Anges des neiges éternelles
-Je suis végétarien ! Mère m'a enseigné les bienfaits de la verdure et mon corps s'est habitué au manque de la viande !
-Pour un membre de la garde royale, ce n'est pas commun. Nous respecterons ton choix, divine tortue que tu es !
-Ce n'est pas drôle !
Mais ils rirent tout de même en ch½ur, soulagés de pouvoir enfin se reposer et manger sans craindre aux dangers de la nature et des hommes. Ils auraient pu se mettre à ripailler, à manger comme des animaux et à chanter et danser sous l'ivresse du vin, mais ils restaient humbles et courtois, disciplinés qu'ils étaient.
Tous autour d'une longue table, ils se servaient copieusement dans un menu qui était incroyablement varié ! On n'avait jamais vue ça dans les auberges de Devdan ! Il y avait de la viande d'oiseaux, de poissons, de gros mammifères, des légumes en tout genre, des fruits en tout genre avec des jus qui leur étaient assortis et des bouteilles de vin, servis avec des couverts et des cruches royaux. On mangeait à se faire imploser la panse mais on ne s'en inquiétait pas. Le plus important était de profiter un maximum de cette soirée, dans cet endroit où la nuit était fraîche et tombait très vite.
Toute cette mangeaille mélangeait n'ouvrait pas l'appétit à Rei qui en était presque dégoutté. La nourriture était un don de la terre. Or, certains pouvaient en profiter en toute aise tandis que d'autres ne pouvaient parfois se contenter que de manger les racines de carottes et de patates douces. Ces odeurs mélangées ne l'inspirait pas, aussi se contentait elle de caresser l'étoffe de ses nouveaux vêtements...car, oui, la générosité de la reine était allée au-delà de ce qu'elle avait prononcé haut et fort !
C'était deux petites dames, dans des robes bleues et longues, avec des couettes en guise de chevelure, qui avaient apporté ce trésor peut avant le repas. Elles s'étaient même inclinées avec respect et l'avait appelé « damoiselle » ! Mais Rei connaissait le regard des gens et les leurs trahissaient un sentiment de profond dégoût. Devoir offrir des vêtements à une miséreuse...elles devaient se demander où le monde pouvait bien être en train de chavirer !
Dans sa tunique sombre, sertie de beaux dessins, avec une ceinture en cuir pour la retenir, la jeune fille avait bien essayé de reproduire le chant des sirènes, de pouvoir se souvenir du Lieutenant. Mais cela n'avait pas été beau...pire, elle avait trouvé que les caresses qu'elle prodiguait à sa harpe ne ressemblaient qu'à des grattements horribles et insalubres. Sans personne pour la soutenir, sa main était lourde et maladroite. Mais le pire dans tout ça...le pire, c'était que Kimiko n'avait pas été là pour lui faire remarquer l'horreur de sa musique. Car Kimiko avait disparu.
Rei se l'avouait à elle-même : c'était pour cette grotesque raison qu'elle ne parvenait pas à trouver l'appétit. C'est pour cette ridicule raison qu'elle disparu de la salle du festin, égayée en joie et en lumière. C'est pour cette idiote raison qu'elle se retrouva sur le balcon de cette auberge dans laquelle la fête se déroulait, au premier étage, réservée aux invités de marque.
Le vent du Nord glissa sur ses joues comme de l'eau pure et le crépuscule remplaça les éclats lumineux des bougies. À ses pieds s'étaient des toits et des murs, battisses solides et emplies de vies. À ses pieds s'étendaient des centaines, des milliers d'âmes qui allaient et venaient dans les veines et artères de leur cité. Il y avaient tant de nouveaux bruits à découvrir...ce n'étaient pas les mêmes accents de la voix qu'à Devdan, ce n'étaient pas les mêmes bruits de pas ni les mêmes visages, car cela étaient plus clairs, moins habitués à la chaleur et à la sueur, à la poussière et au soleil ardent.
