Chapitre 8
À cette distance, la glorieuse ville de Shihab faisait bien pale figure. Au dessus de hautes murailles, presque hors de vue, seul le toit des plus hauts bâtiments était visible pour laisser deviner une cité d'une certain importance.
La forêt des esprits était étrangement animée par un vent soudain qui provoquait le bruissement des arbres et par les galops des gros animaux qui couraient se réfugier en quête d'un abri. Un buisson se balança rapidement de droite à gauche, provoquant la chute d'une multitude de petites feuilles mortes. Un bruit sourd se fit entendre puis Apolïncer émergea de la végétation, roulant sur le sol avant de se redresser pour pouvoir s'éloigner rapidement de la foret.
Il respira à pleins poumons un air qui lui semblait très frais tandis que le jeune berger sortait de l'orée du bois à son tour d'un pas beaucoup plus assuré. Il se campa au coté du contrebandier qui faisait de grands mouvements circulaires avec les bras comme pour irriguer le sang de ses membres supérieurs.
-Et bien, pas fâché d'être sorti d'ici. Je pensais que ça mettrait beaucoup moins de temps que prévu. Cette forêt est décidément très louche, je ne suis pas prêt d'y retourner.
-Si tu le dis. Mais ça n'était pas si terrible que ça, dit Tenak d'un ton neutre. Qu'est ce qui t'effraye à ce point par ici.
-Un souvenir d'enfance...répondit il, le regard rêveur et lointain. On fera la causette sur le chemin. Regarde, Shihab est déjà visible et il doit nous rester quelques heures de marche encore. De plus, le temps semble se lever.
Tenak avança de quelques pas et mit ses mains en visière pour pouvoir mieux observer les contours de la cité.
-Il est étrange que nous soyons sortis si prés de Shihab alors que les cartes disent que cette ville est à une centaine de kilomètres en partant de Tanempa.
-Tu nous as fait prendre un sacré raccourci il faut dire. Ne soyons pas négatif, Ten, c'est plutôt une bonne chose après tout, non ? Bon, ne perdons pas de temps. J'ai moi même quelques petites choses à régler là-bas, je profite ainsi du peu de temps que je resterai de façon rentable et efficace.
Tenak ne lui demanda pas quelles étaient ses « petites choses à régler », ayant lui même une petite idée sur la question. Une affaire de contrebande, c'est certain. Comment pouvait-il pratiquer son marché aussi près du grand seigneur ? Cet homme était vraiment une ombre s'il le voulait, aussi invisible que la nuit et impalpable comme le vent.
Tout en réfléchissant, il tâtait son épaule du bout des doigts d'un air distrait. Hier soir, il se sentait encore malheureux par la perte d'un être qui lui était cher, et le lendemain, il se sentait aussi frais et dispos que s'il s'était reposé deux jours durant. Mais la grande vérité était ce contrebandier. Loin d'être une parfaite crapule comme l'aurait pensé le jeune berger, il avait finalement pu se rendre compte que c'était en fait un homme comme tous les autres. Il lui avait raconté quelques unes de ses « meilleurs affaires ». C'était fou comme il possédait un tel esprit logique. Il était également particulièrement espiègle et amusant et connaissait de nombreuses fables et histoires, parfois depuis longtemps oubliées.
En plus simple, et sans qu'il puisse le vouloir ou non, Tenak se mettait lentement à apprécier Apolïncer.
Quand à Guïndèmielle, elle avait juste eu le temps de lui faire un petit signe d'adieu vers la sortie de la forêt, le guettant au sommet d'une haute branche. Il pouvait presque encore entendre son doux murmure avant qu'elle disparaisse à sa manière : « Sois prudent mon compère et fais en sorte d'accomplir ton destin. Et dès que tu l'auras fait, passe me voir à l'occasion. Je serai ravie de t'accueillir chez moi. »
Une petite fille qui se sentait terriblement seule et qui ne demandait qu'à être en bonne compagnie. Tenak n'était pas si différent d'elle, quoique un peu moins farceur qu'elle.
Souriant et à présent d'excellente humeur, le jeune berger courut pour rejoindre Apolïncer qui avait avancé, bien décidé à arriver le plus rapidement possible à Shihab. Pendant une heure, le trajet fut pénible, étant donné les fortes bourrasques qui faisaient soulever les capes et vêtements des deux compagnons. Bien que le mauvais temps fut particulièrement agaçant et gênant, il ne persista pas pour autant et les nuages s'écartèrent bientôt pour laisser passer les rayons lumineux d'un soleil discret. Ce fut encore après un certain temps qu'ils purent enfin rejoindre la grande route qui menait tout droit vers la grande ville de Shihab, mais ce n'était peut être pas pour autant le meilleur passage pour y entrer.
En effet, quelques kilomètres plus loin, Apolïncer força le jeune berger à quitter la route et à s'en éloigner le plus possible. Sous le regard interrogateur de celui-ci, il lui montra le début d'un barrage qui se trouvait encore à un kilomètre.
-Ca, vois tu, n'était pas la avant. C'est un barrage routier, et les soldats qui y sont postés ont sûrement pour ordres d'arrêter toutes personnes correspondant à ton signalement.
-Quoi ? s'étrangla t-il en réponse. Je suis recherché même de ce coté ? Mais je...
-Oui je sais et tu me l'as déjà dit. Mais ce n'est pas cela qui va nous aider. Il vas donc falloir que nous les contournions.
-Et comment vais je pouvoir me promener en ville sachant que mon visage s'est retrouvé sur des morceaux de parchemin et placardé sur tous les murs?
-Franchement, je ne sais pas ce que tu as fais, mais tu as sérieusement du lui taper dans l'½il à ce fameux Kannan, un grand honneur, ajouta t-il ironiquement. Alors, que comptes tu faire avant que nous allions plus loin ?
