Voici l'arrivée d'un nouveau personnage pour le moins surprenant et dont nous prendrons connaissance vers la fin de ce Troisième chapitre de la pierre des cinq lois . Apolïncer, aussi prénommé Apo, n'est pas une personnage que j'ai inventé à proprement parlé puisque j'ai eut qu'à imiter les faits, gestes et modes de pensée de mon meilleur ami, également prénommé Apo. Le mot Apo était le diminutif d'Apothéose ou même Apocalypse, ce qui n'a rien a voir avec sa personnalité...juste un pseudo. C'est surement le personnage qui m'amuse le plus lorsque je le joue par écrit puisqu'il posséde des moeurs et règles bien personnels que beaucoup de personnes ont aujourd'hui oublié...mais chut, je ne vous en dis pas plus!
Chapitre 3
Tenak observait le ciel s'obscurcir lentement, faiblement éclairé par une lune quasi-inexistante. Les étoiles, qui apparaissaient en même temps que la nuit, avaient toujours été pour lui une source de réflexions et de rêveries inépuisables. Il se posait de nombreuses questions dont, il en était persuadé, une grande partie resterait sans réponse. Il soupira : le monde était quelque chose qu'il connaissait à peine, alors qu'il questionnait souvent le vieux Jonathan, il savait qu'il lui faudrait le parcourir lui même pour pouvoir le voir de ses propres yeux.
Un bruit de métal tombant avec fracas sur le sol, suivi d'un juron, le fit sursauter. Il se retourna et eut un sourire discret en voyant le vieux berger tenter de ramasser plusieurs casseroles qu'il tenait en équilibre sur une seule main, tandis que l'autre ramassait maladroitement celles qui traînaient encore sur le sol. Un second choc se fit entendre, ainsi qu'un nouveau juron.
-Attends, laisse moi t'aider.
-Je veux bien, merci. Ah ces casseroles, dit il en se baissant de nouveau, impossible d'en prendre une sans faire tomber les autres dans la foulée !
-Oui, mais il faut dire aussi que si tu les mets constamment en équilibre...
-Que veux tu, il n'y a pas assez place dans cette maudite cabane !
Le jeune berger s'abstint de répondre, sachant le vieux berger sur les nerfs. Lui même se posait beaucoup de questions sur les évènements récents, il avait hâte de pouvoir enfin questionner le vieil homme.
Une fois que les casseroles furent remises en place, Jonathan reprit celle qu'il avait laissé de coté et entreprit de la remplir d'eau avant d'aller la poser au dessus du feu de la cheminée pour en faire bouillir le contenu. Tenak resta silencieux, sentant la tension qui émanait du vieil homme. Les questions qu'avait posé le jeune homme semblaient l'avoir perturbé, ou plutôt, lui avaient rappelé de mauvais souvenirs de son passé. Cela n'avait eu pour effet que d'augmenter l'intensité de la curiosité de Tenak.
Jonathan s'installa dans la vielle chaise et se mit à observer la danse des flammes dans la cheminée, le regard vide. En déplaçant son regard à l'intérieur de la maison, Tenak remarqua la flûte de charme, posée en retrait sur la table. Il ne put s'empêcher de l'approcher et de la prendre dans ses mains pour en découvrir tous ses contours.
-Dis moi Jonathan, la musique que tu a jouée il y a deux nuits, tu l'a apprise chez les Navins n'est-ce pas ?
-Oui, fit il distraitement, ils m'on appris ceci et beaucoup d'autres choses aussi.
-Mais comment les as tu...rencontrés ?
- c'est une bonne question. Pour cela il vas me falloir replonger dans des souvenirs douloureux. Installe toi près du feu, car je ne voudrais pas interrompre mon histoire et la reprendre plus tard.
Tout en tirant une chaise avec lui pour se rapprocher de l'âtre, Tenak tenta de dissimuler sa joie, sachant que cette joie n'était pas partagée avec son oncle. Il garda la flûte dans ses mains et continua à en caresser sa surface tout en regardant avec attention le vieil homme.
-Je devais avoir le même âge que toi quand je me suis détaché de ma famille. C'était comme si on m'accordait enfin la liberté. Au fond je ne savais même pas ce que voulait dire « partir à l'aventure », même une chose est sûre, c'était que la vision que je m'en faisais était complètement fausse.
-C'est à dire ? Ca ne s'est pas passé comme tu l'avais prévu ?
-Pas vraiment non, dit il alors qu'il commençait a triturer le bout de sa barbe, je suis devenu ce que l'on pourrait appeler :un rôdeur. Mon cheval est mort à cause d'une maladie, j'ai failli perdre la vie face à une bande de voleurs et je n'avais bientôt plus de quoi me nourrir ou me vêtir, la misère humaine en résumé. Oh ! j'ai bien mené quelques petits boulots par ci, par là, mais juste ce qu'il me fallait pour subvenir à une partie de mes besoins. Belles aventures n'est-ce pas ?
-Je comprends pourquoi cela te fait mal d'y penser à présent...mais quel rapport avec les Navins ?
-J'y viens, j'y viens, j'étais également comme toi dans le temps : impatient et demandant beaucoup à la vie, beaucoup trop d'ailleurs...
Cette fois, le jeune Tenak préféra garder le silence, sentant qu'il devait laisser un peu de temps au vieil homme avant de pouvoir le laisser continuer. Jonathan avait toujours été très discret sur son passé, et Tenak ne s'était jamais attendu à un passé aussi...sombre. Il l'avait toujours vu comme une personne intelligente, sage, qui avait tout réussi dans la vie et qui avait décidé de passer le reste de sa vie à vivre avec les brebis et les moutons. Et pourtant sa propre description ne s'en éloignait pas autant que ça, bien que sa vie n'ait pas si bien commencé. Le vieux berger prit une profonde inspiration avant de reprendre le cours de son récit.
-Tu sais, en menant ma propre vie, j'y ait découvert des choses sur la condition humaine que je prie pour que tu n'en découvres pas l'existence. J'ai été si choqué et attristé que j'ai décidé de m'éloigner une bonne fois pour toutes de la civilisation. Avec le temps je suis chasseur et j'arrivais enfin à me nourrir par mes propres moyens, mais je dus souvent me cacher et faire des choses dont je ne suis désormais pas fier, bien que ce fut pour ma propre survie.
-Quelles choses ?
-J'ai détroussé, volé et même arnaqué, j'était devenu ce que je m'étais promis de ne jamais devenir. Quelle ironie ! ça me menait droit à ma perte. Un jour, alors que je tentais d'échapper à une bande de rôdeurs, j'ai été touché par une flèche dans le torse, pile en dessous du c½ur. J'ai du me faire passer pour mort pour pouvoir leur échapper, bien que mon état s'en rapprochait dangereusement. Combien de temps suis je ensuite resté évanoui ? Ça je n'en ait aucune idée. Ce fut au moment où j'ouvrais les yeux que je me rendis compte que j'étais installé dans un immense lit, le genre de lit avec des draps de soie dans lesquels tu ne dort qu'une seule fois. J'y suis resté encore 2 jours durant, bien trop faible pour me déplacer. «On » s'est occupé de moi sans que je ne m'en aperçoive, peut être à cause de la drogue que l'on m'avait fait ingurgiter pour que je ne ressente pas la douleur. Mais j'arrivais en partie à entendre les conversations autour de moi. Sais tu que la flèche n'est passée qu'a quelques centimètres seulement de mon c½ur ?
