
Jonathan avisa le grand miroir située juste sous le grand escalier principal du mur de gauche, entre deux chaises. Malgré la pénombre, il vit son jeune corps se refléter parfaitement sur sa surface. S'il n'avait pas été autant sur ses gardes, il aurait bien souri...en tout cas, jusqu'à ce qu'il aperçoive enfin une autre forme qui se reflétait dans ce miroir. Une forme aux yeux noirs qui le regardait, la main levée dans laquelle se trouvait un gros marteau de bricolage.
Il se jeta sur le côté juste à temps ! L'imposant miroir vola en éclats lorsque l'outil le percuta de plein fouet, produisant un vacarme assourdissant qui alerta aussitôt la reine Navïn. Diantre, ce n'était pas passé loin, pensa t-il en se relevant face à celle qui avait lâchement tenté de l'abattre de dos ! La Navïn folle recula de quelques pas pour avoir ses deux adversaires dans son champ de vision, un sourire haineux défigurant ce qui était un beau et jeune visage.
-Pour un mâle humain, tu me donne du fil à retordre ! Il aurait été plus sage que tu tombe dès maintenant, pour t'éviter des souffrances inutiles !
-Ce ne sont que des mots ! répliqua la reine, bien décidée à défendre ce mâle. Je vois une belle bourse accrochée à ta tunique, Gabrielle ! Il est temps de nous la rendre, tu ne sais pas à quoi tu joues !
Gabrielle eut une sombre grimace et Jonathan remarqua alors la bourse dont Milénniam parlait. Il ne faisait aucun doute qu'elle contenait la Pierre des cinq lois, à la fois le trésor et le fardeau des Navïns. La rousse porta la main à sa bourse, son autre main tenant son arme. Son sourire s'élargit.
-Si vous la voulez, venez donc la chercher !
Et le combat reprit en intensité, chacun frappant maintenant pour tuer, et non pour blesser. Les trois personnages se battaient debout sur les tables, renversant les outils au sol sans une once de soucis pour celui qui les avait entreposé là. Gabrielle s'était affaiblie...combattre deux adversaire simultanément était véritablement difficile et ses quelques blessures gênaient ses mouvements !
Le combat se termina aussi vite qu'il avait commencé. L'épée de Gabrielle vola haut, allant jusqu'à se planter sur les poutres du plafond. La reine Navïn lâcha sa propre arme et frappa son adversaire à l'estomac qui encaissa le choc dans un grognement de douleur. Un nouveau coup, cette fois au visage, et l'ennemie fut projetée au sol, glissant dessus comme un vulgaire morceau de tunique mouillée, s'arrêtant précisant sur le pied de la table de découpage de viande, renversant le seau de sang par la même occasion dont l'écoeurant contenu se répandit par terre en une flaque visqueuse et odorante.
-C'est terminé, Gabrielle...murmura Milénniam.
Jonathan rengaina son arme dans un profond soupir, observant le triste spectacle qui s'offrait à lui. La joue gonflée et se tenant le ventre à deux mains, Gabrielle peinait pour respirer, un filet de sang s'écoulant de ses lèvres serrées. Le fluide vital du cochon s'en prenait aux vêtements de la vaincue, imbibant le tissu comme une plante grimpante sur un arbre. La reine Milénniam arracha presque la bourse au cordon qui la retenait à cette unique sale, la fermant férocement dans son poing tremblant.
-Maintenant rends-toi, Gabrielle et oublie cet humain ! Tu t'es fait trop de tort ! Nous pouvons soigner ta folie, mais il faut que tu l'acceptes de ton plein grès. Autrement, tu mourra...il ne peut en être autrement !
La reine était dure...mais elle était obligée de l'être ! Une Navïn folle était aussi dangereuse pour elle-même que pour les autres, car nul ne pouvait contrôler correctement la magie malade. Gabrielle toussa et Milénniam renouvela son offre.