Un entendant cette question, Tenak se tourna instinctivement vers la forêt des esprits, qui était déjà si loin à présent. Il n'avait qu'une idée en tête, celle de se débarrasser de ce fameux destin qui lui était promis. Elle lui avait demandé d'aller voir la race des temps oubliés. Mais comment s'y rendre avec si peu d'indications. Quoiqu'il en soit, il était clair que cette fameuse race était celle des Navins, il avait pu remarquer que Gluïndèmielle n'avait pas toujours le même vocabulaire que lui.
-Je dois me rendre auprès des Navins. Je...c'est important pour moi.
-Les Navins ? cracha le contrebandier. Et pourquoi veux tu te rendre chez ces bêtes de foires ?
Ignorant la remarque, le jeune berger essaya de parler avec calme.
-C'est très important, répéta t-il. Je...disons que je suis poursuivi par une sorte de malédiction, pour moi.
-Une malédiction ? Tiens donc, à ce point là ?
-Appelle cela comme tu veux, mais sache que la mort de Jonathan est liée à moi et que je suis en partie responsable. Et il y en aura sûrement d'autres si ça continue comme cela.
-Tu te fais des idées, Ten. Enfin bon, on se sent souvent coupable de choses qui arrivent et que l'on n'a pas pu éviter.
-Si tu savais ce qui nous poursuis...murmura Tenak
-Une bande de traqueurs ? Allons Ten, ne me fais pas rire. Ils sont peut etre doués et craints, mais je le suis encore plus. Tu veux toujours te rendre chez les Navins ?
-Tu sais comment faire ? s'exclama t'il aussitôt.
-Pas le moindre. Mais on finira bien par trouver.
Alors qu'ils se remettaient en route, s'éloignant de plus en plus de la route pour arriver dans une plaine peuplée d'arbres dénudés, Apolïncer continua de parler, grognant presque à présent.
-Je n'aime pas les Navins. Ils sont vils et mauvais, tout le monde le sait. Et ils n'ont aucun sens du commerce !
-Et aucun sens de la contrebande, ajouta Tenak avec un clin d'½il. Il paraît que c'est principalement à cause de ça que tu les détestes.
-Principalement...mais j'ai également eu une...altercation avec l'un d'eux étant petit. C'est pour ça que tout ce qui se trouve être en rapport avec la magie m'effraye.
-Comment est partie cette altercation ?
-Et bien, c'est cette fille, je ne sais pas son nom mais je me rappelle de ses yeux jaunes et malsains. Je ne sais plus trop ce qui s'est passé par la suite, mais elle a chanté ou dansé, je ne sais plus. Je me suis senti attiré par elle et elle m'a laissé désabusé...en fait, je crois qu'elle m'avait rendu amoureux et...
Le contrebandier se tut aussitôt, certain d'en avoir trop dit et se mit à rougir violemment sous les yeux ébahis de Tenak qui éclata de rire. Une histoire toute bête pour une haine qui n'était pas si pure. Le jeune berger était persuadé que cette fausse haine était un moyen pour lui rappeler le mauvais tour qu'on lui avait joué. Il savait ce que cela avait dut lui faire puisque lui même avait été envoûté par la musique qu'avait jouée son oncle avec la flûte de charme. Aussitôt, le souvenir de la jeune femme dans le feu lui revint à l'esprit, encore plus net et précis que d'habitude. Comme Tenak l'avait trouvé belle...
Il se désintéressa rapidement de ses pensées, bientôt occupé à esquiver toutes les patrouilles de soldats qui circulaient régulièrement dans la plaine. Ils passaient parfois si près des deux jeunes gens que Tenak pouvait presque voir distinctement le symbole de la triple feuille de vigne sur leur plastron, l'écusson de Shihab.
Ce fut aux environs de midi qu'ils atteignirent enfin les murs de la ville. La porte, majestueuse et synonyme de puissance, n'était qu'en partie ouverte, car ce n'était pas la période des grands marchés à Shihab, période où de nombreuses charrettes pleines de marchandises venaient faire la queue avant de pouvoir s'installer en ville . Comme prévu, cette porte était sévèrement gardée. Une colonne de trois soldats lourdement armés se trouvait de chaque coté des battants tandis que quatre autres vérifiaient régulièrement les personnes qui tentaient de sortir où d'entrer dans la ville.
Apolïncer et Tenak avançaient le plus lentement possible pour éviter d'éveiller les soupçons. Le jeune berger avait du mal à garder son sang froid, passant toutes les minutes une main moite dans ses cheveux.
-Comment va t-on faire pour passer ? Ils vont me reconnaître sur le champ ! Pourquoi ne s'est on pas cachés ?
-D'autant plus, fit le contrebandier en utilisant son regard d'aigle, qu'il faut apparemment un laissez passez.
-On ne passera jamais...on ne passera jamais, répéta plusieurs fois le jeune berger.
Apolïncer lui fit un sourire, passant rapidement la main dans sa bourse pour en caresser le contenu en pièces.
-Mais mon cher ami, ne savais donc tu pas que le c½ur des hommes est si aisément corruptible ? Nous passerons.
Puis il mit la main à son chapeau pour le déposer avec élégance sur la tête de Tenak. Bien entendu, le chapeau était bien trop grand pour son crâne et s'enfonça littéralement, lui cachant les yeux, les cheveux et une grande partie du visage.
-C'est ça ton idée ? Mais ils me reconnaîtront !
-Chut et laisse moi faire. Surtout ne fais rien et ne dis rien.
Tenak était bien trop affolé pour le contredire. Il se demanda comment il pourrait faire en sorte de cacher son malaise apparent sur son visage. Ce qu'il ne voyait pas, c'est que le chapeau du contrebandier lui recouvrait une bonne partie du visage, bien trop grand pour lui et le faisait passer pour...un idiot.