-Maintenant je le sais, et je suis absolument stupéfait que tu aies gardé ça pour toi, se surprit à dire Tenak dont l'excitation avait atteint son paroxysme.
-Crois-tu que je te dis ça pour m'en vanter gamin ? gronda le vieil homme. J'aurais préféré ne pas en arriver là. Quoiqu'il en soit, quand je pus discerner distinctement les choses autour de moi, ce fut d'abord la peur que je ressenti alors en premier lieu. On m'avait toujours dit de me méfier des Navins, « un peuple mystérieux et étrange dont les coutumes morbides sont à craindre. ». Le plus étonnant c'est que c'était réciproque de l'autre coté. Nous sommes deux peuples qui n'arrivent pas à se tendre la main pour pouvoir mieux se connaître. Mais la morale d'un vieil homme n'arrivera pas a changer grand chose.
Il soupira une seconde fois et regarda le feu pour voir que ses flammes avaient baissé d'intensité. Il se leva pour déposer deux nouvelles bûches dans l'âtre avant de se rasseoir. Il se mit alors à frotter doucement ses chevilles et Tenak put clairement remarquer que celles-ci le faisaient de nouveau souffrir. Il lui avait plusieurs fois proposé d'aller voir un médecin mais le vieil homme n'en faisait qu'à sa tête. Un vrai têtu, comme son neveu.
-Mais, comment se fait il dans ce cas qu'ils t'aient sauvé de la mort ?
-La curiosité ? La compassion ? La pitié ? Je n'ait jamais réussi à avoir un avis personnel sur ce sujet. Personnellement je préfère ne pas savoir, cela est mieux comme ça. Toujours est il que mes déplacements furent longtemps surveillés, mais rapidement je pus accéder à leur bibliothèque et apprendre à lire. J'y étudiais, de cette façon, leur culture, pas si différente de la nôtre, ainsi que leurs sciences. J'appris de nombreuses choses, comme la magie de charme et de nombreux petits autres tours que je ne m'amuse pas à ressortir pour le simple plaisir de la foule. Je fus même pris de sympathie par la reine des lieux.
-La reine ? Ce n'est pas un seigneur qui dirigeait leur royaume ?
-Ma foi non, ici la femme a plus de pouvoir que l'homme, tout le contraire de nous. Je n'oublierai jamais son nom, Milénniam qu'elle s'appelait.
Le vieux berger eut alors le regard rêveur.
-Elle avait une petite fille, dont j'ai par ailleurs oublié le nom. Bientôt je découvris une autre facette de la vie, et compris pourquoi elle s'était si longtemps détourné de moi. Mais les Navins ne sont pas aussi inconnus de la population. Beaucoup font du commerce avec nous, les relations diplomatiques sont suffisantes pour maintenir une paix...durable on va dire. Mais tout ce manque de confiance me chagrine.
-Et qu'a tu fais ensuite ?
-Ça tu le sais en partie. J'ai décidé de revenir sur les lieux de mon enfance pour recommencer une nouvelle vie. J'y ai fait la rencontre de ta tante et nous avons bâti cette bergerie, loin de la foule, loin des gens, loin de la terreur.
-Tu exagères en partie là. Ce n'est pas la terreur en ville, loin de là.
Doucement, Jonathan se pencha vers son neveu pour le regarder dans les yeux, leurs nez se touchant presque.
-Le crois tu vraiment ? Si c'est le cas, je te conseille d'y réfléchir, car c'est avant tout ce que l'on veut que tu penses. Il en était de même pour le sujet des Navins. Ce n'est pas un royaume, mais plutôt un empire.
-Que...que veutx tu dire ?dit il, la voix bien plus faible à présent.
-Reconsidère ta question et apprends à découvrir la vérité par toi même, car je ne peux pas te fournir celle la.
Il se redressa et s'étira en baillant bruyamment. Tenak se sentait à présent faible, faible et fatigué. La dernière révélation avait été semblable à un choc, et le regard de son oncle l'avait rempli d'effroi. C'était la première fois que le jeune homme lui voyait ce regard, et il espérait ne jamais le revoir de nouveau.
Sans qu'il n'y fasse attention, regardant la flûte de charme entre ses doigts, Jonathan se leva et s'étira une seconde fois avant de jeter un coup d'½il par la fenêtre.
-La nuit semble fraîche. Je te conseille de bien te couvrir avant d'aller dormir, le feu ne tiendra plus très longtemps. Bon je vais me coucher, tu me suis ?
-Non...je vais rester encore un peu en bas.
-Que cela ne t'empêche pas de dormir gamin, s'esclaffa t-il, car demain ce sera la corvée de l'eau.
Tenak hocha la tête et regarda le vieil homme gravir lentement les marches avant de se replonger dans sa contemplation. Ce qu'avait dit le vieil homme l'avait profondément bouleversé, il avait personnellement beaucoup de mal à croire ses dernières paroles. Mais il était difficile avec lui de douter de ses révélations, étant donné les informations que son esprit pouvait contenir. Mettant distraitement la main dans sa poche, il essayait de comprendre les paroles de Jonathan, qui étaient sûrement à double sens.
Il sentit alors quelque chose de chaud dans sa poche, quelque chose qui luisait à travers sa tunique. Il sortit alors la petite pierre que le Navin mourant lui avait donné et remarqua qu'elle brillait à présent d'une lumière presque plus forte que celle du feu.
Il n'avait jamais vraiment eu l'occasion de la contempler en détail, tous ces évènements lui occupant l'esprit la plupart du temps. Le mourant n'avait pas eu le temps de lui faire une dernière recommandation avant d'expirer son dernier souffle de vie. Il devait ainsi donner la pierre à une personne, mais qui ?
En la regardant de plus près, Tenak se demanda dans quelle matière la pierre était fabriquée. On aurait dit qu'elle était constituée de plusieurs pierres précieuses à la fois, et chaque coté possédait sa propre couleur : le jaune pour la couleur du diamant, le rouge pour le rubis, le saphir pour le bleu et le vert pour l'émeraude. Chaque pierre était encastrée dans un métal sombre et rugueux qui était inconnu du jeune homme. L'ensemble irradiait d'une couleur blanche, presque aveuglante, et le métal était chaud comme si on l'avait placé dans les flammes d'un foyer. Malgré sa petite taille Tenak fut persuadé que la pierre ne devait sans doute pas avoir de prix, tellement sa valeur semblait élevée.
