chapitre 11 Pierre des cinq lois

Chapitre 11


Le puissant navire que représentait la Rose Noire semblait comme fendre les eaux infinies de l'océan. Bien que le vent ait commencé à souffler un peu moins fort, cela n'empêchait pas l'immense bateau
de filer droit devant, crevant les vagues qui osaient directement percuter sa coque aussi noire que la nuit elle-même. Le croissant de lune de cette nuit-là éclairait très doucement le pont du navire, permettant aux rares marins encore éveillés d'économiser la mèche des lampes à huile accrochées sur presque tous les mâts de la Rose Noire.
Installé à l'avant du bateau, enroulé dans une grosse couverture faite à partir d'une peau d'Ours brune et odorante, prêtée par le capitaine Wendol lui-même, Tenak observait le reflet de la lune sur l'eau, anxieux.
Après la colère qu'il avait éprouvée dans la cale, il s'était tout de suite précipité ici, espérant échapper aux yeux du contrebandier. Jamais encore il n'avait éprouvé pareil sentiment...ce n'était pas de la haine mais bien de la colère à l'état pur. À l'abri des regards, il avait tout de suite voulu vérifier son tatouage, constatant que celui-ci n'avait pas changé...aucune nouvelle lueur bizarre n'était apparue, et sa colère s'était très vite évanouie pour laisser la place à un grand vide.
Pourtant Gluïndémielle avait été très claire, la peur viendrait avant la colère, suivie par la dernière loi, celle qui lui était inconnue...c'était à n'y rien comprendre, quel était le final de tout ça ? Et pourquoi lui ? Bien sûr, on lui avait recommandé de ne pas approcher la pierre des cinq lois du feu, et bien sûr il avait commis une maladresse...Mais Alisha avait rajouté une étrangeté dans tout cela : La pierre des cinq lois l'aurair choisi...
Tout cela lui donnait mal à la tête, alors qu'il s'emmitouflait un peu plus dans sa grosse couette couverte de poils bruns. Au moins, l'air de l'océan le rafraîchissait, l'empêchant de partir dans l'une de ces déprimes qui menaçaient régulièrement de le submerger.
Il est vrai que le contrebandier n'aurait jamais dû l'insulter ! Et même s'il pensait vraiment tout ce qu'il lui avait dit, ce n'était pas honnête de lui avoir caché ce qu'il pensait de lui pendant tout ce temps ! Malgré cela, le jeune berger ne lui en voulait pas. Au fond, il avait tout à fait raison. Sitôt qu'il avait détaché la jeune Navïn, elle s'était empressée de se jeter sur lui ! Bien sûr...mais c'était parce qu'elle avait été surprise et captive !
C'était difficile de penser correctement, toutes ses pensées se mélangeaient, formant un amas de brouillard impalpable. Il ne sentait même plus le vent venir lui caresser le visage et ébouriffer ses cheveux. C'était comme s'il ne percevait plus rien du monde qui l'entourait. A part le clapotis de l'eau et les craquements de la Rose, tout était silencieux : un silence oppressant.
En forêt, ce n'était pas le même silence. Toutes les créatures du jour étaient remplacées par les créatures de la nuit. Ici, le silence lui était différent, étranger, presque agressif. La présence du vieux berger lui manquait vraiment.
Tenak se releva, s'aidant de la balustrade, et regarda l'horizon. Au même moment, le navire fut violemment secoué, lui faisant perdre l'équilibre. Il faillit tomber par terre lorsqu'une main solide le rattrapa, le forçant à se remettre debout.
-Ah bien, moussaillon, tu n'as pas l'air d'avoir le pied marin ! Remarque, c'est souvent comme ça la première fois !
Le jeune berger eut un sourire timide, alors que le capitaine Wendol venait se placer à coté de lui, observant la lune avec un grand soupir. De nuit, il semblait encore plus impressionnant et son chapeau de capitaine lui donnait presque un air de démon de l'océan.
-C'est calme, cette nuit. L'air est frais ! Demain, je prévois un sacré orage !
-Comment pouvez vous le deviner ? demanda le jeune berger surpris.
Pour toute réponse, le capitaine humecta son doigt avant de le pointer vers le ciel. Tenak suivit du regard ce curieux geste, se demandant ce que ce personnage pouvait bien lui montrer dans le ciel.
-Le vent commence à tomber, de plus, vois comme le ciel est dégagé. Sens cette odeur de pluie qui règne au-dessus de la mer ! Connais tu le dicton « le calme avant la tempête » ?
Tenak secoua négativement la tête. Jonathan lui avait déjà énoncé nombre de dictons, mais celui-ci lui était inconnu. Il devait sans aucun doute être en rapport avec la mer.
-Tu verras, demain il sera vérifié. Je sens que ça va être très amusant !
Le capitaine se mit à rire dans sa barbe, faisant osciller son chapeau de droite à gauche. Tenak se força à sourire, ne sachant pas en quoi « braver une tempête au dessus de la mer » pouvait être amusant. S'accoudant à la balustrade faite dans un bois aussi sombre que la coque, le jeune berger passa une main dans ses cheveux bouclés, les retenant pour éviter que ceux-ci ne viennent se balancer devant son visage.
Un léger crissement se fit entendre, comme si un ongle était en train de gratter sur du métal...C'était étrange comme bruit, mais vu que le capitaine Wendol ne semblait pas y faire attention, cherchant quelque chose dans l'une des nombreuses poches de son manteau, le jeune berger ne s'en inquiéta pas, observant le dit manteau.
Il était si grand...il descendait au-delà des genoux du capitaine, en sachant que celui-ci était déjà de très grande taille. Sa couleur noire était très légèrement déteinte à certains endroits et une dizaine de poches plus ou moins petites « ornaient » toute sa surface. De l'une de ses poches, l'homme à la grande barbe sortit une gigantesque pipe de bois ! La tige devait bien faire un avant-bras et l'embout avait été travaillé pour pouvoir s'adapter parfaitement à la mâchoire : sans doute un objet de luxe, pensa Tenak avec coquetterie.
Le capitaine fouilla dans une nouvelle poche pour brandir cette fois un sachet contenant des feuilles séchées. Il en prit plusieurs, coinçant sa pipe entre ses dents et roulant les feuilles entre ses doigts jusqu'à former une petite boulette. Une fois cela fait, il la cala à l'extrémité de sa pipe avant de sortir un briquet d'amadou. Il allait en faire jaillir une étincelle lorsqu'il croisa le regard curieux du jeune berger.
-Tu n'as jamais goutté aux feuilles à pipe ?
Tenak répondit par un hochement négatif de la tête, ne détachant pas son regard de cette petite boulette de feuilles qui dépassait.
-T'as bien raison, moussaillon. Faut jamais commencer car après tu ne sais plus t'arrêter. Mais ça calme et c'est parfois pratique !
Aussitôt dit, le capitaine Wendol mit le feu à la boulette à l'aide de son briquet avant d'inspirer doucement, recrachant une épaisse fumée grisâtre par ses narines. Ce nuage noir se dirigea directement vers le visage du jeune berger, le faisant tousser fortement. Par tous les esprits, c'était plus piquant encore que les fumées de cheminée !
Le fameux crissement de métal se fit à nouveau entendre, plus insistant encore, cette fois ! Si Wendol l'avait remarqué, il devait sans doute se forcer pour ne rien laisser paraître sur son visage, tant ce bruit était blessant pour les oreilles ! Il inspira une nouvelle goulée, écartant sa pipe de ses lèvres pour laisser échapper ce nuage euphorique qui se dispersait déjà dans la nuit noire !
-Cette pipe est une très belle pièce : une pipe de capitaine ! Je l'ai trouvée en même temps que ce manteau, d'ailleurs...
-Oui, je sais vous me l'avez déjà dit ! Vous avez été capturé par une bande de pirates sanguinaires ! Eux mêmes ont été pris d'assaut par d'autres pirates rivaux ! C'est cela qui vous a permis de fuir de votre cellule dans la cale. Après cela, pendant que la bataille faisait rage sur le pont, vous avez fouillé la cabine personnelle du capitaine et substitué plusieurs de ses effets personnels avant de vous enfuir à bord d'un canot !
-Ah bon ? Ben ça...comme quoi ça t'intéresse ! D'ailleurs, figure toi qu'un jour...
Alors que le capitaine allait repartir dans l'une de ses petites histoires à dormir debout, un craquement sonore retentit, tandis que le navire s'ébranla violemment. Tenak fut projeté contre la rambarde, le souffle coupé. Le capitaine de la Rose noire, lui, retomba sur ses fesses, gardant miraculeusement sa pipe en bouche.
De nouveaux crissements, cette fois largement amplifiés, résonnèrent dans l'air. Le jeune berger crut que ses tympans allaient céder sous ce bruit sorti directement des entrailles de l'océan. Heureusement, ce terrible son cessa bientôt, laissant tout de même Tenak sous le choc.
-C'est fini ? demanda t-il ?
Hélas non, La Rose noire fut une nouvelle fois secouée, alors que Tenak passait par-dessus la rambarde ! C'était l'océan qui l'attendait si le capitaine ne l'avait pas saisi à temps par le col de sa tunique, le ramenant violemment sur le pont. Il tomba sur le sol de bois alors que l'homme à la barbe grisonnante relâchait une nouvelle bouffée de sa pipe.
-Et bien mon p'tit gars, c'est pas passé loin cette fois !
-Merci...capitaine...mais qu'est ce que c'est ? Que...se passe t-il ?
L'homme ouvrit la bouche, comme pour répondre. Mais au même moment, la grande cloche de la Rose Noire, située tout en haut du plus grand mat, se mit en marche. Quelques secondes après, tout l'équipage au grand complet se ruait hors de sa cabine, dérangé par cette alarme.
Un petit homme portant une chemise courte, le capitaine d'équipage, se dirigea vers Tenak et Wendol, alors que tous les autres marins se penchaient aux balustrade pour tenter d'identifier la cause du tangage de la Rose noire. Il s'inclina, ignorant superbement le jeune berger.
-Capitaine...est ce que...
-Un accrochage, oui. Sortez les balistes, ça sera utile. Et faites en sorte d'armer tout l'équipage avec des haches !
-Oui, Capitaine !
-Un accrochage ? Avec quoi ? Des rochers ? demanda Tenak, pendant que le capitaine d'équipage s'élançait vers la soute, écartant les hommes qui se trouvaient sur son passage.