Son champ de vision étant limité, il devait se contenter de baisser la tête pour pouvoir suivre les pieds d'Apolïncer qui s'arrêta bientôt, interpellé par un garde.
-Stop ! Vos papiers s'il vous plait.
-Papiers ? Mais quels papiers ? Je n'étais pas au courant qu'il fallait des papiers. Depuis quand faut il des papiers ?
-Depuis que notre seigneur recherche le fugitif de Tanempa. Il y aura contrôle jusqu'à sa capture prochaine.
-Ah...c'est donc ça...très bien. Alors dès que je le vois, je vous en informerai aussitôt.
Le jeune berger devina qu'il allait avancer lorsqu'on entendit un cliquetis singulier, suivit d'un bruit de bottes. Tenak devait se retenir de ne pas se mordre la main pour s'empêcher de bouger.
-Messieurs, vous ne pouvez pas avancer sans les papiers réglementaires. Nous allons également devoir vous fouiller, alors évitez toute réticence et vous pourrez repartir sans le moindre problème.
-Simplement parce qu'il fallait des papiers ? Au fond, il faut les acheter, alors je peux toujours vous payer la même somme, ça reviendra au même. Vous ne pensez pas.
-Etes vous en train de nous acheter ? gronda une grosse voix. Que venez vous faire à Shihab ?
-Les affaires, mon brave, tout ce qu'il y a de plus naturel. Je dois ensuite être rentré à Tanempa d'ici la semaine prochaine.
-Et qui est ce petit gars derrière vous ? On a l'impression que vous essayez de le cacher.
-Vous parlez de mon neveu ? Je vous présente Gengis et c'est un parfait idiot, vous pouvez me croire.
-Hein ? s'exclama fortement le jeune berger
-Vous voyez ? Mais mon principal problème et que cet imbécile est atteint de dermite péri orale.
Il y eut un grand silence accompagné de quelques toussotements tandis que le jeune berger faisait rouler une pierre sous son pied.
-Vous ne connaissez pas la dermite péri orale ? Et bien c'est une affection de la peau se traduisant par un anneau rouge, accompagné éventuellement de pustules, qui apparaît autour de la bouche. C'est pour ça que j'ai dissimulé son visage...pas très beau à voir. Certains disent que c'est contagieux, mais ce sont sans doute des calomnies.
Il partit dans un grand éclat de rire tandis que les gardes sautaient aussitôt en arrière. Une dermite péri orale...mais où avait-il pu trouver ça ?
-Excusez nous messieurs...je crois que nous allons vous laisser passer...
-Ha bon ? Et les papiers ?
-C'est...c'est pour que vous puissiez rapidement envoyer votre neveu chez un guérisseur...dépêchez vous vite ou je change d'avis, dit il en hurlant presque de peur.
-Vous êtes bien aimables, je parlerai partout de vous, les gardiens de Shihab et...
-Circulez !
Dés qu'ils eurent franchis la porte, Tenak attendit plusieurs minutes avant de jeter le chapeau au contrebandier vers celui.
-Un parfait idiot hein ? Une dermite péri orale hein ?
-De quoi te plains tu, Ten ? On est passé après tout. De plus, cette maladie existe vraiment, bien que je n'en ai jamais eut la preuve.
Le jeune berger soupira intérieurement. Au fond il était ravi d'avoir pu passer sans encombre. A présent, il laissait libre cours à sa joie.
Depuis combien de temps avait il quitté Shihab ? Depuis sa plus tendre enfance, et cela se comptait en années bien au dessus des doigts de la main. Il reconnaissait vaguement les allées, les rues, les maisons et les magasin de la ville de son enfance. Il pouvait voir le château s'élever très haut au dessus des plus hauts bâtiments. Et il pourrait enfin voir sa mère, après tout ce temps. Même les feuilles de recherche ne parvinrent pas à assombrir sa bonne humeur, seule l'idée de retrouver sa mère restait plantée dans son esprit. Il en ignora même le picotement désagréable qu'il ressentait au niveau de l'épaule.
Ils s'enfoncèrent un peu plus dans la grande rue, permettant au jeune berger de redécouvrir petit à petit la cité. A mesure qu'il avançait, Tenak avait l'impression de n'avoir jamais vraiment quitté sa ville natale. Il se demanda si le vieil armurier le reconnaîtrait s'il allait lui rendre visite. C'était un homme fatigué et malade, mais jamais inactif, généreux avec tout le monde et ayant une très bonne réputation.
À l'embranchement de deux croisements de rues, Apolïncer s'arrêta, jaugeant avec sérieux la route de droite. Il se retourna ensuite aussitôt vers Tenak, réajustant correctement son chapeau sur sa tête.
-Ten, je vais devoir aller régler mes propres affaires. Ça ne durera que la journée mais j'ai tout mon temps. Occupe toi des tiennes et dès que tu auras fint, rejoins moi au port. Là on trouvera bien un itinéraire rapide pour la cité Navins.
-D'accord...mais une dernière chose, pourquoi m'aides tu ?
-Je n'eai pas spécialement envie d'en parler...mais disons que j'ai...une dette. Je dois moi même retrouver quelqu'un.
-Une fille aux yeux jaunes et malsains ? fit il avec un clin d'½il.
Le contrebandier lui répondit par un sourire avant de serrer fortement un pan de sa cape pour qu'elle le recouvre en partie.
-Sois prudent et ne te fais par remarquer.
Après un dernier geste, le contrebandier s'en fut sans se retourner vers une destination inconnue tandis que Tenak avançait lui même vers son propre chemin.