Le jeune homme entendit alors un léger sifflement accompagné de bruit d'éclaboussures et de crépitements. En levant les yeux, il vit que Jonathan avait oublié sa casserole au dessus du feu et que l'eau en ébullition s'était mise a bouillir et à déborder. Gardant la pierre dans sa main droite, il tenta de retirer précipitamment l'ustensile hors de l'âtre, mais le métal était comme chauffé à blanc. Il se brûla les doigts, lâchant du même coup la pierre dans le feu de cheminée. Avec un juron, il se précipita vers la table pour s'emparer d'un grand morceau de tissu qu'il utilisa par la suite pour retirer la casserole de l'âtre.
Se munissant ensuite de pinces, il s'approcha de nouveau du feu pour attraper la petite pierre avec cet outil de fortune. A son grand étonnement, la pierre s'était mise à siffler, et sa lumière était devenue plus intense encore, provoquant des marques de couleur sur le bois en train de brûler et tintant le feu de vert, de jaune et de bleu.
Tenak réussit enfin à extraire la pierre de la cendre dans laquelle elle s'était enfoncée et la regarda de plus près, la gardant a distance raisonnable de ses yeux à cause de la chaleur. Le sifflement s'était arrêté, mais la pierre brillait toujours avec autant d'éclat, sous le regard stupéfait du jeune berger.
Il se rappela alors les paroles du Navin : « La pierre des cinq lois, protège la et ne l'approche jamais du feu. ». Epouvanté, la première idée qui lui vint à l'esprit fut de lancer la pierre dans la nuit le plus loin qu'il pourrait. Puis il décida que le mieux serait de l'enterrer ou de la cacher, personne ne la retrouverait. Ainsi une partie de sa parole serait au moins respectée.
Décidé à mettre son plan en action, il ne remarqua pas tout de suite le bord des pinces fondre lentement, comme du métal en fusion soumis à une forte chaleur. Dés qu'il le vit, il eut pour réflexe de lâcher la pince, qui tomba au sol dans un bruit de ferraille. Et pourtant, sous le regard ahuri de Tenak, la pierre des cinq lois resta en suspension dans l'air, comme si elle n'était plus soumise à l'apesanteur. Le jeune recula d'un pas, à la fois terrifié et ébahi par ce qu'il voyait.
La lumière augmenta encore d'intensité, mais étrangement, elle ne se
concentrait que sur une petite partie de la pièce, entre entre la pierre et
Tenak. Puis, petit à petit, elle s'estompa doucement, jusqu'au moment où
la pierre vola en éclat. De la pierre des cinq lois, il ne restait qu'une lumière
multicolore qui resta suspendue un moment avant de fondre à toute vitesse vers
Tenak sans qu'il ait le temps de crier.
Une terrible douleur lui envahit l'épaule droite, alors qu'il fut parcouru de
tremblements incontrôlables. C'était comme si on lui appliquait un métal
chauffé à blanc, la brûlure provoquée était insupportable, bien qu'il ne parvint
pas à émettre le moindre son. Soudain il perdit le contrôle de ses membres,
s'effondrant à même le sol. Il venait de s'évanouir...
**
La première chose que ressenti Tenak en se réveillant fut la douleur encore bien présente a la poitrine. Il constata avec soulagement qu'il pouvait facilement bouger les bras et les jambes et qu'il pouvait facilement se relever, bien qu'il fut pris de nausée et d'un vertige incontrôlable. Combien de temps était il resté inconscient ? Plusieurs heures ? Pourtant les flammes n'avaient pas encore baissé de niveau dans la cheminée, et les bûches n'étaient qu'en partie consumées. Se déplaçant maladroitement vers la porte, il chercha a tâtons la poignée avant de lentement ouvrir la porte.
Comme l'avait prévu Jonathan, la soirée avancée était frisquette et Tenak frissonna après quelques pas à l'extérieur. Il fit quelques pas supplémentaires et eut un violent haut le c½ur avant de vomir, plié en deux contre un arbre. Il se sentait fatigué mais en même temps si endolori qu'il n'arriverait certainement pas à trouver le sommeil. Tout en s'appuyant contre le chêne qui se trouvait à coté de lui, Tenak tenta de retrouver lentement ses esprits.
Les douleurs avaient presque disparu, mise à part la brûlure sur son épaule ainsi que le vertige qui continuait de l'accabler.
-Mais que s'est il passé ? dit il pour lui même
Il avait vu la pierre voler, il l'avait vue éclater en morceaux, puis ces lumières avant la douleur. Il se redressa tant bien que mal. Peut être les fragments étaient ils encore éparpillés au sol, dans la maison. Le jeune berger prit une profonde inspiration avant de revenir sur ses pas. La porte étant encore ouverte, il ne la referma pas pour autant, jonchant le sol avec stupéfaction. Aucune trace, pas même une brûlure sur le plancher en bois. Il ne vit que la pince qui lui avait permis de sortir de la pierre du feu.
La ramassant délicatement, il vit pourtant le bout des pinces légèrement fondu, tout ça avait donc bien été réel ? Mais qu'était devenue la pierre ? Cette pierre qu'un mourant l'avait chargé de protéger ?
Le jeune homme secoua la tête pour évacuer toutes ses mauvaises pensées. C'était sûrement mieux comme ça, inutile de se faire du mauvais sang pour rien, Jonathan l'aurait sans doute sermonné.
Il se dirigea vers le grand bac d'eau près de la table et se rinça le visage pour retrouver ses esprits et faire disparaître les mauvais effets du vertige. Il décida finalement de retourner dehors, l'air frais lui ferait sûrement du bien.
Le froid l'envahit de nouveau et il l'accueillit cette fois à bras ouvert, espérant ne plus ressentir la brûlure de son épaule. Marchant distraitement sans faire attention à son chemin, Tenak se rendit vers la grange où le troupeau devait dormir, mais à son grand étonnement, il entendit des bêlements terrifiés. Cette fois il en avait plus qu'assez, et sans qu'il le veuille, la colère pris le dessus sur la peur et la douleur. C'était comme si toute l'harmonie des lieux s'était brisée en seulement quelques jours.
Il ramassa une branche d'arbre solide sur le sol, sans savoir si cela lui servirait, et se déplaça à pas prudents, l'oreille aux aguets. A part les cris plaintifs du troupeau, tout était silencieux. Un léger brouillard circulait au ras du sol, donnant un aspect lugubre et sinistre à la nuit. Une odeur d'humidité régnait partout, puis, après une centaine de mètres, elle fut rapidement remplacée par une odeur bien trop familière. Celle qui le hantait depuis plusieurs jours maintenant. Tout près, un hurlement sinistre et terrifiant retentit, si près que le jeune homme pouvait presque sentir la présence de la créature qui venait de le pousser.
Il recula de quelques pas, lâchant son arme de fortune qui tomba avec un bruit sourd, avant de se retourner soudainement pour courir à toutes jambes vers la maison du berger. Il eut juste le temps d'entrer et de se retourner pour voir une créature qu'il n'aurait pu imaginer que dans ses pires cauchemars. Deux yeux rouges et luisants, reflétant une intelligence cruelle et mortelle, une gueule ouverte, prête à se refermer sur sa proie. Il ne sut dire si c'était un ours ou un chien, et ne prit même pas le peine de se poser la question.