Wendol inspira profondément, tandis que de nouveaux crissements retentissaient dans tout le bâtiment. C'était comme si quelque chose se déplaçait juste sous la coque. Cette chose frappait régulièrement le bois noir avant d'ébranler de nouveau le navire. Seulement...pourquoi ce crissement métallique ? D'où venait il ? Le visage du capitaine s'illumina avec la lumière que produisait la combustion de ses feuilles à pipe, lui donnant un air presque terrifiant.
-Me fais pas rire, gamin ! Comment veux tu que des rochers fassent ce vacarme ? Non, on a accroché un crabe-démon échoueur. Mais t'en fais pas, mon p'tit gars, mon rafiot a son secret et il ne se laissera pas couler par une telle saleté !
Comme en réponse à la provocation du capitaine, la Rose Noire commença à se pencher sur la droite, comme si une force incroyable tentait de la retourner. Presque aussitôt, tous les marins se précipitèrent vers l'autre coté, s'accrochant des mains à la balustrade et sautant sur place, provocant un horrible capharnaüm.
Avec horreur, Tenak vit une gigantesque patte sortir doucement de l'eau, vers l'endroit où le bateau était entraîné. On aurait dit une griffe, une très grande griffe recouverte d'une carapace rouge et recouverte de très longs poils bruns. Cette patte monstrueuse se mit à gratter le bois du navire, alors qu'elle s'accrochait au bastingage, entraînant un peu plus le navire dans les flots.
-Attention, moussaillon ! Accroche toi bien !
Crac ! Ce fut le bruit que produisit la balustrade entraînée vers les flots, éclatant en de nombreux fragments de bois et s'éparpillant dans les airs, tandis que la prise du monstre aquatique se relâchait aussitôt. La rose Noire se mit à ballotter de droite à gauche, secouée par la force de cette créature des mers.
-Je vais rejoindre le gouvernail ! Toi, reste pas planté là, je ne serais pas toujours derrière toi pour t'empêcher de passer par-dessus bord !
Après ces mots durs, sûrement à cause de l'urgence de la situation, le capitaine Wendol ne tarda pas à disparaître à son tour, alors que le jeune berger restait sur place, les yeux exorbités par la terreur et ne sachant où se réfugier. Cette patte avait été immense...il n'osait imaginer la taille de la bête a qui elle appartenait ! Mais déjà, celle-ci revenait à la charge, sortant tout aussi lentement des flots et tentant de s'accrocher aux poutres de bois tout près du rebord.
Malgré cela, les fiers marins du navire avait cessé cette étrange « danse », s'activant tous autour d'étranges machines en bois brut qu'ils étaient en train de monter. Ainsi, cinq groupes s'était formés, un pour chaque machine. Les marins qui restaient tentaient de sectionner l'intrus, donnant de violents coups de hache sur la carapace rouge. Mais cela n'avait pas plus d'effet que de frapper sur un rocher...
-Hey gamin, viens un peu m'aider à monter la baliste !

Qui l'avait appelé ? Tenak tourna la tête en tout sens avant de repérer un vieux marin qui était en train de lui faire de grands gestes de la main, s'affairant avec trois autres de ses comparses autour de l'une des machines de bois. A présent elle ressemblait à un arc incroyablement massif sur pieds. Mais comment pouvoir tirer avec un tel objet qui devait être bien trop dur à utiliser à main nue ?
Le jeune berger vint les rejoindre, de plus en plus paniqué à mesure que la Rose noire penchait de plus en plus. Par des gestes silencieux, l'équipage lui montra différentes pièces de métal à installer et tendit une grande corde accrochée aux deux extrémités jusqu'contre la caler à une autre pièce de bois. Tout en s'activant, le jeune homme posa la question qui lui brûlait la langue depuis déjà de trop longues minutes.
-Excusez moi mais...qu'est ce qu'un crabe-démon échoueur ?
-C'est une sorte de gros crabe rouge. Il est muni de trois paires de pattes griffues ainsi que des nageoires triangulaires situées sous ses pattes inférieures. Ca s'accroche au dessous de la coque des navires et ça les faire chavirer pour ensuite dévorer l'équipage, à présent à sa portée.
-Mais...c'est monstrueux ! répliqua Tenak, épouvanté. On va tous y passer !
-T'as jamais vu de baliste on dirait, répondit le marin avec un clin d'½il. Tu vas voir, y'aura du crabe au menu de ce soir ! Tiens aide moi à la pousser devant.
Comment envisageaient ils de repousser une telle créature avec seulement cinq arcs ? De plus, ils devraient être à deux au minimum pour pouvoir tendre une seule corde ! L'efficacité de cet engin restait donc à prouver !
Tandis que les cinq balistes se mettaient en place du coté de l'attaque du monstre, une nouvelle griffe était apparue, tentant de s'accrocher au rebord pour tirer un peu plus le navire vers elle. La situation était désespérée pour le jeune berger...jusqu'au moment où il aperçut les « flèches » que l'équipage allait utiliser.
Etait-ce seulement des flèches ? Cela ressemblait presque à des lances, mais dont la pointe était encore plus large et plus longue. Le plus impressionnant était que les marins ne posaient pas une, mais QUATRE de ces flèches sur la baliste, tirant la corde jusqu'à la bloquer à l'aide d'une grande manivelle. Un gargouillement se fit entendre, le cri du monstre marin, alors que les hommes qui avaient essayé de couper les monstrueuses pattes, s'écartaient de la zone de tir. Non loin de là, le capitaine Wendol, occupé à la barre, hurla un ordre.
-Tirez !
En un seul homme, cinq marins abaissèrent la manivelle de chaque baliste, alors que leur corde raide se détendait presque aussitôt. Tenak ne put voir le coup partir, c'était trop rapide ! Il entendit pourtant le sifflement aigu juste avant que les traits n'atteignent leur cible.