En levant les yeux vers la voûte céleste, la jeune vagabonde se rendit clairement compte que même la capitale n'avait pas les mêmes nuits que la cité des dieux ! Et si ceux-ci avaient réellement élu résidence en cet endroit ? Car il semblait qu'une chaleur, invisible aux yeux des mortels, galopaient dans le ciel en traînant derrière lui un immense rideau de couleurs ! Les tâches des étoiles s'ajoutaient à ce tableau d'une incroyable et inimitable beauté. Jusqu'où pouvait bien s'arrêter la magie de ce monde ?
-Cela s'appelle une aurore boréale. Ça ne m'étonne guère que tu n'en aies jamais vue...on ne peut les apercevoir qu'à Louma, la capitale.
Alors chaque endroit de cette terre avait son propre secret. Kimiko était une chercheuse de secrets, une ermite. Il était tout à faire normal que ce type de spectacle lui soit connu. La femme en blanc dépassa Rei et s'accouda au balcon, sa cape voletant derrière-elle sous l'irritation du vent. Rei l'observait ainsi de dos, n'osant faire le moindre geste, n'osant pas même respirer pour ne pas la gêner. Les doigts gantés de Kimiko firent glisser sa capuche et dégagèrent ses harmonieux cheveux blancs. Lorsqu'elle tourna la tête vers elle, ce fut pour lui offrir le visage de la vraie femme qui se cachait derrière un vendeur de morts et un voleur de secrets. Son chant fut plus léger et plus doux que le lait des jeunes brebis.
Ce fut un beau soir de rêves et de douceurs.
Un beau soir comme on n'en voyait plus ailleurs.
Réunis, nous nous le remémorons à cette heure.
L'oublier, le perdre à jamais, était notre seule peur.
Ce fut un beau soir de rêves et de douceurs.
Les fenêtres s'ouvraient, les portes s'entrebâillaient,
C'était le ciel qui pleurait devant nos yeux étonnés.
Nos mains se sont tendues vers cette étrangeté.
La tristesse de notre mère recouvrait
Notre terre de son fin manteau enneigé.
La fin du monde était-elle arrivée ?
Ce fut un beau soir de rêves et de douceurs.
Un beau soir comme on n'en voyait plus ailleurs.
Réunis, nous nous le remémorons à cette heure.
L'oublier, le perdre à jamais, était notre seule peur.
Ce fut un beau soir de rêves et de douceurs.
Les perles de mère étaient glacées.
Elles embrassèrent nos visages pétrifiés.
«Par les dieux, s'écria follement une amitié,
Le ciel n'est pas en train de pleurer !
Par les dieux, le ciel est seulement heureux ! »
C'était vrai, car le ciel nous souriait.
Ce fut un beau soir de rêves et de douceurs.
Un beau soir comme on n'en voyait plus ailleurs.
Réunis, nous nous le remémorons à cette heure.
L'oublier, le perdre à jamais, était notre seule peur.
Ce fut un beau soir de rêves et de douceurs.
Nos frissons ont cessé et notre c½ur s'est réchauffé.
Notre peau a senti le froid des petites fées,
Tandis que nos pieds nus ont rencontré
Le moelleux lit couleur de pureté.
Nous avons souri à notre mère bien aimée,
Et nous avons dansé...et nous avons rêvés.
Ce fut un beau soir de rêves et de douceurs.
Un beau soir comme on n'en voyait plus ailleurs.
Réunis, nous nous le remémorons à cette heure.
L'oublier, le perdre à jamais, était notre seule peur.
Ce fut un beau soir de rêves et de douceurs.
Ce fut le plus beau soir que l'on pouvait imaginer.
Des couples se sont formés, des chants ont résonné.
Un soir, notre bonheur s'en est allé,
En eau toute la neige s'est transformée.
Ce n'est pas grave, nous avons rigolé,
Et nous promettons de nous rappeler cette soirée !
Ce fut un beau soir de rêves et de douceurs.
Un beau soir comme on n'en voyait plus ailleurs.
Réunis, nous nous le remémorons à cette heure.