Au moment où il claquait la porte, celle ci se mit a trembler sous le choc. Puis de violentes secousses se mirent à l'agiter, alors que la bête tentait de l'enfoncer.
-Jonathan ! cria t-il d'une voix étouffée. Jonathan vite ! Elle est là ! Elle tente de rentrer a l'intérieur.
Alors que Tenak s'égosillait à réveiller le vieil homme, il peina à garder la porte fermée, terrifié en constatant la force de la créature. Plusieurs fois des griffes de la taille d'un petit couteau enfoncèrent le bois, et le jeune berger craignait à tout moment que la porte cède.
La forme du vieux berger se dessina au niveau des escaliers alors qu'il les dévalait quatre a quatre, toujours en chemise de nuit. Il ne prit pas la peine de questionner le jeune homme, alors qu'il s'emparait de l'épée posée sur la table qu'il avait enveloppée d'un fin tissu. Il la déballa à toute vitesse et la tendit par la lame.
-Plante la à travers la porte, ça va le blesser !
Le jeune homme exécuta aussitôt, et alors que l'épée traversait le bois comme si elle était liquide, un puissant rugissement se fit entendre suivi de cris plaintifs. La pression contre la porte se relâcha aussitôt alors que la bête s'enfuyait dans la nuit.
Tenak s'effondra au sol, épuisé, lâchant l'épée qui tomba au sol dans un tintement de métal pur.
-Il va revenir, observa Jonathan qui regardait par la fenêtre, et il ne sera plus seul.
Le berger ne put que hocher la tête, trop essoufflé pour contredire le vieil homme. La porte se trouvait en très mauvais état. C'était à se demander comment elle arrivait encore à tenir sur ses gonds. Il passa une main sur son front trempé de sueur, et eut un rictus de douleur alors que sa blessure le lançait de nouveau. Il n'avait pas prit la peine d'y jeter un coup d'½il et préférait s'en abstenir pour le moment.
Jonathan se mit à aller et venir dans la pièce, fermant les fenêtres et les barricadant presque. Tenak le regardait, ne sachant que dire dans ce silence qui l'oppressait plus que ses poumons en feu.
-Jonathan...on ne va tenir...on ne les retiendra jamais assez longtemps. Regarde ce qu'une seule de ces choses a pu faire. Si elles sont plus de deux nous ne pourrons jamais leur faire face.
-Je sais gamin, je sais. Il va nous falloir quitter les lieux. Cet endroit est devenu bien trop dangereux, et ce, depuis quelques temps déjà.
Il parlait de ce ton sérieux que Tenak ne supportait pas, le ton qui montrait que le vieil homme se résignait une vérité évidente et fatale qui le blessait profondément.
-Où allons nous aller ? Elles nous rattraperont à pied...nous n'avons aucune chance.
-A deux oui, mais seul ce sera autre chose. Si l'un de nous reste un moment, le temps de les distraire pendant que l'autre sera en ville, on aura plus de chance pour s'en sortir. Et puis tu ne m'aideras pas beaucoup ici.
La voix du jeune berger monta d'un cran alors qu'il commençait à comprendre les intentions du vieil homme. Il lui agrippa le bras pour l'obliger à arrêter ses déplacements précipités dans la pièce.
-Il est hors de question que m'enfuie pour te laisser seul face à ces créatures ! On peut encore s'en sortir si nous restons ensemble.
-Ne cherche pas à te faire de fausses idées, gamin. Elles cherchent quelque chose, ça se voit, toi, moi ou autre chose. Si on est séparés on aura donc chacun notre chance. Plus encore si elles ne trouvent pas ce qu'elles cherchent.
Tenak faillit s'effondrer face à la dure vérité qui s'offrait à lui. Il se laissa tomber sur la chaise qui était d'habitude réservée au vieux berger, qui ne fit d'ailleurs aucun commentaire, trop occupé à rassembler ses propres affaires et celles de son neveu.
-Tu connais la route, dit il tout en remplissant un sac de voyage d'ustensiles et autre objets utiles, inutile que je te montre le chemin sur une carte. Il ne faudra surtout pas que tu t'arrêtes, et dès que tu le pourras, déplace toi sur la grande plaine, là, la lumière de la lune pourra te garder un moment en sécurité.
-Pour quelle raison ?
-Ces créatures redoutent la lumière pure de la lune et du soleil, et la lune devait être cachée quand ils ont attaqué la maison.
Encore une fois, les connaissances de Jonathan surprenaient le jeune berger qui se contenta de hocher la tête tout en continuant de le laisser parler.
-Une fois arrivé en ville, rends toi à l'auberge du voyageur, c'est à l'est du coté de la porte principale. Réserve une chambre au nom de Jonathan et attends moi là bas. Ne fais confiance à personne et ne tente pas d'acte inconsidéré. Je te rejoindrai demain dans la journée.
Si tu est encore en vie, pensa Tenak qui préféra garder cela pour lui même. Il savait que le vieil homme avait plus d'un tour dans son sac et que même les loups avaient gardé un souvenir amer de lui, mais Tenak sentait que c'était une tentative désespérée et sans succès possible.
L'horrible hurlement lointain poussa Jonathan à accélérer l'allure, déplaçant les meubles et réunissant ses quelques armes rudimentaires comme la lance en bois qui avait permis de tuer le loup dont la fourrure était accrochée au dessus de la cheminée, une série de couteaux de cuisine à la lame bien aiguisée, une arbalète en bois dont Tenak avait toujours ignoré l'existence et son bâton à musique qui pouvait être une arme redoutable s'il était utilisé avec force et adresse.
De son coté, Tenak décida de se lever et de préparer son propre paquetage. Il déposa une bourse de cuivre dans son sac pour ses faux frais, quelques accessoires personnels et alla dans sa chambre pour prendre son couteau et sa cape de voyage. Ainsi paré, il redescendit les escaliers pour aider Jonathan qui peinait pour déplacer une armoire devant l'une des fenêtres.
Une fois cela fait, le vieil homme s'épongea le front couvert de sueur d'un revers de main et se rendit vers l'endroit où était posée l'épée du Navin. Il la prit délicatement entre ses mains et la tendit à Tenak qui l'interrogea du regard.
-Prends la, tu en auras certainement besoin.
-Je ne peux pas la prendre. Tu en auras beaucoup plus besoin que moi. Et puis je ne sais pas m'en servir.
-Ne m'oblige pas à te la faire prendre de force, gamin ! Ce n'est pas le moment de discuter avec moi, dit il sur le ton de la sévérité.
Lentement, le jeune homme referma ses doigts sur la garde de l'arme, dont la lame reflétait les flammes du feu de cheminée. Il ne put s'empêcher d'admirer son éclat et constata que la prise en main était bonne.