L'une des flèches vint se planter sur la patte qui avait essayé de s'accrocher au bastingage, la transperçant de part en part. Une autre l'atteignit également, plus à droite et surtout plus en hauteur, mais elle se brisa à moitié...Un autre trait percuta la seconde patte sans provoquer de dommages. Elle fut très vite remplacée par encore deux autres flèches qui, cette fois-ci, sectionnèrent directement l'incroyable griffe.
Quelle puissance ! Et tout cela en une fraction de seconde ! Tenak n'eut pas même le temps d'être abasourdi, le crabe-démon relâcha brusquement son étreinte. Tout l'équipage de la Rose noire tomba à terre, presque tous mouillés par l'eau de la mer qui ruissela sur le pont. Les balistes, à cause de leur poids, restèrent en place.
Le jeune berger, qui roula sur lui même, parvint à arrêter sa dégringolade grâce à l'un des quatre grands mâts. Il s'y retint aussi pendant un certain temps, attendant impatiemment que le navire ait finit ses balancements. Tous ces mouvements au dessus de la mer...Tenak, qui n'était pas habitué à l'air marin, en eut presque la nausée. Heureusement, la créature des profondeurs semblait avoir décidé de se calmer
-Il est parti ? se dit-il.
Tout à coup, un choc ébranla de nouveau le bateau, comme si quelque chose d'incroyablement gros venait de le percuter avec force. Si Tenak ne s'était pas maintenu au mat de la Rose noire, il aurait sans doute été précipité vers l'abîme. Malheureusement ce ne fut pas le cas pour de nombreux hommes qui, surpris par cette attaque, avaient été projetés par dessus la rambarde de protection. C'est dans la nuit, dans l'océan infini, que ces hommes moururent...
Ce choc était comme une chanson de mort ! Le crabe-démon portait bien son nom car il était en train de sonner le glas de tout le fier équipage de la Rose Noire. D'ailleurs ceux-ci tentaient de s'accrocher à tout ce qui aurait pu les empêcher d'être attirés vers la mer, leur pire ennemi en cet instant présent.
-Qu'est ce qu'il essaie de faire ? demanda Tenak à un marin au crâne rasé.
-Il tente de percer la coque !
-Il va nous couler !
-Non...sur ce coup là, il est mal parti !
-Qu'est ce que ça veut dire ? Il ne va pas nous couler ?
Un craquement sonore retentit. Cette fois c'était certain : La coque avait cédé ! Pourtant les percussions que provoquait le grand monstre marin avaient changé. C'était comme s'il frappait sur...du métal ? Seul le métal pouvait provoquer un crissement aussi strident !
Comme par enchantement, le crabe-démon arrêta ses attaques répétitives et apparemment inutiles. Le léger crissement qui était survenu avant son apparition avait recommencé. Il était donc de nouveau accroché juste sous la coque de la Rose Noire ? Oui, ça ne pouvait être que cela...
Après être resté étendu face contre terre, respirant l'odeur âcre et forte de l'eau de mer qui ruisselait sur son visage et mouillait ses vêtements de berger, Tenak se releva, le souffle court et le c½ur battant la chamade. Qu'est ce qu'il avait eu peur ! Mais cette peur ne s'était pas tout à fait volatilisée...le monstre était toujours là. Et le fait de savoir qu'il ne pouvait, apparemment, pas percer la coque du navire du capitaine Wendol ne le rassurait qu'en partie. De plus, le fait d'avoir perdu une patte et de ne pas avoir réussi à couler sa proie avait du l'agacer !
Et lui qui pensait que la traversée de l'océan vers le Celenistie serait paisible...les marins se relevaient les uns après les autres, aidant ceux qui avaient subit un choc plus violent. Plusieurs se plaignaient de maux de jambes ou de bras mais les seules victimes avaient été les pauvres hommes qui avaient été précipités dans l'océan. Mais Tenak n'écoutait pas les cris d'agonie, il avait vu le contrebandier sortir de la cale.
Furieux, le jeune berger se précipita vers lui, écartant ses cheveux mouillés qui se balançaient devant son visage. Sa colère retomba soudainement lorsqu'il vit l'½il au beurre noir qu'était devenu son ½il droit.
-Qu'est ce qu'il t'est arrivé ?
Apolïncer, qui n'avait pas encore remarqué sa présence, se tourna vers lui, son inséparable sourire ornant son visage fatigué.
-Hum ? Oh ça ? Ce n'est rien. J'aidais les autres hommes à maintenir toutes les réserves dans la cale avec de la corde. Et là, tu vas rire, j'ai été surpris par la secousse. Je me suis pris quelque chose en pleine figure...mais je ne sais plus trop quoi. Oh, épargne moi tes sarcasmes, hein ! Le jour n'est pas encore levé ?
Apolïncer bailla, mettant une main devant sa bouche. Cet homme savait il seulement ce qu'il se passait en ce moment même ? Tenak allait lui envoyer quelques paroles blessantes au moment où un homme hurla sur le pont.
-Le démon ! Le démon revient !
**



-Puisque je vous dis que je n'en sais pas plus ! Ils sont arrivés, tout s'est passé très vite, puis ils sont repartis avec la marchandise...c'est tout ce que je sais.
-Oui, oui...mais là il y a un os : Tes raisonnements ne m'intéressent pas, je veux des informations valables et tout ce que tu nous as donné pour l'instant, ce sont des gémissements et des pleurnicheries
Le petit marchand d'esclaves blêmit, se recroquevillant sur sa chaise. C'était toujours pareil...évidemment qu'il était mort de peur, ils étaient toujours morts de peur en leur présence. Mais cela ne leur facilitait pas toujours la tâche. Persuadé d'être accusé d'un crime quelconque, ils se mettaient toujours à avouer des choses...étranges ! Parfois, c'était intéressant, mais aujourd'hui Arka n'avait pas le temps !
L'homme, tout de noir vêtu et recouvert d'une capuche noire croisa les doigts sur la table en face de lui. A sa droite se trouvait un second traqueur à l'allure menaçante, tandis qu'à sa gauche, sa s½ur Aida observait d'un ½il sombre le nain qui blêmit. Il ne pouvait pas voir les yeux de la femme cachée dans l'ombre, mais il savait que son regard était fixé sur lui. Arka pouvait distinctement voir la sueur ruisseler sur son petit crâne, malgré la pénombre de la pièce.
-Mais je ne sais rien d'autre, je vous le jure !
-Sais tu qui nous sommes, marchand ?
-Vous...vous êtes des...
Sa voix s'étouffa avant qu'il ait pu achever sa phrase. c'en était presque touchant.
-Des traqueurs, exactement ! Et sous les ordres de sa majesté impériale : le seigneur Kannan ! Ce qui veut dire que les gens que nous interrogeons ne sont pas souvent en bonne posture, et en partie les petits rigolos dans ton genre !
Le marchand d'esclaves ravala une boule dans sa gorge. Ici, dans son repaire, il se trouvait chez lui. Les chaînes, ayant servi pour sa traite d'hommes et de femmes esclaves, étaient accrochées au mur et sur le sol de dalles. Seule la table et les deux chaises servant pour l'interrogatoire avaient été ajoutées. Après tout, il ne fallait pas dépayser ce pauvre petit homme. En ces lieux, il régnait une épouvantable odeur de sueur et de sang séché. C'était...dérangeant.
-Et si tu me décrivais les deux hommes qui sont venus dernièrement chez toi ?
-Il y avait un grand gars...un blond...oui, il était blond avec un bandeau bleu et un chapeau sur la tête ! Et avec lui ce gringalet inexpérimenté.
-C'est tout ce que tu peux me dire ?
-C'est tout ce que je me souviens, je vous le jure !
Arka se tourna vers sa s½ur qui approuva d'un hochement de tête, les bras croisés sous la poitrine. La peur lui faisait perdre la mémoire, il était en train de tout mélanger dans son esprit. Aida se décida enfin de s'avancer, baissant le visage vers le pauvre nain et posant sa main droite enroulée dans son vêtement sur la table.
-La marchandise, peux tu me la décrire ?
-C'était une Navïn...
Pas un mouvement, pas un bruit, simplement les sourcils froncés des trois traqueurs présents dans la salle. Aida se retourna vers son petit frère, l'interrogeant du regard avant de se concentrer de nouveau vers le pauvre marchand. Sa peau avait déjà commencé à pâlir. Sans doute devait il penser que ce silence pesant était mauvais signe pour lui...oui, peut être !
-Peux tu me décrire cette Navïn ? continua t-elle. N'omets aucun détail, s'il te plait.
-Elle était jeune...enfin je crois...elle était blonde aussi et ses vêtements étaient presque déchirés. Ils étaient sombres...très sombres. Et ses yeux étaient verts. Enfin...vert-noir.
Aida soupira profondément et Arka comprenait pourquoi. Lui-même il se sentait fatigué...oui, fatigué mais surtout très agacé ! Le marchand nain avait commencé à se balancer sur sa chaise, la faisant crisser sur les dalles de ce trou à rat.
-Bon...vous êtes consignés ici pour le moment. Nous commencerons un nouvel interrogatoire dans une heure, le temps que vous vous restauriez. Après cela, vous serez libres de repartir chez vous.
Sans un mot, le traqueur se leva et franchit la double porte en fer. Cette porte avait d'ailleurs longtemps retenu son attention à cause de son mécanisme si particulier. Il avait ordonné que celle-ci soit bloquée, ce qui empêcherait le petit marchand de s'enfermer. Mais de toute façon, qu'aurait il pu faire ? Après tout, la seule sortie était cette porte !
Sa grande s½ur lui emboîta le pas, faisant claquer ses talons sur le sol. Il pouvait aisément sentir sa nervosité par sa façon de marcher. Arka lui-même se sentait inquiet. Après tout, le seigneur Kannan n'allait pas être très satisfait.
Dans le couloir, les autres traqueurs du groupe les attendaient patiemment et silencieusement, tous cachés et emmitouflés dans leur grande cape noire, la capuche rabattue sur le visage, tels des spectres disciplinés. Sur tout le long du couloir, de nombreuses torches avaient été allumées, diffusant une lumière blafarde et pénétrante. Les ombres de ses fidèles condisciples étaient tout simplement effrayantes, Arka en était fier. La peur était souvent leur meilleur moyen pour se faire obéir.