La ville de Shihab était décidément magnifique, encore plus belle que dans ses souvenirs pensa-t-il. Mais peut être était ce simplement la joie de la retrouver. L'astre du jour approchait de son zénith et il régnait une atmosphère chaude et agréable. Le jeune berger saluait tous les passants qui croisaient son chemin, accompagnant ses paroles d'un sourire chaleureux, et peu importe si ces gens le reconnaissaient ou pas.
Lorsqu'il arriva enfin à l'armurerie, il constata, déçt, que le propriétaire était maintenant un homme à l'allure peu commode et munit d'une imposante moustache qui lui donnait un air des plus mauvais. Jugeant utile de ne pas croiser son regard, Tenak dut donc continuer son chemin, massant régulièrement son épaule qui continuait de le picoter avec insistance. Une pensée lui vint à l'esprit, et aussitôt, il fit passer le fourreau de son épée sur le coté pour pouvoir le cacher parmi les pans de sa cape de voyage. Il était inutile de provoquer les inquiétudes de sa mère, qui ne devait sans doute plus être toute jeune. Le reconnaîtrait elle seulement ? Evidemment puisqu'il était son fils.
Son excitation atteint son comble lorsqu'il aperçut, près de la boutique d'un herboriste, les murs de la demeure familiale. Il ne put s'empêcher de courir, un grand sourire venant flotter sur ses lèvres. L'enfant rentrait enfin chez lui.
Il s'arrêta en haletant devant la porte et essaya de contrôler son souffle avant de frapper à celle-ci de trois coups réguliers. Ce serait peut être comme un signe pour sa mère, car elle avait toujours eu l'habitude qu'il vienne cogner à la porte de cette façon pour pouvoir entrer.
Seulement, ce fut un homme qui vint lui ouvrir, un homme de taille moyenne, les cheveux bruns coupés court et doté d'une musculature plus ou moins suffisante. Son sourire s'effaça alors aussitôt, tandis qu'il le toisait avec étonnement.
-Oui, c'est pour quoi ?
-Ma mère est elle là ? dit il, se demandant ce que cet homme faisait chez lui.
-Ta mère ? Qui es tu ?
-Je m'appelle Tenak...j'habitais ici il y a quelques années...Est elle ici alors ?
-Qui est ce ? demanda une voix faible et aigue.
-Une personne qui dit s'appelait Tenak.
-Tenak ?
Cette voix...elle lui était très familière. Son visage s'illumina alors lorsque la porte s'ouvrit plus grande pour le laisser apercevoir une femme d'un age avancé et les cheveux grisonnants à certains endroits. Ses yeux, son nez et son menton étaient exactement les mêmes que ceux du jeune berger. Son visage, qui refléta d'abord l'étonnement, devint presque identique à celui de Tenak, tandis que celui-ci se jetait dans les bras de sa mère, sous le regard incrédule de l'inconnu. Leur étreinte ne dura qu'un court instant tandis la vieille femme reculait pour mieux contempler son fils en souriant.
-Comme tu as grandi, j'ai eu du mal à te reconnaître sur le coup. Et tu sembles en pleine forme.
-Toi, tu n'as pas changé. Même pas une seule ride, fit il en souriant.
Elle se mit à rire joyeusement, tandis que l'homme avait croisé les bras, pas ému une seule seconde par la scène a laquelle il avait assisté, il semblait même quelque peu agacé.
-Tenak, je te présente Jeulin. Jeulin, voici mon fils, Tenak.
-Enchanté de faire ta connaissance, répondit Jeulin en tendant une main que Tenak serra.
Le sourire de Tenak disparut lentement, car cet homme essayait de lui serrer la main le plus fort possible, faisant blanchir ses phalanges. Il ne parvenait pas à savoir pourquoi, mais il émanait de lui une sorte de profonde antipathie. Les regards qu'ils se lancèrent auraient presque pu faire assombrir le ciel. La vieille femme, qui n'avait absolument rien remarqué, mit fin à leur animosité et entraîna le jeune berger à l'intérieur de la bâtisse.
-Maintenant que les présentations sont faites, tu vas pouvoir te reposer un moment. Tu dois être épuisé, ce n'est pas la porte à côté de la bergerie, ici. Tu me raconteras ce que tu as fait durant toutes ces années. Comment se porte ton oncle Jonathan ?
Tenak se pinça les lèvres, dissimulant sa gêne. Il ne pouvait tout de même pas lui faire part de la mort de Jonathan, comment réagirait elle. Essayant de sourire du mieux qu'il pu, il lui tenta de parler d'un ton calme.
-A merveille...le vieux n'a pas voulu se déplacer car il ne voulait pas s'éloigner du troupeau.
-Il aurait tout même pu se déplacer pour moi quant même, s'indigna sa mère. Après toutes ces années, ces moments de solitude doivent maintenant lui faire voir des loups et des brigands à tout va.
Elle se mit à rire gaiement de sa propre plaisanterie tandis qu'elle installait son fils sur une chaise. Le vieux salon n'avait pas changé : les mêmes odeurs, les mêmes objets. Seul ce Jeulin était nouveau pour Tenak, à son grand déplaisir. Mais que faisait il ici au juste ? Il n'arrêtait pas de lui jeter des regards sombres qui mettaient le jeune berger mal à l'aise.
Sa mère disparut pour revenir presque aussitôt avec un plat en bois chargé de nombreux petits gâteaux au miel et au sucre, la confiserie préférée de Tenak. Cela faisait depuis bien plus de sept ans qu'il n'en avait pas mangé, et ce goût éveillait de nouveaux souvenirs cachés au plus profond de sa mémoire.
Jeulin lui lança un regard noir avant de se servir à son tour de la plus petite pâtisserie qui se trouvait sur le plateau. La vielle femme, elle, se contentait de boire une infusion de feuilles qui laissait échapper une odeur forte. Inquiet et quelque peu curieux, Tenak vit la décoction passer du vert clair au jaune avant de redevenir transparente.