-Surtout ne la montre pas aux yeux des curieux, cela t'attirera des ennuis. Ne l'utilise qu'en cas d'extrême nécessité. Et surtout...
Il fit une pause, un léger sourire s'étirant sur son visage ridé et vieilli par le temps.
-Surtout apprends à t'en servir. Ça me ferait mal de savoir que mon neveu a perdu la moitié de ses cheveux en voulant jouer à l'apprenti escrimeur.
Ce simple sourire libéra Tenak de toutes ses peurs et contraintes, ne laissant que la joie et le bonheur d'avoir tant vécu avec cette personne qui lui avait tout appris. Posant l'arme au sol, il sérra le vieil homme contre lui, de petites larmes coulant contre ses joues. Jonathan lui rendit son étreinte de façon paternelle, comme un père l'aurait fait pour son fils.
-Tu as tellement fait pour moi. Tu as été comme un père, un mentor. Tu...
-Allons, tu nous fait quoi là ? Tes dernières condoléances. Dis toi bien que l'on se retrouvera gamin. Et j'y compte bien , car j'ai encore pas mal de petits trucs a te faire découvrir.
Les deux homme se séparèrent, tout souriants. Après avoir emballé l'arme pour la protéger des regard, Tenak se dirigea vers la porte et l'ouvrit avant de se retourner vers son oncle.
-A la prochaine vieil homme.
-A la prochaine gamin. Et que l'on ne me dise pas de mal de toi une fois que je serai en ville.
Il lui adressa un dernier clin d'½il, alors que Tenak s'éloignait de la chaleur rassurante pour faire face au froid mordant de la nuit.
Très vite, et sans prendre le temps de lancer un dernier regard à la bâtisse de son enfance, il prit le chemin qui longeait les arbres, du coté Nord de la bergerie. Regardant le ciel avec inquiétude, il constata avec soulagement qu'il était pour le moment dégagé. Mais cela pouvait changer d'une minute a l'autre, et le danger était encore bien présent.
Le brouillard était encore présent, ce qui augmentait l'anxiété du jeune homme. Commençant à courir, il tenait l'épée emballée dans ses deux mains libres, comme s'il s'agissait d'un objet précieux, ce qui s'en rapprochait justement énormément. L'odeur de pourriture lui agressait les narines, elle n'avait jamais été aussi forte. C'était comme si toute la nature lui voulait du mal. Le jeune berger s'imaginait les choses les plus horribles si les bêtes le rattrapaient, mais ses pensées revenanait souvent sur Jonathan. Pourtant la lune était encore bien visible, il ne risquait rien pour l'instant, bien que Tenak n'en fut plus si sûr désormais.
Soudain le doute le prit, et s'arrêtant, il regarda dans la direction de la bergerie qui n'était plus visible à présent. Et si le vieux berger lui avait menti pour l'éloigner du danger ? Non, cela ne lui ressemblait pas. Ne voyant aucune autre alternative, Tenak reprit sa course à travers les petites broussailles qui venaient de faire leur apparition.
Quelque chose frapa alors contre sa jambe, et sans qu'il ne puisse retenir sa chute, il s'écroula lourdement au sol, lâchant l'épée enveloppée qui rebondit une première fois avant de s'immobiliser définitivement dans un léger tintement.
Se relevant péniblement, il massa son genou endolori tout en se demandant ce qui avait pu provoquer sa perte d'équilibre. Une racine ou une branche sûrement. Il sentit un liquide chaud et poisseux couler très légèrement entre ses doigts. Tenak jura, c'était bien le moment de s'écorcher la jambe. La blessure ne lui faisait pas mal autant que ça, mais la chute avait réveillé sa terrible brûlure a l'épaule, qui l'élança de nouveau.
Il ramassa rapidement son paquetage, à présent couvert de boue, et se pencha pour ramasser l'épée, dont l'emballage qui l'enveloppait venait de se dérouler. Mais en posant sa main sur la garde, un reflet sur la lame attira son attention, un reflet qui provoqua de nouveau la panique en lui. Sans prendre le temps de ramasser le tissu qui enveloppait l'épée, il se remit à courir avec plus de rigueur, alors que la lune disparaissait lentement, recouverte par d'épais nuages. Au loin, le hurlement tant redouté se fit entendre, les bêtes allaient bientôt passer à l'attaque.
**
Depuis combien de temps courait il ? Il avait perdu la notion du temps depuis longtemps. Même la position des étoiles lui était à présent étrangère. Le chemin qu'il parcourait était sombre, et les nuages le privant de la lumière rassurante de la lune n'arrangeaient pas les choses. Son bras se faisait très lourd, le poids de l'arme dans sa main le handicapant dangereusement. Plusieurs fois, il eut la sombre idée de la jeter dans les fourrés, mais sa présence était la seule chose qui arrivait à lui donner un peu de sécurité.
Avec le temps, sa blessure à l'épaule commençait doucement à se dissiper. La seule idée de la vue qu'il en aurait une fois qu'il aurait de la lumière lui révulsa le c½ur. Il se demanda encore la façon dont il avait pu se faire ça, il était persuadé que c'était la lumière, mais un éclat brûlant, au moment où la pierre avait explosé, se rapprochait bien plus de la réalité. Il tata son épaule à travers et grimaça en sentant la chaleur augmenter légèrement d'intensité sur sa peau.
Bientôt hors d'haleine, Tenak s'arrêta brusquement, se penchant tout en posant ses mains sur ses genoux pour reprendre son souffle. De l'écume coula de ses lèvres pour tomber sur le sol boueux avec un petit « floc » presque imperceptible. Décidé à profiter au maximum de sa courte halte, il se mit à regarder le chemin, où ce que la visibilité de la zone lui permettait. Apparemment il ne s'en était pas écarté, mais il restait quelques kilomètres a parcourir. Il pouvait presque voir de petites lumières clignotantes, appartenant au début de cité qui se dressait très loin devant lui.
Cela aurait dû l'encourager à continuer, mais il sentit un filet de sueur couler le long de son dos, un sentiment dérangeant l'envahissant peu à peu. Ses membres se mirent à trembler lorsqu'il entendit un léger bruissement dans son dos. Lentement, très lentement, il se retourna, alors qu'une silhouette sombre avançait à une vitesse lente qui accentua sa peur. Deux yeux rouges le regardaient, il pouvait distinctement voir les pupilles se dilater et eut comme l'impression qu'un sourire s'était dessiné sur sa gueule baveuse.
Avant que Tenak n'ait pu faire le moindre mouvement, la créature s'élança et sauta, le faisant lourdement basculer au sol. Il pouvait presque sentir le souffle de la mort sur sa nuque, alors que la bête le plaquait sans difficulté sur le sol à l'aide de ses pattes griffues. L'épée du Navin était toujours dans sa main, mais le poids de l'animal l'empêchait de bouger. Ses griffes déchirèrent une partie du haut de sa tunique, lacérant cruellement ses épaule. La tête hideuse se rapprocha de son visage, et Tenak eut presque l'impression de voir une lueur de folie dans ses yeux rougeoyants. Sous ses yeux ébahis, une voix caverneuse et sinistre sortit de la gueule du monstre et bourdonna doucement à ses oreilles, comme si le son s'amplifiait avec de mourir lentement dans l'air.