Sauf que cette fois là, cela n'avait pas suffi...Aida le savait également pertinemment. Il faudrait ruser et surtout être rapide ! Aida croisa les bras alors que son frère se raclait la gorge, massant son cou qui avait sans doute pris froid...Le plus petit des traqueurs, celui à la voix fluette, parla le premier, ne se décollant pas du mur sur lequel il était appuyé.
-Quelles sont les conclusions ?
Arka hésita. Ses compagnons n'allaient sans doute pas être très contents, ce qui serait logique. Il prit une profonde inspiration, fermant les yeux pour trouver le courage qui lui fallait. Ils n'avaient beau être que trois, sans le compter lui et sa s½ur, la colère d'un traqueur était toujours redoutable, même pour ses alliés.
-La cible est passée par là il y a une nuit encore. On a d'autres témoins de la garde qui disent l'avoir vue emprunter un navire de contrebande, toujours en compagnie du grand blond dont Millie nous avait parlé.
-Dans ce cas, où est le problème ? rajouta un autre traqueur bien plus grand et impressionnant que les autres.
Arka soupira et Aida en profita pour lui donner un rapide et discret coude de coude dans les cotes. Ca allait être dur...
-La cible est venue récupérer une marchandise avant de partir. La même que...que celle que le seigneur nous avait demandé de traquer il y a un moment. Celle que nous avons vendue près de la frontière...une Navïn !
Même une déclaration de mise à mort n'aurait pas put avoir un tel effet. Toutes les têtes se tournèrent vers lui alors qu'il tentait de rester impassible.
-Tu ne parles pas de la reine tout de même !
-Elle-même. Par contre, le petit se serait battu avec elle et c'était...stupéfiant parait-il !
Un silence de mort se mit à planer au dessus du groupe alors que plus personne ne respirait. Cela avait sûrement dû avoir le même effet qu'un coup de poignard sur eux. Le petit traqueur parla calmement, mais il était facile de repérer des stigmates de peur dans le fond de sa voix. C'était normal...
-Tu ne parles pas sérieusement...Pourquoi le fugitif aurait eu besoin d'une esclave ? Et d'une Navïn par-dessus le marché ? C'est...incompréhensible !
-Diabolique est plus adapté à cette situation...ajouta Aida. Nous sommes à la recherche d'un garçon possédant un terrible pouvoir encore inexploitable, accompagné d'un maître de la contrebande. Il aurait résisté à l'une des attaques des serviteurs du seigneur Kannan. Il a vaincu un chef de garde et échappé à ses soldats !
-De l'autre coté, compléta le grand traqueur, nous avons poursuivit la reine Navïn elle-même ! Nous avons dû être plusieurs pour la maintenir ! Nous l'avons vendue et le jeune garçon la trouve, la combat et surtout se l'approprie après l'avoir vaincue à lui seul ! Coïncidence ?
De nouveau le silence, seul le crépitement du feu sur les torches se faisant entendre. La situation était compliquée pour Arka...vraiment trop compliquée. De nombreuses choses le gênait et, de plus, le petit traqueur avait raison : Pourquoi ce garçon voulait il s'encombrer d'une Navïn récalcitrante ? Car il était évident qu'elle allait lui mener la vie dure ! L'un des autres membres du groupe, celui qui n'avait pas encore pris la parole, explosa, lâchant sa colère bien trop longtemps contenue.
-Je ne crois ni au hasard, ni aux coïncidences ! Il y a quelque chose dans les prophéties que le seigneur Kannan a dû mal interpréter ! J'aurais dû démissionner comme lorsque je vous l'avais annoncé dans la forêt, le jour où nous avons traqué cette gueuse !
-Alors pourquoi ne l'as-tu pas fait, si c'est ce que tu désires ?
La question d'Arka le laissa un moment mal à l'aise. Il savait très bien pourquoi cet homme n'avait pas encore quitté le groupe.
-Je tiens à la vie et je n'aime pas souffrir...tu...tu le sais très bien !
L'atmosphère étant en train de s'électriser, il était hors de question pour le groupe de reprendre la chasse dès ce soir. Traquer alors que la tension empoisonnait un groupe était toujours mauvaise conseillère. Un peu de repos leur ferait sans doute beaucoup de bien. Il était temps de mettre fin à cette conversation !
-Coïncidence ou pas, cela ne changera que peu de choses. Le garçon a eu tort de s'entêter avec pareille Navïn ! Elle va sans doute le ralentir et le gêner, ce qui est bon pour nous ! Nous allons voir comment procéder au dehors.
Toutes les têtes approuvèrent avant de parcourir le long couloir du dépôt aux esclaves en sens inverse. Arka allait en faire de même lorsque sa s½ur le retint par le bras, le forçant à se retourner. Le jeune traqueur n'aimait pas quand Aida le prenait à part d'une telle façon. Elle était beaucoup trop sérieuse !
-Pour ce marchand...tu n'as jamais eu l'intention de le laisser en vie, n'est ce pas ?
-Le seigneur Kannan est très clair la dessus : pas de témoin !
-C'est cette...chose au bout qui te fait peur...
Arka suivit le regard de sa grande s½ur. Les autres traqueurs avaient déjà disparu du couloir. Pourtant, une forme presque indistincte les attendait. Une créature noire, à la forme de chien et aux pupilles rougeoyantes. Une créature des ténèbres au large sourire garni de crocs. Il en était persuadé : cet animal appartenant au seigneur Kannan et tout droit sorti de ses pires cauchemars était en train de le narguer !
-Je sais qu'elle doit nous surveiller...mais j'ai toujours eu horreur des faux sourires. Et celui là me fait peur...
**



-Attention !
Trop tard ! Une immense pince de crabe rouge et recouverte de fourrure mouillée comme les pattes attrapa un marin qui tentait de s'enfuir. Il disparut à tout jamais, emporté dans les abysses de la mer par l'ignoble créature. Le monstre aquatique était accroché à l'arrière du navire, deux de ses pattes encore intactes avaient de nouveau saisi le bois de la coque. Pendant plus d'une heure, la lune avait pu observer ses assauts à chaque fois repoussés par les puissantes balistes de la Rose noire.
Mais l'équipage avait été totalement pris de cours lorsque le Crabe-démon avait changé de stratégie, essayant d'attirer de nouveau le bateau dans la mer en le tirant par l'arrière. Les balistes devaient être déplacées pour le repousser...mais soulever des armes aussi lourdes prenait beaucoup de temps !
Tenak était paniqué. Cette pince démesurée saisissait aisément quiconque s'en approchait trop près. Mais si personne ne tentait de sectionner les pattes, celles-ci continueraient d'attirer le navire dans les profondeurs de l'océan ! Apolïncer vint le rejoindre, le front trempé de sueur. Lui et plusieurs autres marins tentaient de déplacer une baliste et ils devaient régulièrement se relayer, le processus demandant beaucoup d'efforts et de temps. Et c'était son tour.
-Ten, va les aider ! J'ai les bras en compote ! Moi je vais...Accroche toi !
Ce fut juste ! La grosse pince avait tenté de le saisir...mais ce furent les réflexes du contrebandier qui le sauvèrent de la mort. Lui et le jeune berger tombèrent sur le bois du bateau, les vêtements à présent complètement mouillés. Apolïncer ne put s'empêcher de lui sourire, alors qu'il l'aidait à le relever. Tenak, quant à lui, ne disait mot. Il était toujours vexé par les propos que cet homme avait eus à son égard. Mais était ce vraiment le bon moment pour penser à tout cela ?
-Toujours endormi ? Allez dépêche toi, va les aider !
Le jeune berger ne se le fit pas redire une deuxième fois et se précipita vers l'avant du navire. Plusieurs fois il dut se cramponner à quelque chose tant les secousses étaient de plus en plus importantes. C'était comme monter une pente...le danger était imminent ! Loin à l'avant du navire, Tenak atteignit la fameuse baliste.
Quatre marins avaient accroché des cordages pour pouvoir la tirer tandis que deux autres se contentaient de la pousser. Tous étaient fatigués. La baliste était d'ailleurs si lourde qu'elle laissait de profondes rayures dans le bois de la coque.
Sans un mot, Tenak rejoignit les deux marins, se mettant lui aussi à pousser de toutes ses forces. Cela avait il un effet quelconque ? Si oui, cela ne se voyait pas directement...et pourtant, le jeune homme poussait...poussait...encore et encore, ne prêtant pas attention aux cris de terreur des hommes du navire.
-Stop...j'arrête...je n'en peux plus...
C'était l'un des marins poussant la baliste qui avait dit cela, s'effondrant au sol respirant fortement. Ce manque d'aide se fit cruellement sentir car ils avançaient bien moins vite à présent. Arriveraient-ils à temps ? Empêcheraient-ils ce monstre de couler la Rose Noire Tout d'un coup, Tenak sentait son destin très incertain...Ce fut juste avant qu'il n'entende une voix familière.
-Repose toi, matelot ! Je prends la relève ! Je ne vais pas laisser ce crabe d'eau douce s'en prendre à ma perle bien aimée !
Aussitôt après, le capitaine Wendol venait prendre place juste à coté du jeune berger, poussant de toutes ses forces. Ce fut un miracle, la baliste glissait facilement sur le bois et cela sans effort. Ce gros manteau devait cacher une musculature impressionnante !
-Capitaine, pourquoi cette...bestiole n'a pas réussi à percer la coque ?
-Elle est faite dans du bois-de-fer.
-C'est-à-dire ? demanda le jeune homme qui continuait de pousser.
-Un bois incroyablement léger et plus résistant encore que la roche. Il était surtout très difficile à manier ! Il parait qu'il a fallut cinq ans pour créer la coque de ma Rose Noire.
Du bois-de-fer ? Cinq ans pour le travailler ? A présent tout s'expliquait...c'était cela qui avait terriblement énervé le démon des mers ! Mais malgré une telle résistance, cela n'avait pas empêché ce monstre de trouver une stratégie de rechange.
Grâce aux efforts du capitaine Wendol, la baliste arriva presque à temps. Déjà, l'arrière du navire avait commencé à s'enfoncer dans l'eau. Tout de suite, le capitaine activa lui-même la machine, alors que les traits meurtriers sifflaient dans l'air. Presque aucun n'atteignit leurs cibles, celles-ci ayant été protégées par la grande pince du crabe. Cela l'agaça davantage, alors qu'elle percutait un marin qui vola haut dans le ciel, avant de heurter durement le sol.
Alors qu'il allait aider le capitaine pour amener d'autres flèches, ses yeux s'agrandirent de terreur. Apolïncer et d'autres marins tentaient de repousser cette affreuse pince, armés de simples haches. D'un simple mouvement circulaire, elle les mit à terre sans effort, s'ouvrant et se fermant comme le bec d'un oiseau. Seulement, elle avait apparemment décidé de prendre le contrebandier comme nouvelle cible.
Celui-ci rampait, tentant de s'échapper du mieux qu'il pouvait de la zone dangereuse. Et pourtant, il n'était pas assez rapide...déjà, la pince se redressait, s'ouvrant en grand et prête à se jeter sur le pauvre homme. Le sang de Tenak ne fit qu'un tour !