L'oublier, le perdre à jamais, était notre seule peur.
Ce fut un beau soir de rêves et de douceurs.
Rei senti le froid sur le bout de son petit nez. Mais ce n'était pas le froid qu'elle connaissait...ce n'était pas du tout l'air glacial qui mordait la peau, ou encore ces sortes de frissons glacés qui l'on ressentait tout le long de l'échine. C'était un froid doux, agréable et quelque peu humide. La jeune fille se frotta le bout du nez, étonnée.
Kimiko, comme si elle eu peur que quelques curieux n'entrebâillent la porte qui menaient à la salle à manger, redevint un homme. C'était cela en fait...une seconde moitié, un double qui la protégeait en quelque sorte. Rei avait déjà entendu une histoire de rue à propos de ces doubles maléfiques, comme enfermés dans des cages à barreaux, qui grognaient dans le c½ur de chaque homme et qui attendaient le bon moment pour pouvoir se libérer de leur prison. Est-ce que c'était ça ? Est-ce que c'était le double de la femme à la hache ? Une créature sombre, une entité qu'elle avait pu contrôler de part sa volonté ? Rei cligna de l'½il en sentant de nouveau le froid entre ses paupières.
-Tu as beaucoup de chance, Rei. Tu vas connaître les toutes premières neiges de la saison. On dit qu'elles portes chance aux visiteurs...
Elle avait déjà entendu le mot « neige » dans la chanson, mais n'avait pas compris sa signification. Même si le chant fut très beau et agréable à l'ouïe, son sens précis lui avait totalement échappé. Du moins, jusqu'à ce que la jeune fille imite sa gardienne et leva le nez vers le ciel, comme pour observer une nouvelle fois la magnifique aurore boréale qui se mélangeait à l'apparence cotonneuse des nuages blancs.
Cela ressemblait à du sucre. Du sucre très blanc, très fin, du sucre aussi léger que les plumes de la Blanche Colombe. Ils étaient des milliers, et plus encore, qui tourbillonnaient dans les airs, ballottés par le vent. Des esprits malins, armés de sac remplit de ce sucre étrange et perchés sur les nuages, devaient s'amuser à les vider sur la ville, créant ainsi une pluie des plus singulières.
Les longs doigts à la peau pâle de Kimiko se libérèrent de leur protection pour se tendre vers l'ondée miraculeuse. Rei en fit de même et découvrit le même froid qu'il y a quelques grains de sable. Alors c'était ça la neige ? Tout prenait son sens maintenant...elles regardèrent ensemble la neige, perles de Mère le ciel, tomber avec délicatesse sur la capitale, Louma.
-Nous avons de la chance...firent des voix dans leur dos. Ce sont les premières neiges !
Et les soldats, dignes et humbles, vinrent s'installer à côté de leurs amies, regardant en silence le fabuleux spectacle blanc. Cette neige, Rei la connaissait...La peau de la femme à la hache, recouverte de son étoffe laiteuse, était toute aussi froide. Lors de leur première rencontre, elle avait été comme glaciale, on n'aurait pas pu lui tenir la main un certain moment. Aujourd'hui, tandis que ses doigts curieux jouaient sur la balustrade avec ceux de Kimiko, elle ne ressentait plus la glace de son c½ur mais bien une très légère fraîcheur. Alors elle avait raison ! La protection, la prison de son c½ur, se fracturait en divers endroits pour laisser échapper sa chaleur interne !
-Comme j'aurais aimé, commença l'un des hommes, que le Lieutenant soit avec nous...
-Rei, joue pour nous, s'il te plait.
-Oui, Rei ! Joue pour nous ! En mémoire du Lieutenant ! Un dernier hommage avant de le laisser partir à tout jamais.
Et on posa la harpe sur la balustrade, tout près de sa nouvelle propriétaire. Cette harpe qu'elle avait laissé de côté, car ne sachant pas l'utiliser correctement. La jeune fille les observa un à un, détaillant leur regard sincère et suppliant. Même la belle Kimiko la dévisageait curieuse, sa main de nouveau gantée posée sur son épaule. Si elle touchait à cette relique, si elle osait la caresser encore une fois, comment pourrait-elle faire mieux qu'un horrible affront à son propriétaire ?