-Dis moi, nouveau porteur de la pierre des cinq lois, où se trouve ladite pierre en question. Dis le moi et tu pourras t'en aller sans dommages ni représailles.
Cette voix parvenait à lui inspirer une peur lente et mortelle, qui fut telle qu'il ne parviendrait que difficilement à lui mentir.
-Je...je ne l'ait pas. Je ne l'ai plus. Elle n'est plus en ma possession.
Les griffes se plantèrent de nouveau dans ses épaules, et , d'une terrible lenteur, elle continuèrent leur sanglante progression vers ses bras, déchirant sa veste et sa peau.
-Dis le moi maintenant, car tant que tu ne m'auras pas tout avoué, tes souffrances iront en s'aggravant à un tel degré de douleur que tu me supplieras de t'achever, chose que je ne ferai que quand j'aurai ce que je t'ai demandé.
Cette tranquillité sur un ton cruel, ajouté a la douleur, lui était insupportable. Il se débattit tout en criant.
-Elle a explosé ! La pierre a explosé ! Elle n'existe plus !
-Menteur !Hurla la voix avec une telle force que Tenak sentit des picotements au niveau des oreilles
Se débattant furieusement, il parvint a ôter les griffes de sa chair, déchirant une bonne partie de sa tunique. Alors le regard de la créature se baissa en observant la brûlure à l'épaule de Tenak. Elle se raidit aussitôt, reculant de quelques pas et lui jetant des regard affolé.
-Non ! Non c'est impossible ! Il ne peut pas en être ainsi !
Pouvant de nouveau bouger le bras, Le jeune berger se redressa aussitôt et, serrant la garde de l'épée des Navins entre ses doigts, il plongea la lame dans la chair de la créature. Plusieurs poils tombèrent au sol, qui brûlèrent aussitôt, et une odeur âcre et forte emplit les lieux. La bête tituba de quelques pas et sa silhouette se fit trouble, avant qu'elle disparaisse soudainement dans un nuage de brouillard et de fumée noire et grise. Il ne resta bientôt plus rien de l'épouvantable créature, l'odeur qu'elle dégageait commençait déjà à s'estomper.
Haletant, du sang coulant lentement de ses blessures et tachant le haut de sa tunique, Tenak tenta de retrouver son souffle, s'appuyant sur son épée qui avait sa pointe plantée dans le sol. Il pouvait presque encore sentir le souffle pestilentiel de la créature contre sa nuque. Mais quelque chose l'avait effrayé, sa blessure. Il faisait bien trop sombre pour distinguer quoi que se soit, et le danger rodait encore dans les parages. Il défit rapidement son paquetage et en sortit sa cape de voyage ainsi qu'un haut de tunique en peau de mouton qu'il passa par dessus celle qui était déchirée. Puis, ajustant correctement sa cape sur ses épaules, il se dirigea vers les lumières vacillantes de la ville, se contentant de marcher. Il ne savait comment, mais il sentait que rien ne lui arriverait désormais, peut être l'air qui redevenait respirable. Il entendait les bruits familiers des petits animaux qui sortaient enfin de leur cachette, toute menace à présent écartée. Le cri du hibou prouvait que la nature venait enfin de reprendre ses droits.
Décidé à ne pas s'attirer davantage d'ennuis une fois arrivé en ville, il releva le haut de sa tunique et arracha le reste de sa chemise déchirée qu'il enroula autour de la lame de l'épée. Avec plusieurs lanières de tissu, il noua fermement l'emballage pour lui éviter de glisser et plaça une seconde bande par dessus la première. A présent, nul n'aurait pu deviner ce que contenait son paquetage.
Rajustant un peu plus sa cape sur ses épaules à cause du froid, il se sentait si fatigué et courbaturé que le moindre mouvement lui torturait les muscles. L'impression de pouvoir bientôt se reposer à l'auberge le poussa pourtant à continuer.
Ce ne fut qu'au bout d'une heure qu'il put discerner clairement les reliefs de la cité. Un mur très épais et formé de pierres sombres entourait les différents bâtiments de la ville. La grande porte à double battant était fermée la nuit, seule une petite porte permettait d'entrer dans la cité, gardée par deux soldats portant les lances, armures et armoiries de la ville. Un panneau était planté a quelques mètres de la porte, où l'on pouvait lire : « Tanempa, cité de la renaissance. »
Le jeune berger franchit la porte gardée, sous l'½il critique des soldats, et entra dans la cité de Tanempa
**
Tanempa était décidément toujours aussi animée, même après que le soleil se soit couché. Durant la journée, les marchands et les honnêtes gens circulaient tranquillement, vendant et achetant, se souciant de leur propres problèmes et discutant avec le petit voisin de droite. Mais pour Apolïncer, les véritables affaires commençaient à la tombée de la nuit. Il avait toujours dit que si la contrebande était interdite, c'était parce qu'elle rapportait beaucoup trop de profits aux yeux des politiciens. Son point de vue sur la vie était très simple, il était inutile de s'embrouiller avec des complications, c'était mauvais pour le marché. Laissons la politique aux politiciens, disait il.
Apolïncer avait de très nombreux patronymes et surnoms, car ce genre de commerce qu'était la contrebande n'était pas très bien vu par les honnêtes gens, aussi devait il se faire le plus discret possible. Il essaie encore aujourd'hui de se souvenir du prénom que sa mère lui avait donné, un prénom qui lui venait de son grand-père. Dès qu'il mettait le doigt dessus, il lui filait aussitôt entre les doigts. Mais retrouver son prénom d'enfance était bien la dernière chose dont il se souciait.
Le jeune marchand en face de lui ne se sentait pas à l'aise face à une telle personnalité. Il gardait les yeux rivé au sol, ne sachant s'il devait continuer sa proposition de vente ou s'en aller bredouille. Sa main droite triturait nerveusement la ficelle d'un petit sac en cuir, contenant diverses plantes en poudre et autre drogues aux effets variables. Relevant la tête, il s'adressa au contrebandier d'une voix plaintive et mélancolique.
-Ecoutez, j'ai une femme et plusieurs enfants dont deux sont morts, malades. Je ne peux pas vous vendre ma marchandise pour soixante pièces de bronze, ma famille risque de mourir de faim.
Apolïncer croisa lentement les doigts sur la table en bois et leva le regard au ciel d'un air fatigué, incorruptible.
-Ecoutez mon vieux, je sais bien que vos intentions sont plus qu'honnêtes. Vous êtes un homme courageux et travailleur, tel que je les apprécie. Mais comprenez bien que les prix chuteraient, et qu'il m'est impossible de pouvoir les réduire plus. Encore faut il aussi que la marchandise soit de qualité.