L'arme Navïn émit une étrange note métallique lorsqu'elle sortit du fourreau. Sur sa lame, la lune se reflétait, telle une épée fantomatique. Il n'entendait plus les craquements du bateau, les clapotis de l'eau déchaînée ni les cris d'Apolïncer pour le forcer à reculer. Seul comptait ce gigantesque monstre.
Sans même réfléchir, il s'élança, tenant l'épée Navïn à deux mains. Le jeune berger contourna la zone de danger avant de se diriger vers le bras recouvert de la même carapace rousse sur lequel était fixé l'énorme instrument de mort. Une fois à portée, il abaissa son propre bras.
La lame s'enfonça sans effort dans la carapace, sectionnant les muscles et les tendons. Il la ressortit, l'abattant une nouvelle fois sur la blessure. A la troisième attaque, la pince craqua, emportée par son poids. Ce fut dans un bruit sourd qu'elle s'écroula sur le pont, grande ouverte. Elle ne ferait plus de mal à personne...
Tenak n'eut pas le temps de se remettre de ses esprits, la Rose Noire se redressa soudainement, à présent soulagée de la pression provoquée par le crabe-démon. Au même moment, le capitaine et deux de ses marins étaient en train d'armer la baliste, prête à tirer au moment opportun.
Fou de douleur, une plainte sonore perça le rempart d'eau que formait l'océan, alors que toutes les pattes qui n'avaient pas été amputées jaillirent de la mer en même temps. Lentement, la bête émergea lentement des profondeurs abyssales, crevant la surface de l'océan.
Ses yeux de forme ovale clignaient régulièrement, solidement enfoncées dans son crâne à la carapace aussi rouge que le soleil levant. Deux paires de mandibules s'agitaient en cadence, alors que deux fragments de sa carapace s'écartaient pour laisser apparaître une bouche démesurée et garnie de pointes minuscules. Une longue plainte s'échappa de sa gorge, comme un long gargouillis agressif.
-Tirez ! Achevez le !
Ce fut la dernière attaque...les flèches partirent à toute vitesse, s'insinuant aisément dans sa bouche et perçant sa carapace de l'intérieur. D'horribles craquements résonnèrent pendant que le monstre s'écroulait sur le pont. Emporté par son poids, il glissa rapidement sur la coque alors que l'océan le dévorait à jamais...Il ne restait du crabe-démon que sa pince sectionnée !
Apolïncer grimaça, posant une main sur son torse. Le choc avait été rude, il devait sûrement avoir une côte fêlée. Il regarda tout de même autour de lui, essayant de le retrouver des yeux. Mais il ne le vit pas...il était là, à l'instant, juste avant que le monstre ne sorte de l'eau ! Wendol vint le rejoindre, mais il ne le remarqua pas.
-Ca va, vieux gredin ? Rien de cassé ?
-Où est Ten ?
Du coin de l'½il, Apolïncer aperçut sa grande épée au sol, près du bastingage. Mais son propriétaire avait disparu.







chapitre 11 Pierre des cinq lois

# Posté le jeudi 17 janvier 2008 12:42

Modifié le samedi 05 juillet 2008 12:03

Chapitre 12 Projet Alpha Zero

Chapitre douze
L'enfant sans parent


Vous avez sûrement dû jouer au chat, lorsque vous étiez encore en age de vous amuser à ce type jeu, non ? Mais si, un chat, un nombre indéterminé de souris, et le but du chat était d'attraper toutes les souris présentes. C'est un jeu qui a longtemps bercé ma jeunesse, mais qu'est ce que cela pouvait être épuisant.
Alors que je courais à en perdre haleine avec Léïtia, c'était à cela que je pensais : un simple jeu. Et les chats étaient les terroristes qui en avaient après nous. Mais seuls eux devaient le trouver amusant, riant sûrement aux éclats à la simple pensée qu'ils nous faisaient fuir comme deux souris fugitives...de la vermine.
Mais Léïtia n'avait apparemment aucune envie de se retrouver entre leurs griffes, m'obligeant à forcer l'allure alors que j'étais déjà au bout de mes capacités.
-Plus vite ! Plus vite, tu nous fais ralentir !
-Stop...stop je...je n'en peux plus...je crois...je crois que...
-Ne t'arrête pas, sinon tu auras encore plus de mal à avancer après ! Cours, continue de courir !
Mais comment faisait elle ? Aussi fraîche qu'un gardon après un peu moins d'une heure de sommeil, elle parvenait à courir comme tous ces grands champions des jeux olympiques. De mon coté, ma performance était assez médiocre je dois dire.
-Fini...c'est fini...je ne...je ne vais pas plus loin...
-Si, tu continues ! Ne me force pas à te tirer sinon je te laisse sur place !
Elle m'attrapa le bras, m'obligeant encore à avancer alors que je lâchais une plainte sonore, posant ma main sur mon torse, au niveau de mes côtes. Je n'allais plus tenir très longtemps à cette allure.
-Arrête bon sang ! J'ai...un point de coté...
-Ca va passer, remue toi !
-Je ne peux pas bouger, te dis je !
-Si tu peux ! Allez !
Je ne le fis pas exprès, mais je m'écroulais sur les graviers qui se trouvaient au bord de la rivière que nous longions depuis un certain temps maintenant. Léïtia me regardait d'un air appuyé, comme si j'étais le pire des boulets qui puissent exister sur cette terre, ce qui était sans doute vrai en ce moment.
-Je...je vais boire...ça va peut être aller mieux après...
-Dépêche toi alors ou je t'abandonne !
En fait, boire de l'eau dans un tel état sans prendre le temps de souffler était dangereux, pouvant facilement empoisonner le sang. Mais ça je le savais, ce n'était qu'une excuse pour pouvoir reprendre mon souffle. J'étais si fatigué que je ne me rendais plus du tout compte du danger qui nous menaçait.
Ce fut Léïtia qui me ramena à la réalité, alors qu'elle me poussait violemment dans l'eau de la rivière. J'eus pour réflexe de m'agripper à des touffes d'herbes, ralentissant ma chute et mon plongeon dans l'eau.
-Mais tu es folle ? J'ai failli tomber !
Par réflexe, je me retournais pour pouvoir mieux m'énerver. C'est alors que je les vis sortir de la foret, se précipitant vers nous en nous menaçant de leurs armes. Ils allaient tirer, cela se voyait...
Déjà, Léïtia plongeait dans l'eau, entraînée en suite par le courant de la rivière. Je ne tardais pas à l'imiter tandis que je sentais les projectiles fuser au dessus de ma tête. Ce ne fut ensuite qu'un océan glacial, je savais très bien nager, mais mes compétences d'homme grenouille étaient totalement inutiles avec un tel courant.
J'avais beau réussir à sortir ma tête hors de l'eau, j'y replongeais aussitôt, comme si un aimant se trouvait tout au fond et m'attirait de façon irrésistible. C'était la noyade à coup sûr si j'arrêtais de me débattre à l'instant contre cet ennemi invisible.