-Qu'est ce que c'est ?
-Un médicament. Ces jours-ci, j'en prends de plus en plus à cause de mon âge. Je songe à me retirer dans une ville plus paisible...ces jours ci, la ville est agitée, surtout avec cette histoire de recherche. Ca m'a fait une de ces peurs, comment peut on laisser une pareille crapule vagabonder ? Le plus effrayant c'est qu'il se fait passer avec le même nom que ton oncle.
Tenak s'étrangla presque avec son gâteau puis toussa discrètement pour essayer de faire passer la surprise qu'il venait d'avoir. Ainsi, même sa propre mère était au courant ? Encore heureux qu'elle ne e soit pas aperçu que la description correspondait trait pour trait à son fils. Tenak essaya d'ignorer sa remarque en passant à un autre sujet de conversation, d'autant plus qu'il s'inquiétait réellement pour sa mère.
-Tu devrais faire attention, qui sait ce que ce médicament en trop grande quantité peut te faire.
-Oh, Tenak, tu es comme ton oncle, tu t'inquiètes pour rien. C'est Jeulin qui me l'a procuré, n'est ce pas Jeulin ?
-Bien sûr...je tiens à ta sécurité après tout...
Une parole à double sens. Ce n'était pas à la vielle femme que Jeulin s'adressait, mais à Tenak. A présent, il le regardait méchamment, les poings si serrés que l'on pouvait voir sa peau blanchir sous la pression. La réalité lui sauta alors aux yeux : Cet homme savait. Il avait reconnu le jeune berger dés le premier coup d'½il. La question, maintenant, était : allait il le dénoncer ? Mais ne serait-il donc jamais libre de pouvoir mener sa vie sans la crainte d'être accusé injustement ?
Il ne devrait pas s'attarder plus longtemps. Il ne faisait aucun doute que dès qu'il le pourrait, Jeulin préviendrait les autorités. Pourtant Tenak ne se serait rendu compte de rien, si ce n'était cette petite voix alarmante qui ne cessait de l'avertir dés qu'il croisait le regard sombre de l'homme. Cet avertissement était exactement le même que durant sa conversation avec le chef des quatre soudards à Tanempa. C'était comme si le jeune berger était devenu sourd. Tout était sombre autour de lui, tandis que sa mère continuait de parler tranquillement toute seule. Seul Jeulin semblait déterminé en regardant Tenak.
Tous les bruits autour de lui l'agressèrent en même temps quand Jeulin détourna le regard pour pouvoir regarder la vieille femme avec un léger sourire. Tenak, lui, était encore confus, se remettant difficilement de ce qui s'était passé. Mais que s'était il passé au juste ?
-...Et donc, ce fut de cette façon que je pus racheter ce vieux livre que j'avais vendu. Une véritable affaire je peux vous l'assurer. Mais à l'époque, j'avais un besoin fou d'argent.
-Bénédicte, s'exclama soudainement Jeulin, je pense que Tenak a du avoir une longue route pour venir jusqu'ici. Le mieux serait qu'il reste...un jour ou deux avant de repartir, tu ne penses pas ?
La petite voix se mit à crier de plus en plus fort, faisant tourner la tête du jeune berger qui sentait un danger presque imminent.
-Mais oui, Jeulin, tu as tout à fait raison. Et puis cela fait presque plus de sept ans que je ne t'avais plus revu. Sans Jeulin, je serais sans doute morte de solitude.
C'était comme si le piège se refermait doucement sur lui, l'empêchant presque de respirer. Si Apo avait été là, il aurait pu le sortir d'ici. Mais il devait arrêter de compter sur les autres, il devait s'échapper lui même, puis tenter de trouver un moyen de rejoindre le port. Une idée lui vint à l'esprit. C'était le comportement d'Apolïncer qui lui évitait les ennuis, alors autant se comporter comme Apolïncer. Feignant la stupidité, il fit un grand sourire, se frottant les jambes avec lassitude.
-Oui, le chemin a été très long pour venir jusqu'ici. J'ai même dû traverser la forêt des esprits pour pouvoir venir jusqu'ici. Un peu de repos ne serait pas de refus avant que je ne reparte. De toute façon j'ai tout mon temps.
-Tu es allé dans la forêt des esprits ? s'affola Bénédicte. Je t'ai toujours interdit d'entrer dans cette forêt maudite. Tu sais pourtant très bien ce que l'on raconte dessus quand même.
-La forêt des esprit ? demanda Jeulin.
-Ho, c'est principalement l'oncle de Tenak, Jonathan qui l'appelait comme ça. Son vrai nom est...
-Gluïndèmielle ?
-Comment le sais tu Tenak ? Jonathan te l'a dit ?
-Non, je l'ai appris tout seul.
-Tu es passé par Gluïdèmielle ! s'affola l'homme à son tour.
-Bien sûr, répondit il d'un air béat. Où est le problème ?
-Je crois que je vais aller faire un tour au marché. Je dois renouveler nos réserves.
-Parfait, je t'accompagne, dit aussitôt Tenak. J'aimerais bien voir les nouveautés de ma belle ville natale
Jeulin s'apprêtait à protester lorsque Bénédicte passa un bras autour du cou de son fils.
-Excellente idée, cela te fera certainement beaucoup de bien.
Les deux hommes sortirent donc ensemble de la maison, au grand déplaisir de Jeulin
**
Pendant les deux jours qui suivirent, le jeune berger ne laissa pas une seule fois Jeulin seul. Les deux hommes avaient couramment des disputes concernant n'importe quel sujet. Seule Bénédicte, la mère de Tenak, parvenait à les séparer, trouvant leurs querelles purement infantiles. Mais ces disputes étaient un moyen pour Tenak de cerner la personnalité de cet homme. De son coté, Jeulin en faisait de même, empêchant le jeune berger de se balader librement en ville, et donc de pouvoir contacter le contrebandier.