-S'il te plait, Rei...
La jeune fille soupira et prit une profonde inspiration. La paume de ses mains caressa la surface dorée de la sirène, appréciant sa forme et sa beauté. La tenant fermement pour l'empêcher de basculer dans le vide, par-dessus le balcon, elle fit trembler ses cordes vocales, timides. Le chant des créatures s'éleva dans l'air, doux, aussi pur que la neige. Il se confondait avec les perles blanches, se mélangeait, s'assemblait même. Alors elle continua, d'abords lentement, puis avec plus de sûreté, plus de douceur et plus de maîtrise.
Rei arrêta, hors d'haleine. Cette fois, ça y est...elle allait chanter...elle allait chanter pour le défunt Lieutenant ! Mais aussi pour tout ceux dans la vie s'était éteint dans leurs yeux, injustement. Elle allait chanter pour les malades et les mourants de Devdan, pour les réconforter. Elle allait chanter pour tous ceux et celles dont la vie n'avait jamais était gaie et joyeuse. Elle allait chanter pour eux !
Elle n'imitait pas la voix du Lieutenant, cela aurait été une insulte. Elle composait un air bien à elle, un air prélevé directement dans les tréfonds de sa jeune âme. C'était un air qu'elle avait sur le c½ur, qu'elle avait longtemps retenu. Aujourd'hui, en cette soirée enneigée, Rei chantait pour la première fois de toute sa vie !
Elle leur disait à tous et à toutes de garder espoir. Elle leur disait à tous et à toutes de faire comme dans la chanson : de sourire, de danser, de rire sur la neige et sous la neige ! C'était ça ! La joie et le rire étaient les ingrédient secrets, les remèdes à tous les maux !
On leva la tête vers les nuages pour regarder la neige tomber. Alors ils aperçurent enfin l'aurore boréale dans le ciel, ce fin tissu coloré et transparent. La musique de Rei cessa lorsque ses doigts s'écartèrent des cordes. Alors elle observa le rideau du ciel avec ses amis. Les souffles de vie de chacun s'élevaient en une vapeur tourbillonnante aussi blanche que les perles de la mère. Elle ressemblait à la fumée qui s'échappait parfois des cheminées de quelques maisons habitées.
-Les légendes parlent également sur ces phénomènes...chuchota Kimiko de sa voix transformée.
-Alors compte les nous, l'ermite. Comptes les nous pour pouvoir bien finir cette soirée.
Un vent frais secoua les crinières de chacun. La femme à la hache tint sa capuche à deux mains pour la maintenir en place, tandis que l'on entendait des chants divers résonner dans de nombreuses chaumières. On fêtait partout les premières neiges ! Le château de la reine, qui se dessinait devant eux derrière les maisons, serait très beau recouvert par la pureté.
-Ce sont les rideaux qui séparent notre monde de ceux des dieux. Ils déchirent la voûte céleste avec leurs ongles et observent notre terre, curieux et amusés. On dit que parfois, au travers de ces rideaux, quelques créatures divines perdent l'équilibre et basculent pour tomber sur notre monde. Alors, il leur est impossible de rentrer chez eux. Ils errent, sans but...Ce sont les plus belles créatures qui puissent exister, incapable de retourner dans le monde des dieux à cause de leurs ailes atrophiées. Les anges !
-Les anges...répétèrent quelques un des camarades.
Dans les rues, des citoyens dansaient, accueillant avec joie le début de cette nouvelle saison. À cette heure, on mangeait, mais tout le monde laissa la nourriture dans l'assiette pour imiter le voisin d'à côté. Peut-être qu'un ange était tombé, pendant que tout le monde riait et chantait. Quoi qu'il en soit, la jeune Rei était certaine que Kimiko était la plus belle ange qui puisse exister !