Mais le danger ne fit que s'accentuer lorsque j'aperçus plusieurs rochers servant d'obstacles, plusieurs mètres plus loin. Cette fois, je risquais de m'écraser dessus avec une telle vitesse. Dans le meilleur des cas, j'allais sûrement m'assommer avant de couler lentement au fond de l'eau. Ah quelle pensée horrible !
Les soldats nous avaient ils suivis ? Bien sûr que non ! Ils n'étaient pas aussi rapides que le courant de la rivière et il fallait être fou pour oser plonger dedans...oui, complètement fou ! De plus, celle-ci commençait maintenant à s'élargir de plus en plus, rendant impossible tout accès à la berge. Comment cela allait il finir ?
Je réussis à éviter le premier rocher qui n'était pas aussi menaçant que ses congères qui venaient en suite. De mon coté, on aurait presque cru que ces blocs de pierres humides, recouverts de mousses à leur surface, se dirigeaient à toute allure vers moi. La rivière s'était transformée en rapides, et je sentais bien que mon futur risquait d'être assez sombre.
Je ne sais pas par quel miracle je parvins à passer à travers ce mur sans une seule égratignure, mais je ne pris pas plus de temps pour y réfléchir, entendant un grondement lointain.
Généralement, toutes les rivières se jettent dans un lac. Mais généralement, lorsqu'elles prennent de la vitesse, c'est parce qu'elles se finissent en...oui, vous l'aviez bien compris avant même que je n'écrive ce mot, n'est ce pas ?
J'approchais de la fin de la rivière et au commencement de la chute d'eau...C'était inutile de rejoindre le bord à présent, je n'avais aucune chance. Mais on dit que dans de pareils moments, l'homme essaye de s'accrocher à n'importe quoi pour rester en vie. C'était exactement ce qu'il se passait avec moi. Mais comme je l'avais déjà dit, c'était inutile.
Lorsque je me retrouvais au dessus du vide, propulsé par la puissance de l'eau, je crus me retrouver en suspension dans l'air pendant quelques secondes. Puis tout s'accéléra, tandis que je tombais à une vitesse ahurissante vers l'immense lac que nous cherchions depuis tout à l'heure...quelle ironie !
Etrangement, je ne criais pas, bien que je fus effrayé comme jamais je ne l'avais été. Et cette sensation de tomber, alors que vous êtes mouillé...C'est vraiment déplaisant, ça je peux vous l'assurer.
Comme si mon corps reculait, je me pris la cascade de plein fouet, avalant de grands litres d'eau. C'était comme si des lianes me fouettaient cruellement tout le corps, n'épargnant aucune zone visible. Et ma chute alla également en s'accélérant, me faisant craindre le pire. Je ne voyais plus rien, je n'entendais que ce grondement familier et l'eau qui me fouettait le corps.
C'est la cascade qui me sauva la vie ! M'enfonçant dans le lac de façon assez rude, cela m'évita de « m'éclater » à sa surface. Mais j'eus quand même la sensation d'avoir les membres disloqués, à la limite de perdre conscience.
J'étais tout simplement fatigué, je n'arrivais même plus à lutter. Lentement, très lentement, mon corps remonta à la surface. Moi je ne bougeais plus, ne respirais plus. Mes poumons en feu réclamaient de l'oxygène, mes muscles me faisant souffrir terriblement.
Ce ne fut qu'après que mes cheveux soient sortis de l'eau que je me permis de battre des jambes, sortant la tête de cet enfer liquide et inspirant une grande goulée d'air. Celle-ci sembla durer éternellement, m'arrachant une horrible grimace.

Puis j'inspirais une seconde fois, et encore, jusqu'à ce que ma respiration soit revenue à peu près normale. J'avais la réelle impression de revenir à la vie. Mais mes jambes étaient engourdies...Elles ne pourraient sans doute pas me maintenir très longtemps à la surface.
Je basculais sur le dos avant de me laisser flotter à la surface, écartant les bras et les jambes en étoile. C'était bien mieux comme cela...j'étais encore mort de fatigue, mais si j'ouvrais les yeux, je pouvais facilement voir que le léger courant créé par la cascade m'envoyait vers la berge.
C'était fini...pour l'instant...Tout ce que je venais de vivre me semblait maintenant irréel. Comme dans un rêve. C'était très étrange...oui vraiment très étrange.
Quand je pense que Léïtia avait...Léïtia ? Je savais bien que quelque chose m'étais sorti de la tête ! Mais où était donc passé Léïtia ? Je ne la voyais plus du tout ! Etait elle encore sur les rapides ? Ou bien s'accrochait elle à un rocher ? Paniqué, je me mis à hurler, mettant mes mains en haut parleur.
-Léïtia ? Léïtia où es tu ?
Aucune réponse. Je répétais à nouveaux mes appels, me demandant où elle pouvait bien se trouver. Mais il fallait que je me rende à l'évidence : Léïtia avait disparu...

Froid...il faisait si froid...L'air frisquet de la chambre de cryogénisation était toujours aussi présent. Et habillée comme elle était, c'était vraiment quelque chose de très désagréable. Tout en se frictionnant les bras, elle réfléchissait à tout cela.
Cette petite visite de la station qu'elle avait entreprise commençait maintenant à devenir lassante. Et puis à quoi servaient tous ces corps refroidis ? Cela s'était terminé au chiffre 12, à partir de là il n'y avait plus aucun...cobaye ?
Un doute la prit. Ouvrant de nouveau la porte de la chambre froide, l'air invivable la frappa violemment comme une horrible morsure. L'ignorant, elle se rendit au dernier tiroir et l'ouvrit, redécouvrant le corps de cet homme inconnu.
Ignorant le contact froid de sa peau, elle lui attrapa le bras droit avant de le tirer vers elle, l'observant de plus près avant de froncer les sourcils : Ce cadavre avait exactement le même bracelet qu'elle, à ceci près qu'il portait le chiffre 12 et qu'aucun nom ne lui était attribué. C'était donc ça ? C'était donc ce qu'elle était encore ?
D'un seul coup, elle voulut n'avoir jamais trouvé ces corps. Cette révélation lui était bien trop brutale...c'était pour ça qu'elle se trouvait dans une cuve ? C'était pour ça qu'un scientifique venait régulièrement vérifier que la jeune fille allait bien ? Parce qu'elle était aussi une cobaye ?
Refermant très lentement le tiroir mortuaire, elle sortit de cette salle qui lui était devenue insupportable à présent. Tous ces corps sans vie la laissèrent totalement indifférente. La seule chose qu'elle voulait, c'était retrouver un souvenir lointain...n'importe lequel.
Malgré ses efforts, rien ne vint...toujours cette cuve, toujours ce même scientifique...encore et toujours. Léïtia commençait bientôt à connaître un nouveau sentiment...un sentiment encore plus intense que tout à l'heure.
Serrant fortement les dents, elle frappa contre le mur de rage, alors qu'elle fermait les yeux. Se venger...elle voulait se venger !


-Réveille toi ! Allez réveille ! Ne me claque surtout pas entre les doigts, ce n'est pas le moment !
Cela faisait maintenant le sixième massage cardiaque que je prodiguais à Léïtia, et toujours aucun signe de vie...Elle avait totalement arrêté de respirer. Je continuais encore, accélérant mes gestes. Pour moi, il était hors de question de la perdre ! Ce n'était pas dans mes intentions.
Après quelques secondes, enfin un mouvement, alors que Léïtia se mettait à tousser fortement. Très vite, je la fis se tourner sur le coté, alors qu'elle rejetait toute l'eau qui avait rempli ses poumons.
-Voila ! Encore, continue !
Elle cracha une seconde fois, hoquetant fortement tandis que je tapais sur son dos pour l'inciter à continuer. Elle cracha encore pendant une bonne minute avant de reprendre son souffle, se pressant le ventre à deux mains avec une grimace. Moi, soulagé, je me laissais tomber à coté d'elle, respirant enfin après avoir cru le pire.
-Et bien...on peut dire que tu m'auras fait une sacrée peur. Surtout, n'hésite pas à recracher si tu sens la nausée monter.
Elle hocha de la tête, essuyant sa bouche d'un revers de main alors qu'elle ne respirait que par petites saccades. C'était normal, après avoir risqué la noyade. On peut dire qu'elle s'en était vraiment sortie de justesse. Tournant la tête dans ma direction, elle essaya de parler, et je dus me pencher pour saisir ce qu'elle disait.
-Que...que s'est il...passé ?
-Tu étais en train de couler. Je t'ai vue flotter à la surface avant de piquer du nez.
-J'ai...j'ai coulé ?
-Oui...coulé. Pendant un moment, j'ai cru que je ne pourrais pas te ramener. Il faut dire aussi que vu ce qu'on vient de faire...
-Je...je croyais que je savais...nager.
-Tu croyais ? Comment ça tu croyais ? Soit on sait, soit on ne sait pas. Que veux tu dire par : tu croyais ?
-Je croyais...je savais que j'ai déjà nagé avant...mais je ne sais pas...je ne sais plus...Je ne sais plus rien...
-Allez va, ce n'est pas grave. Tu est vivante, c'est le principal non ? Allez fais moi un sourire.
Léïtia se pencha en avant, ignorant ma remarque. A présent, elle était en train de regarder son reflet dans l'eau, agitant doucement sa main à la surface. Je la vis se redresser comme un félin qui était prêt à bondir. Avant qu'elle n'ait eu le temps de faire une bêtise, je l'avais déjà saisie, l'obligeant à s'éloigner le plus possible du bord.
-Non, non, non ! C'est fini les bêtises pour aujourd'hui et je n'ai pas envie de te refaire un second massage pour te faire recracher ton eau !
-Je savais nager ! Je te jure que je savais nager !
-Ce n'est pas grave ! Regarde où nous avons atterri !
D'un geste du bras, je lui montrais le lac, immense. Tout entouré de remparts de pierre, il ressemblait à un ancien volcan éteint qui se serait rempli d'eau avec les années. La cascade s'écoulait non loin de nous, provoquant une sorte de léger brouillard tout autour de son point d'impact, et qui retombait en petites gouttes un peu partout.