Le pauvre homme baissa la tête, c'était la seule solution qui restait, car qui d'autre voudrait de ses plantes ? Le contrebandier soupira longuement avant de sortir une bourse de cuir noir qu'il jeta sur la table. La bourse s'ouvrit, déversant plusieurs pièces de bronze qui roulèrent sur la table.
-Voilà quatre-vingts dix pièces de bronze. Dites vous bien que je vous fais une faveur.
Le visage du marchand s'illumina, alors qu'il s'inclinait, le front touchant le sol de la taverne dans laquelle avait eu lieu l'échange.
-Oh merci , merci mille fois. Je ne vous remercierai jamais assez.
-C'est une exception, je ne serai peut pas aussi généreux la prochaine fois. Allez sortez d'ici et n'oubliez pas votre argent, vous l'avez bien mérité.
Ainsi il le remercia maintes et maintes fois encore avant d'accrocher la bourse à sa ceinture, de déposer sa marchandise sur la table et sortir par la porte de service, la mine joyeuse.
Apolïncer passa une main soignée dans ses cheveux soyeux et blonds coupés court avant de jeter un nouveau coup d'½il sur la marchandise. Elle contenait quelques antidotes et plantes curatives, mais il y avait de nombreuses poudres hallucinogènes et autres drogues ayant le même type d'effet. Il n'y avait aucun poison comme l'aurait espéré le contrebandier.
-Denmar ! dit il d'un claquement de doigt.
Un homme à l'apparence de colosse qui se trouvait sur sa droite s'approcha doucement de lui et se pencha à sa droite, prés de son oreille.
-Emmène la marchandise à l'entrepôt et fais attention, l'eau pourrait les abîmer. Tiens, ta prime de journée.
Il lui jeta une pièce en argent que le colosse rattrapa d'un simple geste de la main avant de tendre une énorme main vers le paquet.
-D'accord Apo, tu rentres tout de suite après ?
-Non, je crois que je vais aller d'abord me changer les idées. Fais ce que je te dis et surtout fais y bien attention.
L'homme massif acquiesça derechef et sortit par une porte dérobée, située au fond de la taverne. Le contrebandier priait à présent pour que le gros Denmar ne provoque pas de nouveau scandale. Un compagnon fidèle et efficace, mais avec plus de muscles que de cervelle. Il avait déjà brisé la nuque d'un pauvre bougre qui avait renversé sans le vouloir le contenu de sa chope sur sa chemise. Le plus énervant pour Apolïncer était de remplir la paperasse qui venait ensuite, puis l'argent à débourser pour « expliquer » les évènements aux gardes.
Il soupira et se leva de sa chaise avant de lisser ses vêtements propres. Il fallait toujours être propre, ou au moins donner l'impression de l'être. Ajustant son baudrier contenant ses quatorze couteaux de lancer, il plaça ensuite sa longue cape noire sur ses épaules avant d'enrouler un bandeau de couleur bleu foncée autour de son crâne. Puis il ajusta correctement son chapeau, qui se trouvait sur la table, avant de se diriger vers la porte de la salle. A cette heure, elle était toujours vide, car c'était souvent les moments d'affaires louches et peu honnêtes, souvent organisées par le contrebandier. L'heure où il sortait était toujours l'heure de fermeture pour la taverne, et déjà, au moment où les bruits de la ville vinrent emplir ses oreilles, le propriétaire de la taverne rangeait les chaises, les tables et les échoppes avant de fermer définitivement.
La nuit était déjà bien avancée, les affaires avaient duré bien plus longtemps que d'habitude. Baillant bruyamment, il ne se sentait pas encore d'humeur à rejoindre sa couche. Il était ce que l'on pouvait appeler « un homme nocturne », dormant le jour et travaillant la nuit.
Déambulant entre les passants de sa démarche théâtrale et unique, il rajustait constamment son chapeau sur sa tête, toujours insatisfait de sa position. Ses yeux d'aigle, de la couleur du bois ciré, ne laissaient rien échapper. Sa peau claire et légèrement bronzée sur son visage aux contours presque parfaits lui donnait à la fois un air de sensibilité et de confiance. Il s'était souvent regardé dans un miroir et en avait facilement conclu qu'il était beau, tout simplement.
La soif le tenaillant, et les tavernes étant fermées à présent, l'auberge était le seul endroit où il pourrait se rafraîchir le gosier. Il fouilla dans ses nombreuses poches et dut se rendre à l'évidence, il était sans le sou. Cela paraissait peu malin pour un homme d'affaires. Il se promit de toujours prendre sa bourse de pièces d'or sur lui, les voleurs n'étant même pas assez malins pour tenter de lui dérober.
Apercevant un couple de bourgeois qui conversait avec animation. Il s'approcha d'eux d'une démarche chaloupée avant de faire mine de perdre l'équilibre et de tomber sur un gros homme au visage carré, aux joues rebondies avec plusieurs mentons. Se redressant, il pris son chapeau d'une main tout en s'inclinant de façon théâtrale
-Toutes mes excuses messire, je n'avais pas l'intention de vous humilier de la sorte. Il semblerait que ma vue me joue des tours pour que je sois aussi instable sur mes pieds. Heureusement que vous étiez là, autrement je me serais certainement tordu une cheville.
-Pouvez pas faire attention non ! cracha le gros bourgeois avant de s'éloigner avec sa femme, toute aussi épaisse et grassouillette que lui.
Apolïncer gloussa avant de s'éloigner de quelques pas pour pouvoir compter son butin : deux bourses de cuivre contenant toutes les deux l'équivalent d'une quinzaine de pièces d'or.
-Et bien, mon vieil Apo, tu n'auras pas perdu ta journée.
Décidément ces bourgeois possédaient tellement d'or, que même un coffre disparu n'aurait pas entraîné de soupçons. Au moins il aurait de quoi passer la nuit, et peut être même plus, qui sait ?
Faisant glisser l'or dans sa propre bourse, il jeta celles de sa victime au sol, et bientôt on entendit un puissant accès de rage et la voix grasse du bourgeois résonna dans plusieurs ruelles.
-Au voleur ! Au voleur ! On m'a volé mon argent ! Deux bourses complètes ! Je veux la tête du voleur, retrouvez le !
Le contrebandier s'esclaffa, se parlant à lui même
-Mon gros, tu dois te croire bien malin si tu comptes retrouver ton argent dans une telle foule.
Gardant une allure décontractée, il s'avança tranquillement dans les ruelles encombrées de monde pour enfin arriver à l'auberge la plus renommée du coin ou en tout cas la moins inconfortable. L'auberge du voyageur était tout ce qu'il y avait de plus classique : des tables et des chaises, des clients, bar, et un étage pour ceux qui réservaient leur chambre. Elles étaient peu nombreuses, mais le confort y était assuré.