-C'est inutile...murmura Jonathan, ému par ce spectacle choquant. Allons nous en, notre travail est finit ici...
-Non ! Elle est trop dangereuse ainsi ! Elle est capable de tout !
Peut-être qu'il aurait du l'écouter à ce moment là...oui peut-être...Leur conversation commencée, ils n'avaient pas remarqué que Gabrielle avait recommencé à canaliser sa Source. Ils s'en rendirent compte uniquement lorsqu'un bruit d'éclaboussure retentit à l'intérieur de la pièce.
-Par les Reeyaks...
-Vous allez mourir...tous autant que vous êtes !
La rousse avait apposé ses mains sur l'énorme flaque de sang, et déjà celle-ci commençait à virer au noir, corrompue par la magie malade. De petites bulles éclataient à sa surface tandis que la magie continuait de circulait et d'augmenter à l'intérieur. Jonathan savait que cette magie était instable...soumise à une certaine concentration, il n'était pas impossible que...
Il prit la fuite ! Il n'étant plus temps de se soucier d'autre chose qu'à la survie ! Il couru du mieux qu'il pu, traversant le seuil de ce qu'il restait de la porte, et cela juste à temps. Ce fut au moment précis où la pluie fouetta son visage qu'il fut projeté vers l'avant, une terrible explosion se déclenchant dans son dos.
Rien n'était épargné...les murs en pierre s'effritèrent comme de la craie, volant dans toutes les directions. Le fer se tordait, le bois se cassait, rien n'était épargné ! Et ce fut un véritable miracle que Jonathan ne fut pas touché par l'un des nombreux débris de la maisonnée. Il roula à terre, comme les divers débris de la maison, avant de s'immobiliser, son visage protégé entre ses mains.
Ce ne fut que lorsqu'il entendit un gémissement qu'il se décida à se relever, plus courbaturé que blessé. C'est là qu'il compris avoir commit la pire erreur possible, tandis qu'il observait le corps de la reine Navïn sous plusieurs poutres de bois détruites, sa cape déchirée de toute part et son beau visage ensanglantée.
-Qu'ai-je fait...murmura t-il...
Ce n'était pas lui...il ne s'était pas comporté en lâche...non, c'était impossible ! Jonathan se laissa tomber à genoux près du corps de Milénniam, retirant désespérément les poutres de bois qui recouvraient son corps brisés. Il n'y avait rien à faire...
-Qu'ai je fait...répéta t-il...laissant ses doigts parcourir la douce chevelure blonde de la reine, ses yeux bleus rencontrant les pupilles vert pomme de celle qui l'avait accepté en tant qu'humain.
Devant...peu loin devant...une autre personne pleurait...Ce jeune homme tenait le corps sans vie de Gabrielle entre ses bras, ignorant totalement le sang qui maculait maintenant son visage alors qu'il embrassait le visage froid de celle qu'il avait osé aimer malgré l'interdit.
Deux c½urs brisés en une nuit...Miléniam lui sourit avant que son regard ne se fasse lointain. Même dans la mort, elle continuait de sourire...
Tout autour, les gens sortirent enfin de leurs cachette, constatant avec stupeur ce qu'il venait de se produire jusqu'à ce qu'ils virent le cadavre de la Navïn folle. Le principe pour eux était simple : Gabrielle avait tué la femme à la cape noire, avait détruit cette maison puis avait été finalement vaincu par Jonathan...Oui, c'est ce qu'ils pensaient, tandis qu'ils scandaient en ch½ur le nom de Jonathan, le héros de Tanempa !
Dans sa main, le héros serrait la petite bourse. Elle était légère...si légère...il n'eu même pas envie d'en regarder le contenu ! À travers les beuglements de joie des citoyens, on entendait mille malédictions de ce jeune homme qui continuait de serrer sa dulcinée entre ses bras. La pluie s'arrêta, remplacée par les larmes de deux hommes malheureux. Ce fut la nuit d'un autre commencement !