La forêt entourait entièrement le lac, comme une seconde palissade qui semblait infranchissable. C'était vraiment impressionnant, de ma vie je n'avais jamais vu une chose pareille.
Le soleil était encore haut dans le ciel, le début d'après midi ne faisait que commencer. Moi je m'étirais bruyamment, alors que Léïtia restait avachie sur le sol d'un air dépité.
-Tu as une idée de l'endroit où nous devons aller maintenant ? Ben...pourquoi fais tu une tête pareille ?
-Je savais nager...murmura t-elle.
-Tu as peut être rêvé, tout simplement. Ca m'est déjà arrivé de rêver de quelque chose et croire ensuite que j'étais capable de le faire.
-Ce n'est pas pareil...je...
-Chut ! On en reparlera tout à l'heure, d'accord ?
La jeune fille ouvrit la bouche pour protester, mais décida finalement de se taire. Je savais que ça ne servait à rien de se torturer l'esprit avec quelque chose d'aussi futile. Enfin, c'était peut être important pour elle, après tout je ne me trouvais pas à sa place.
Elle semblait tout de même assez vexée que je ne semble pas y accorder plus d'attention que cela. En fait, son histoire m'intéressait énormément mais...disons que je n'avais pas réellement la tête à cela. Derrière nous, la foret continuait mais de façon moins impressionnante. Les arbres avaient repris une taille « normale » et étaient beaucoup moins touffus que leurs congénères.
Devant nous, l'immense lac s'étendait à perte de vue. Existait il seulement un bout à cette chose surnaturelle ? De plus, Macgallan m'avait parlé d'un système d'exploitation sous marin. Où se trouvait il ? Au fond, au centre ? Rapproché de la cascade ou bien au contraire assez éloigné ?
Léïta, elle, vérifiait sa protection métallique, espérant sûrement que son livre n'ait pas pris l'eau. Moi j'avais...La radio ! Où était la radio ? Je ne me souvenais pas l'avoir prise lorsque j'avais plongé dans l'eau ! Se pourrait il que je l'ai laissée sur place ? Cette simple idée m'épouvanta, alors que j'en parlais à la jeune fille qui se contenta de hausser les épaules, remettant son livre dans sa sacoche de fer.
-Peu importe. Elle se serait détraquée avec l'eau.
-Mais qu'est ce qui t'a pris aussi de me pousser à l'eau ? On n'a plus de radio maintenant !
-Je t'ai poussé, mais tu n'es pas tombé. Ensuite, si je me rappelle bien, c'est toi qui l'as laissée. Et enfin, qu'aurais tu fait dans ce cas ? Tu te serais rendu ?
Là, elle venait de toucher un point faible. C'est vrai que j'avais du mal à imaginer ce que j'aurais pu faire à sa place. Courir ? Non j'étais trop fatigué. Me rendre ? Certainement pas ! Alors que restait-il ?
Comme je faisais chaque fois que j'étais vaincu, je levais les bras en signe d'énervement avant de les laisser retomber le long de mon corps, soupirant bruyamment.
-D'accords admettons...qu'est ce qu'on fait maintenant ?
-On va marcher.
-C'est tout ? Et pour aller où ?
-On a fait le plus dur : trouver le lac. Maintenant, il ne nous reste plus qu'à trouver les otages.
-Que ? Quoi ? Mais ça ne va pas la tête ? Cela représente plus de huit cents personnes ! Et après, où veux tu que nous les casions alors qu'on a ces fous aux trousses ?
-Tu as peur ?
-Non, j'improvise !
Léïtia se tut à son tour. Visiblement, j'avais touché juste également puisqu'elle entra dans une longue réflexion, regardant le lac d'un regard perdu. Je croisais les bras, réfléchissant à mon tour. Comment pourrait on d'ailleurs quitter cette maudite planète. Des vaisseaux amiraux se trouvaient tout autour de celle-ci, et rien ne laissait présager qu'ils étaient amicaux. La seule supposition que je pouvais avoir, c'était qu'ils voulaient éviter les pertes humaines.
-Nous avons des pilotes parmi les otages. Peut être que nous pourrions faire le chemin en sens inverse.
-Tu crois ? Et avec quel vaisseau ?
-Je ne sais pas, j'improvise.
-Ca va, ça va...dis je en grommelant.
Après un simple signe de tête, Léïtia s'en retourna dans la forêt, comme si elle venait de lui manquer. Moi je n'étais pas vraiment pressé d'y retourner. Les évènements récents qui avaient eu lieu ne me donnaient pas vraiment envie de refaire une course poursuite de ce genre.
La foret avait peut être l'air plus dégagée du coté des arbres, il était quand même difficile d'avancer à cause des branchages et des buissons à épines qui se trouvaient sur notre chemin. Ma mauvaise humeur eut tôt fait d'empirer, alors que je donnais des coups furieux pour me dépêtrer d'un accrochage avec un buisson.
-Saleté de...si seulement j'avais une machette, j'aurais...
-Tu as fini de te plaindre ?
Sans le vouloir, je me mis à rire de cette remarque. A présent, Léïtia ressemblait trait pour trait à ma mère qui m'avait souvent répété ça. Surtout à l'époque où je n'étais encore qu'un jeune garçon.
-Dis moi...Léïtia...qui sont tes parents ?
-Je ne sais pas.

Encore et toujours la même réponse...mais cette fois, j'étais bien décidé à en savoir d'avantage sur elle. C'était un véritable mystère qui pesait sur la jeune fille, un voile de ténèbres et de questions sans réponses.
-Oui ça tu me l'as déjà dit...mais...bon on va faire plus simple. Tu te rendais où lorsque tu as pris la même navette que moi ?
-Je ne sais pas. Une destination au hasard.
-Tu ne sais pas ? Mais qui t'a demandé d'y aller ? Une correspondance ? Est-ce que au moins quelqu'un s'occupe de toi ? Tu dois avoir de la famille, une tante ou peut être un frère ou un cousin.
Léïtia s'arrêta d'un seul coup, alors que je faillis presque la percuter. Cette fois, j'avais sans doute dit quelque chose de mal. Mais en fait, en observant son visage de prés, je constatais qu'elle était en fait en pleine réflexion.
-A quoi penses tu ?
-J'essaie de me souvenir.
-De quoi ?
-De tout. J'essaie de me souvenir de tout.
Ma prochaine question, ce fut avec hésitation que je la posais, car je la savais très indiscrète.
-Tu es amnésique ?
-Je ne sais pas. Mais je sais que l'on m'a pris mes souvenirs ! On me les a volé !
J'évitais d'en dire d'avantage, car Léïtia s'était maintenant mise à crier, serrant les poings, ses phalanges blanchissant sous l'effet de la pression de ses doigts.
Peut être avait elle connu un violent choc émotionnel. Peut être que c'était à cause de ça qu'elle se comportait si...bizarrement, de façon si mature. Elle avait peut être eu un accident. C'était tout un tas d'hypothèses que j'étais en train de m'inventer.
La jeune fille tourna la tête vers moi, les yeux embués. Elle était au bord des larmes...
-Qu'est ce que le général t'a dit ? Il parait qu'il t'a parlé du Projet Alpha Zero ? Qu'est ce que c'est ?
-Mais je ne sais pas ! Il a refusé de me le dire ? Et pourquoi ça t'intéresse tout à coup ?
-Si, tu le sais ! Je sais qu'il te l'a dit ! Dis le moi !
-Mais je ne sais pas, je te dis !
-Menteur ! Tu le sais ! Dis le moi ! Dis le moi !
Et elle continuait à hurler, à m'implorer, s'agrippant à mes vêtements alors qu'elle pleurait à chaudes larmes.
Dans de pareils cas, on ne sait jamais ce qu'il faut faire. La rassurer ? Lui dire de gentilles choses ? Lui tapoter le dos pour l'inciter à pleurer pour que ça aille mieux ensuite ?
Moi je ne savais que faire. L'enlaçant presque paternellement, je la laissais donc pleurer, lui caressant les cheveux pour la rassurer. Après plusieurs jours passés sur cette planète, à ignorer les insultes et les regards des autres, à survivre dans un lieu hostile, à tout décider à ma place, elle avait finalement craqué.
Mais c'était cela qui prouvait à mes yeux que cette fille, dont j'ignorais tout était humaine. Croyez moi ou non, mais j'ai longtemps cru que c'était une machine insensible.
Mais même les rivières se tarissent un jour, et bientôt, la source de ses larmes fut vide. Elle continuait pourtant de hoqueter, s'essuyant les yeux régulièrement et les faisant rougir. Une pareille tristesse...je n'aurais jamais cru pouvoir en voir une avec une telle intensité dans une vie.
-Alors maintenant, dis moi...pourquoi veux tu savoir ça ?
-Je veux savoir...c'est tout...
-Mais tu dois bien avoir une raison, non ? Je ne sais pas moi...par exemple, d'où connais tu ce mot ?
-C'est un code...un nom de code...C'est une sorte de projet porté sur des...des expériences, je crois...
-Des expériences ? Attends, attends...tu me fais peur là. Où as-tu entendu cela ?
-Sur une porte...seulement sur une porte...
A sa façon de parler, Léïtia était en train, en quelques sortes, de vider son sac. Son envie de parler, de vouloir se confier semblait avoir toujours été présente. J'avais déjà ressenti ça la première fois lorsqu'elle refusait de dormir après un cauchemar. C'était d'ailleurs à partir de ce jour qu'elle s'était définitivement attachée à « Harry Potter à l'école des sorciers » un nom que je trouvais, encore une fois, très enfantin.