La nuit, Tenak dormait devant la porte d'entrée, empêchant toutes tentatives de sortie par cette voie. Il installait également chaque soir un mécanisme devant chaque fenêtre, accompagné d'un des grelots du défunt Jonathan. Ainsi, quiconque ouvrait une fenêtre pour s'échapper par celle ci réveillait aussitôt Tenak. Jeulin le comprit bien vite et abandonna ses tentatives de sortie du soir. En revanche, il n'arrêtait pas une seule seconde de harceler le jeune berger, le critiquant et se moquant souvent de ses rares maladresses. Il tenta même de le faire trébucher au sol plusieurs fois, et Tenak dut rester constamment sur ses gardes pour empêcher Jeulin de trouver une autre occasion de le ridiculiser.
Mais les petites jérémiades de cet homme n'étaient rien comparé à la découverte que fit le jeune berger. S'étant déshabillé le soir après ses retrouvailles avec sa mère pour pouvoir se laver le corps, il constata, paniqué, que la partie bleue de son tatouage ne brillait plus, au contraire, c'était la partie jaune qui se trouvait dans le quart de cercle de droite qui, à présent, s'illuminait fortement, dégageant une puissante lumière dans toute la pièce. Il s'était rappelé des paroles de l'esprit Guïndèmielle. Il ne manquait plus que les trois autres lois...pour en arriver où en fin de compte ? Comme c'était de la joie qu'il ressentait à ce moment-là, il décida bien vite de se désintéresser une bonne fois pour toutes de ce maudit tatouage avant de repartir voir sa mère et Jeulin pour le dîner du soir.
Maintenant la marque ne brillait plus, sa joie depuis longtemps calmée, sa principale préoccupation était de garder un ½il sur cet homme. Il devait également toujours garder son épée cachée sur lui, de peur que sa mère ne la retrouve quelque part dans la maison, là, Jeulin pourrait facilement appeler les gardes pour que Tenak soit arrêté.
A part l'épée Navin, les clochettes du bâton à musique étaient la seule chose que Tenak gardait sur lui. Dès qu'il sentait la tristesse l'envahir de nouveau à la simple pensée du vieux berger, il passait une main sur elles, les agitant doucement et écoutant avec attention leurs petites musiques. Jeulin le lui reprochait souvent, mais Tenak n'y accordait aucune attention, agitant ses clochettes plus pour lui même que dans le simple but de l'énerver.
Ce fut lors du troisième jour depuis son arrivé à Shihab que les choses tournèrent mal. Tenak et Jeulin se trouvait au marché, cherchant du regard parmi les différents marchands de quoi refaire la réserve nourriture de la maison. La santé de Bénédicte n'étant pas bonne, elle n'avait que rarement le courage de sortir de chez elle pour se rendre en ville.
Le marché était particulièrement bondé aujourd'hui, et ne pas perdre Jeulin de vue était un défi que le jeune berger se serait épargné. Il devait parfois jouer des coudes pour pouvoir le rattraper, au grand déplaisir des passants qui protestaient aussitôt.
Après avoir failli être distancé une nouvelle fois, Tenak agrippa le manche du jeune homme, essayant de le ralentir et devant crier pour que celui-ci l'entende.
-Hey, va moins vite. J'ai du mal à suivre. Ralentis je te dis !
Tenak avait du mal à contenir sa fureur, d'autant plus que cet idiot semblait sourire de son énervement. Mais le jeune berger comprit trop tard qu'il ne souriait pas à cause de ça.
Jeulin lui donna un violent coup de coude qui lui coupa le souffle tandis que Tenak se retrouvait au sol, faisant tomber plusieurs personnes dans sa chute.
-Espèce d'imbécile ! Tu pourrais faire attention au lieu de bousculer les honnêtes gens !
Tenak ne prit pas la peine de s'excuser. Se redressant aussitôt, il se mit sur la pointe des pieds pour sonder la foule, mais il dut se rendre à l'évidence : Jeulin avait disparu. Il jura fortement et tenta de sortir le plus vite possible du marché, criant de excuses à tout va. Ce qu'il craignait le plus était arrivé, Jeulin l'avait effectivement trahi comme il l'avait prédit dés le début. Il ne pouvait pas rester plus longtemps à Shihab.
Il réussit à grande peine à sortir du marché et commença à courir dans le dédale de rues, jusqu'au moment où il atterrit dans un cul de sac. Jurant une seconde fois, il fit aussitôt demi-tour, se rendant compte qu'il venait d'atterrir dans une partie de la ville qui lui était inconnue.
Respirant fortement, il accéléra l'allure lorsqu'il entendit le cri des soldats qui hurlaient des ordres. Mais comment avait il pu se faire avoir aussi facilement par ce traître, après toutes ces précautions ?
-Le voilà ! Le fugitif est ici ! Il faut le cerner !
C'était comme un cri d'alarme, alors qu'il courait déjà bien plus qu'il n'avait couru de toute sa vie. Mais ne s'arrêterait il donc jamais ? Fallait il toujours qu'il coure ?
Il s'arrêta après être encore une fois arrivé dans un cul de sac. Il allait en sortir lorsqu'une dizaine de soldats armés de lances surgirent en même temps, lui bloquant la voie d'un air menaçant. Un des soldats portant un long casque d'argent muni de pointes qui le différenciait des autres s'avança, un rouleau de parchemin en main. Il s'arrêta à quelques mètres et le déroula, se mettant à lire d'une voix forte et gutturale.