La porte étant encore entrouverte, cela signifiait que l'auberge marchait bien. Quelques tables seulement étaient vides, et il régnait une odeur forte et âcre, celle de l'alcool. Plusieurs soudards chantaient joyeusement des comptines au fond de la salle alors que des clients bien plus silencieux sirotaient leur boisson et conversaient doucement, presque en murmurant. S'installant sur une table à part, Apolïncer défit tranquillement sa cape et son baudrier et posa son chapeau sur le bord de la table, mais gardant son bandeau sur son crâne. Une serveuse aux cheveux blonds coiffés en deux longues tresses vint à sa rencontre, tenant un plateau déjà chargé de plusieurs assiettes.
-Vous désirez messire ?
-Une salade et peut être du thé.
Elle s'inclina légèrement, de peur de faire tomber son fardeau, et s'éloigna pour servir un groupe d'hommes qui se disputaient sur une affaire qui n'intéressait pas le contrebandier. La salle était bien trop froide, et il frissonna sur sa chaise qui lui gelait les fesses. Voyant la serveuse revenir de son coté, il l'appela en sortant une pièce d'or de sa bourse.
-Allume un feu dans la cheminée, fit il avec un clin d'½il avant de lui jeter tranquillement la pièce qu'elle rattrapa d'un geste adroit.
Tout sourire, elle s'éloigna de nouveau pour revenir avec une cagette en bois contenant des brindilles et eut tôt fait d'allumer un feu dans l'âtre.
La salle se réchauffant doucement, il se relaxa enfin sur sa chaise, écoutant distraitement les conversations et problèmes des autres. Décidément ils se compliquaient tous la vie avec leurs problèmes d'impôts, de paillages et autres. Beaucoup râlaient parce que l'économie s'effondrait, sujet sur lequel le contrebandier n'était pas d'accord :les affaires n'avaient jamais aussi bien marché. Certain disaient même que le seigneur Kannan ne se préoccupait plus de son royaume ce qui fit ricaner Apolïncer. Ces fainéants s'attendaient toujours à ce que quelqu'un s'occupe des problèmes à leur place, problèmes créés par eux même. Et après, on dit que le monde est injuste ?
Il lissa distraitement ses cheveux alors que la serveuse revenait avec le plat commandé.
-Votre thé arrive messire, fit elle avec un sourire qui plut au contrebandier.
-Refais moi encore un des tes sourires, fit il en sortant une nouvelle pièce de sa bourse.
Comme il était facile de dépenser stupidement l'argent des autres. Mais était ce stupide ? Après tout cette femme, elle, travaillait au moins pour vivre. Et quel joli sourire, avoir un visage pareil, ça se récompensait.
Commençant son léger repas, il se mit a prévoir les plans d'affaires pour la soirée du lendemain. Espérons que le gros Denmar avait correctement accompli sa mission, ce simple paquet pouvait lui rapporter gros.
Sa réflexion fut interrompue par le bruit de pas d'un nouvel arrivant à l'accoutrement assez étrange. Il portait une veste en peau de mouton qui avait bien besoin d'un petit nettoyage. Ses cheveux étaient en bataille et couverts de sueur et il portait un sac de voyage, une longue cape sale et un paquetage enroulé dans une étoffe de mauvaise qualité. Sûrement un berger pensa Apolïncer.
Le jeune homme s'avança d'une démarche peu assurée, montrant qu'il n'était pas à l'aise parmi ces hommes saouls et violents. Le contrebandier le regarda se diriger vers le propriétaire de l'hôtel, un homme avec un ventre de bonne taille et des vêtements d'une saleté à faire pâlir, avant de parler d'une voix harassée.
-J'aimerais réserver une chambre s'il vous plait.
-Mais bien sûr mon petit monsieur, et à quel nom ?dit il, l'amusement se lisant dans son regard.
-Jonathan.
Son regard redevint sérieux, et Apolïncer put y lire une note de surprise. Apparemment il devait connaître cet homme. Plusieurs têtes se tournèrent vers le jeune homme qui semblait de plus en plus mal à l'aise.
-Jonathan ? Le Jonathan ?
-Jonathan quoi ! dit-il avec une pointe de colère.
-Très bien jeune homme, avec cette fois du respect dans la voix. Vous avez la première chambre de l'étage en partant de la gauche. Voici la clef, si vous avez besoin de vous désaltérer ou de calmer votre faim n'hésitez pas.
Le jeune homme se contenta d'un simple hochement de tête avant de s'emparer de la clef tendue par l'aubergiste. Mais avant ce geste, quelque chose n'échappa pas à Apolïncer. En effet, ce jeune personnage s'était discrètement essuyé la main sur son pantalon avant de tendre le bras, et cette main, a présent « propre », était il y a quelques secondes recouverte de sang. La grande question maintenant était : Etait ce son sang ou celui de quelqu'un d'autre ?
Le contrebandier ne put s'empêcher de sourire, il était persuadé que ce fameux jeune homme, qui avait pris une chambre au nom d'une personne apparemment connue dans le coin, s 'était retrouvé dans une affaire des plus louches. Et c'était le contrebandier qui s'occupait des affaires louches à Tanempa. Une idée existante, qui pouvait casser la monotonie des journées, germa dans son esprit.
Alors que le berger avait déjà disparu à l'étage, Apolïncer se leva et alla à son tour vers l'aubergiste, a présent occupé à essuyer méticuleusement un verre avec un chiffon d'un couleur très tape à l'½il. Se raclant la gorge, il s'adressa à lui d'un sourire faux. Dieu, que cette homme sentait l'alcool !
-Excusez moi...
-Vous désirez monsieur ? dit-il sans pour autant relever la tête.
-Une chambre s'il vous plait, de préférence le plus près possible de la première de gauche.
L'aubergiste releva des yeux soupçonneux, arrêtant pour un temps son travail. Pour éviter les questions, le contrebandier sorti deux nouvelles pièces qu'il tendit d'une main généreuse, le sourire toujours présent. L'attitude du gros homme changea aussitôt, laissant apparaître des dents qui faillirent laisser une expression de dégoût sur le visage du contrebandier.
-Très bien mon bon monsieur, dit il avant d'empocher l'argent de ses mains calleuses pour pouvoir admirer ces petites pièces de plus près. Mais vous allez devoir patienter une petit instant le temps que l'on la prépare.
-Prenez tout votre temps, et surtout faites la faire par l'une de vos serveuses, celle avec les jolies tresses.
-Millie ! s'écria a t'il à travers la pièce.
La serveuse en question se précipita aussitôt après avoir entendu son nom.
-Qu'y a t'il ? questionnant le contrebandier du regard.
-Va préparer la chambre de monsieur... ?
-Denmar, répondit il avec un nouveau sourire pour Millie qui se mit à rougir d'une façon qui enchanta celui qui venait de prendre une fois de plus un nom d'emprunt.
-Très bien monsieur Denmar, votre chambre sera prête dans une heure. Relaxez vous près du feu en attendant.
-Je n'y manquerai pas mon ami, merci pour votre hospitalité, bien que je n'en attendais pas moins d'une auberge aussi renommée que la vôtre.
Avec un petit clin d'½il, il s'en retourna vers sa table, commençant à rêver doucement. Millie...quel joli prénom...