-Le présumé suivant est recherché pour divers crimes et vols variés envers
les représentants de la haute société. Se faisant passer pour le dénommé Jonathan, le présumé serait berger et aurait été dernièrement aperçu à la ville de Tanempa. Nous réclamons toutes les informations possibles au sujet de cet individu et demandons à ce qu'il soit capturé vivant, pour interrogation. Le présumé posséderait des informations vitales que je, soussigné seigneur Kannan, estime d'une importance capitale... Après avoir reçu les informations d'un honnête citoyen dont nous ne citerons pas le nom, nous constatons que vous êtes le présumé. Nous vous demandons de vous rendre, sinon nous emploierons la force nécessaire.
-Ceci est une épouvantable méprise, tenta d'expliquer le jeune berger au bord de la panique. Je n'ai jamais fait ça, je suis un berger qui...
-Notez greffier. Le présumé nie les faits qui lui sont reprochés.
-Mais je vous jure que...
-Suffit ! le coupa t-il. Rendez vous ou nous utiliserons la force.
Il soutint ses paroles en dégainant son épée, menaçant Tenak du bout de la lame. Pris aussitôt de folie, il fit un bon en arrière et fit tourner son fourreau, le mettant dans l'angle de sa main droite. Quand il le sortit au quart, une note métallique se fit entendre. L'épée Navin sortit alors très lentement de son fourreau, tandis que Tenak se mettait en garde, l'½il menaçant. Il le sentait à présent, il n'était plus question de penser ni de réfléchir, il devrait se battre pour sa propre survie. Un sourire de fou apparut sur ses lèvres.
-Allez, venez. Je vous attends un par un.
-Notez vite greffier ! Le présumé à décidé d'engager les hostilités !
A ses mots, l'officier s'avança, l'arme brandie au dessus de sa tête.
-Dernier avertissement ! Le seigneur Kannan nous a dit de vous ramener vivant mais il n'a pas précisé de vous ramener en un seul morceau. Encore une fois...
-Garde ta salive, ce ne sont que des mots...
Aussitôt dit, il s'élança, faisant tournoyer la lame Navin dans les airs d'un grand mouvement du poignet. C'est de justesse que le soldat bloqua l'attaque de Tenak avant de riposter immédiatement. Le jeune berger était beaucoup moins bien entraîné que lui. Mais ce qui faisait principalement la différence était que l'officier portait des coups nets et précis tandis que Tenak s'efforçait de mettre toute sa force et sa rage dans ses attaques. Il frappait avec tellement de violence que le soldat dut bientôt reculer.
Pourtant Tenak ne le tua pas. Après avoir esquivé une attaque en hauteur en se baissant, il frappa aux jambes de l'officier, tranchant net le muscle et les tendons, le forçant ainsi à s'agenouiller. Alors que le soldat hurlait de douleur, Tenak se releva et, vif comme l'éclair, donna un puissant coup de genou au menton de son adversaire, l'assommant pour de bon. Celui-ci s'étala sur le sol boueux, lâchant son épée qui rebondit avec un tintement métallique sonore.
Le sourire sur le visage de Tenak n'avait toujours pas disparu. A présent, il menaçait de la pointe de son épée les autres soldats qui étaient restés en retrait et qui s'interrogeaient du regard sur les dispositions à prendre. Ils ne furent pas longs à se décider, et tous se jetèrent en même sur le jeune berger qui essaya de repousser à grand peine la marée humaine. Il fut très vite désarmé puis jeté au sol, les mains attachées dans le dos avant d'être relevé sans douceur. Le souffle coupé et du sang coulant le long de ses joues, Tenak se sentait vidé, épuisé, ses muscles réagissant comme si une multitude de petites aiguilles s'étaient plantées dans ses bras et ses jambes. Ce n'était pourtant pas son court combat qui l'avait anéanti tout de même...
Le jeune berger avait encore du mal à réaliser ce qui lui arrivait, il ne se rendait pas compte que tous ses espoirs étaient à présent réduits à néant. L'un des soldats tata le cou de son officier supérieur encore assommé au sol. Il fit un grimace avant de se relever, désignant Tenak d'un doigt rageur.
-J'espère bien que tu n'as pas peur du noir. Parce qu'une fois que notre seigneur t'aura interrogé, et s'il ne t'a pas exécuté, je compte bien faire en sorte que tu croupisses le restant de tes jours dans le plus sombre de nos cachots.
Incapable de répondre et déglutissant péniblement, le jeune berger constata que les yeux de cet homme avait la même couleur profonde que ses propres yeux.
-Pourquoi ? Il l'a tué ? dit un autre garde en désignant le corps.
-Non, à part quelques dents en moins, il n'a rien eu d'autre. Encore heureux. Ce type est un fou furieux ! Un danger pour la population ! Hein, espèce de voleur !
De la salive coula doucement sur le menton du jeune berger alors qu'il essayait d'articuler.
-Mon...nom est...Tenak.
-On se moque de ton nom ! Très bientôt tu ne seras plus rien, je te le promets !
-Personnellement je préfère Ten. Tenak te vieillit beaucoup, mon ami.
-Qui a dit ça ? s'exclama le soldat.
Relevant lentement la tête, le jeune berger, le regard flou, put apercevoir, à l'entrée du cul de sac, la silhouette haute d'une personne. Cette personne était dans l'ombre, aussi ses traits ne lui apparurent pas. Pourtant Tenak avait deviné qui venait s'opposer à sa capture.
Le dernier garde qui venait de parler s'avança vers l'intrus, l'épée à la main et l'air menaçant.
-Qui es tu pour venir te mêler des affaires des hauts représentants de...
L'homme n'acheva jamais sa phrase. Un mouvement du bras presque imperceptible, un bruit très léger suivit d'un éclaboussement, et il gisait sur le sol, la gorge ouverte et commençant à se noyer dans son propre sang. Et pourtant, on avait l'impression que l'étrange individu n'avait qu'à peine levé un sourcil pour mettre à mort son assaillant.
-Ne jamais se laisser impressionner ni menacer, première règle de la contrebande.
Les soldats restant, quatre au total, lâchèrent Tenak qui tomba lourdement, la tête heurtant le sol sans qu'il puisse se retenir avec ses bras. Incapable également de retirer le sang qui maculait son visage, il eut bientôt un goût de cuir dans la bouche quand son fluide vital vint couler dans le creux de ses lèvres. Malgré sa situation peu enviable, Tenak souriait. Oui, il souriait d'avoir trouvé de véritables amis sur qui compter.
**
-Ne t'interpose pas entre le seigneur Kannan et ce voleur. Rends toi, et peut être pourrons nous t'accorder un procès le moins sévère possible.
-Tu vas bien Ten ? dit le contrebandier, ignorant superbement les gardes qui s'empourprèrent.
Le jeune berger ne put émettre qu'un son incompréhensible, la tête dans la poussière. Cette fois, le contrebandier commença à s'intéresser à ses interlocuteurs. Il les salua à sa façon, faisant un geste du bras tout en tenant son chapeau.
-Toutes mes excuses, messires gardiens de Shihab pour cette épouvantable méprise. Elle était pourtant inévitable pour bien vous démontrer que je ne plaisante jamais. Relâchez votre prisonnier et j'épargnerai vos vies.
Le plus grand des soldats éclata d'un rire gras et sonore, imité par ses congénères. Hilarant, pensa Apolïncer, tout simplement hilarant. Ces hommes sont déjà morts. Mais se rendaient ils simplement compte que le sang coulait toujours de la dague qui avait servi à tuer l'un de leurs camarades, à présent rangée dans son baudrier.
-Qui es tu, vieil inconscient, pour oser faire le fier face à quatre soldats de Shihab entraînés et largement armés ?
La réponse fut immédiate : le contrebandier fit un mouvement circulaire du bras pour frapper le malheureux au cou du plat de sa main. Le souffle coupé, il fut incapable de contrer le coup de genou qu'il reçut au ventre puis le coup de tête qui eut le même effet qu'un marteau de guerre. Les trois derniers soldats regardèrent leur ami cracher le sang au sol, se tenant le ventre de ses deux bras. Le contrebandier, lui, souriait de toutes ses dents.
-C'est simple, je suis Apolïncer, retiens bien ce nom car tu seras peut être encore en vie pour le répéter à ton seigneur.
-Que veux-tu, vieil homme ? demande un soldat avec une broche en forme de papillon accrochée à son casque, sûrement un père de famille pensa le contrebandier. Dis le nous et nous accéderons peut être à ta requête. Ce n'est pas la peine d'engager les hostilités entre gens civilisés.
Le lâche...
-Ce que je veux ? Mais il me semble vous avoir déjà dit ce que je voulais. Par contre, je n'attendrai pas que vous m'en donniez l'autorisation, dit il en s'avançant.
Le « père de famille » commit la maladresse de mettre sa lance en travers du chemin du contrebandier. Il n'avait pas encore compris ce qui lui arrivait lorsqu'il vint rejoindre le jeune berger au sol, qui tentait d'observer la scène du mieux qu'il pouvait.
-Et de trois, murmura le contrebandier, plus que deux.
Aussitôt, les soldats restants s'élancèrent, lance baissée et poussant des cris à faire tourner le lait. Il ne se passa que quelques minutes avant qu'Apolïncer ne plaque le dernier soldat sur le mur, le soulevant presque du sol en le tenant par les trous de son plastron.
-Soyez bénis mes amis mes propres règles me demandent d'épargner vos vies.
Avant que l'ami en question puisse répondre, Apolïncer le jeta au sol et l'assomma d'un coup de talon à la tête. Les quelques soldats qui n'étaient pas évanouis pleurnichaient au sol, enserrant leur membres ou leur ventre blessé. Satisfait, le contrebandier se retourna vers l'individu ayant provoqué cette bagarre. Le relevant sans douceur, il trancha net les liens qui lui retenaient les bras et le força à le regarder.
-Bon sang, Ten qu'est ce qui t'a pris ? Tu cherches vraiment les ennuis ou quoi ?
-Je n'ai rien fait, répondit Tenak, la tête encore sonnée C'est...on m'a trahi.
-Trahi ou pas, tu as pris des risques, espèce d'idiot ! Ne m'oblige plus à devoir risquer encore une fois ma vie pour toi pour réparer tes bêtises ! A cause de ton imbécillité, on s'est sûrement fait le pire ennemi qui soit, surtout moi !
-Kannan...murmura t-il. Pourquoi veut t-il me mettre la main dessus ?
-Tu veux vraiment le savoir ? dit Apolïncer, au bord de la colère ! Et bien reste ici, avec le raffut qui s'est passé, il ne devrait pas tarder à être ici même, en personne d'une minute à l'autre ! Fais ce que tu veux, mais je ne risquerai pas un seul de mes beaux cheveux blonds dans ce trou !
Sans ajouter un mot de plus, il détourna les talons, prêt à partir de cette ruelle hideuse et malodorante. C'était rare de le voir énervé. Il n'avait jamais vu un gosse capable de se mettre dans la mouise avec une telle rapidité. Oui, c'était du jamais vu.
Malgré sa fureur, il put voir juste à temps la lance qui était jetée vers lui. Ou peut être fut-ce le cri de Tenak pour l'avertir qui le fit réagir. Quoiqu'il en soit, il put facilement l'intercepter au vol, et se jeta sur le malheureux qui avait encore eu le courage et la stupidité de le défier. Ce fut un jeu d'enfant de lui trancher la gorge tandis qu'il se relevait après avoir essuyé la lame sur la tunique du défunt.
-Désolé l'ami. J'ai un code, mais je suis quand même très rancunier...Allez Ten, on bouge !