-Sur une porte ? Et sur quelle porte ?
-Dans mes cauchemars...
-Dans tes cauchemars ? Tu veux parler de rêves prémonitoires ?
Bon d'accord...c'était de la science fiction ça, mais qui sait ? Après tout, peut être que les rêves prémonitoires existaient ? C'était drôle de penser à ça tout à coup, car, au fond, je n'y avais jamais cru. Mais qu'importe ? Ce n'était pas cela qui m'intéressait.
-Non...non je ne sais pas...tu connais la signification de ce mot ?
-Je l'ai entendu une fois. Enfin pas complètement...C'était dans une carte journalière. Enfin, je m'emmêle là ! En fait j'avais lu dans le journal qu'il y avait eu une attaque. Une attaque sur une station spatiale qui se trouvait en orbitre autour de Callisto. Et Macgallan m'a confirmé que cette attaque venait de lui.
-Où est le rapport ? hoqueta t-elle.
-Il m'a simplement demandé si je connaissais le projet Alpha Zero puis m'a confirmé que la station spatiale portait exactement le même nom. Voila, c'est tout ce que je sais.
Léïtia baissa la tête, s'accrochant un peu plus à mon t-shirt. Il était étrange de savoir qu'une petite fille pouvait s'intéresser à ce genre de choses, surtout à en faire une crise de larmes. Il me fallait absolument l'en détourner, faire en sorte qu'elle ne s'y intéresse plus du tout.
-Tu sais, il parait que là bas il s'est passé des choses...bizarres. Alors franchement, je te conseille de...
-Quelle genre de chose ?
Je me mordis la lèvre tout en détournant le regard. Cette question devait forcément arriver venant d'elle. Devais je lui dire ou pas ? Après tout, même moi, j'avais trouvé cela traumatisant.
-Et bien...il parait que l'on a trouvé des...des corps...des corps humains cryo...enfin, des morts quoi. Des morts congelés si on peut simplifier la chose.
-Oui, je sais...il y en avait douze...
-Comment le sais tu ? Ne me dis pas que tu lis ce genre d'horreur quand même !
-C'est toujours dans mes cauchemars...Derrière la porte Alpha Zero...à chaque fois, je fouille toute la pièce...il y a plein de morts, mais je m'en moque...à chaque fois, je veux savoir...et à chaque fois, il n'y a rien...tout a disparu...il n'y a que des morts.
Si moi je venais un jour à avoir ce genre de cauchemars, j'allais sûrement finir par devenir fou. Comment Léïtia pouvait elle parler de cela en gardant un calme aussi froid ? Cauchemarder sur ça, c'était assez...écoeurant, je ne voyais pas d'autre mot. Voyant que je ne l'interrompais pas, elle continua de plus belle, me contentant ses rêves.

-A chaque fois, je regarde les chiffres des casiers où se trouvent les corps...cela s'arrête toujours à 12...à chaque fois, je les observe, et à chaque fois, je vois leur bracelets...le même que le mien...
Nos deux regards descendirent en même temps sur ce fameux bracelet qu'elle n'avait jamais voulu me montrer. Gentiment, je lui pris le poignet et le retournais pour découvrir à nouveau ce fameux chiffre 13. Mes cheveux se hérissèrent, alors que je ne parvenais à me détacher de ce chiffre porteur de malheur.
J'ai déjà lu des livres. Oh, je ne suis pas un grand lecteur, et vous devez sûrement vous demander pourquoi je vous parle de cela en ce moment. Mais, j'ai été, pendant un moment, ce que l'on pourrait appeler un « mordu des thrillers ». Vous savez, ce genre de roman policier assez sombre, capable de vous faire dresser les cheveux sur votre tête en un temps record.
Et bien, je crois n'avoir jamais été effrayé par quelque chose après avoir écouté quelqu'un, surtout une jeune fille comme Léïtia. C'est durant ce type de moment que le mystère grandit encore plus, et il n'y a rien de plus frustrant que d'avoir un mystère entre les mains et de ne connaître aucun moyen pour l'éclairer. Certain aime ça pourtant...et bien pas moi.
-Dis moi, tu as inventé tout ça, n'est ce pas ? Je veux dire, tu n'as fait que rêver, j'imagine.
-Tu me crois capable d'inventer ce genre de chose ?
Elle se remit aussitôt à pleurer. Je faillis penser que c'était une fille assez sensible, mais cela n'aurait pas été très honnête de ma part. Je l'installais donc sur le sol recouvert d'herbe jaune. Elle se força à continuer, alors que ses larmes coulaient à flot le long de ses joues.
-Je peux parler...je sais que je peux parler...et avant, je ne savais pas parler...maintenant je peux...mais dans mes cauchemars, je suis toujours muette...toujours, toujours ! Et pourquoi je ne sais plus nager ? Je suis certaine pourtant de savoir nager.
J'avais un peu de mal à comprendre ce qu'elle voulait me dire, c'était assez confus. Et je ne fus pas si surpris que ça de l'entendre redire qu'elle savait nager auparavant. Pour moi cela semblait bizarre : soit on sait, soit on ne sait pas. De plus, ça ne s'oubliait pas si facilement que ça, c'était comme faire du vélo.
-J'ai du mal à saisir...mais vu la façon dont tu m'en parles, tu as l'air d'avoir vécu tout ça. Rassure moi en me disant que c'est faux.
-C'est vrai...
J'ouvris la bouche, prêt à lancer une réplique, mais me ravisai presque aussitôt. Cette fois, c'était gagné : j'étais vraiment effrayé. Par instinct, je voulus m'éloigner de Léïtia, mais ses sanglots m'empêchèrent de faire tout mouvement. Ce n'était qu'une enfant...une petite enfant sans parents, sans famille, sans rien...Qu'aurait fait maman à ma place ? Elle l'aurait facilement consolé grâce à son instinct maternel. Et Eddie ? Il n'aurait eu aucun mal à la faire rire. Mais moi, comment je faisais ? Je me sentais assez pitoyable tout d'un coup. Je décidais donc de m'accrocher sur les seules choses que je savais faire, c'est-à-dire la discussion tranquille.
-Au fait, tu as pu finir ton livre ?
Aucun commentaire je vous prie...d'ailleurs, ma phrase eut pour effet de lui faire oublier tous ses problèmes. Comme quoi, même la magie pouvait exister dans ce monde de brutes.
-Je n'ai pas encore eu le temps...mais je veux connaître la suite...
-Tu sembles vraiment aimer cette histoire, au point de l'emmener partout avec toi, n'est ce pas ? Lui fis-je avec un gentil sourire.
-C'est la première fois que l'on m'offre quelque chose. Je n'avais jamais vue de livre avant.
-Disons que...ce n'était pas vraiment à moi...enfin peu importe, je suis content qu'il te plaise. Peux tu me résumer un peu l'histoire ?
-C'est compliqué...je...je ne sais pas comment résumer une histoire...il faut...dès que tu le pourras, il faut que tu le lises !
Son visage sembla s'illuminer, sans qu'elle parvienne à sourire. Ca aussi, elle devait sûrement avoir oublié comment faire. Quelle tristesse. Je lui fis un hochement de tête, lui faisant un petit sourire à la « Vom Dumm ». J'appelais ce sourire comme ça car il venait de ma mère, capable de me faire oublier rapidement tous mes petits tracas.
Avec le temps, j'avais pu assimiler les détails de son visage et les recopier sur le mien. Je sais, ça parait ridicule dit comme cela, mais c'était la stricte vérité !
-D'accord, je te promets de le lire dès que je le pourrais. En attendant, je pense que nous pourrions oublier cela pendant un moment et avancer.
Prenant une voix sévère et levant le doigt en l'air, je la regardais de haut, essayant d'imiter sa voix à la perfection.
-Nous avons assez perdu de temps, il faut y aller !
-Il va aussi bientôt faire nuit d'ici quelques heures. Mais la Horde nous croit morts, ce qui nous donne un avantage.
C'était enfin la Léïtia que je connaissais. Depuis le temps, elle commençait sérieusement à me manquer celle la, pensais-je avec amusement.
Je revins à la réalité en me mettant à frissonner. Comment oublier que l'on était complètement mouillés. Maintenant que j'y repensais, la jeune fille était dans un piètre état. Ses cheveux décoiffés tombaient en cascade un peu partout sur son visage, comme un rideau. Et ma veste bleue...n'en parlons pas. C'était à se demander comment elle avait pu résister.

Avec la nuit qui approchait, c'était risqué de se retrouver avec des vêtements mouillés.
-Euh...je ne veux pas être négatif, mais on ne risque pas d'aller vraiment loin dans cet état. Tu ne crois pas que nous devrions allumer un feu ? Enfin je dis ça, je dis rien.
-On risque de...
-Oui, je sais je sais ! On risque de se faire repérer. Mais tu es peut être une sur-femme, ce que je commence à sérieusement croire, moi je ne suis qu'un homme parmi tous les hommes.
-Et alors ? Je ne comprends pas.
-Ce que je veux dire, tu vas sûrement encore me trouver bon à rien et faible, c'est que l'on pourrait trouver une sorte d'abri qui nous permettrait d'allumer un feu.
-Tu sais allumer un feu, toi ?
-Je dois avouer que non...dis je en haussant les épaules le plus naturellement du monde.
-Alors on marche. On s'arrête dès que l'on voit quelque chose qui pourrait servir.
Je faillis m'écrier « enfin une idée qui me plait » mais c'était un peu fort là. Depuis le temps, je devais passer pour un sacré froussard incompétent. Mais soyons réaliste : vous avez déjà fait de la randonné en pleine nuit juste après avoir pris un bain avec vos vêtements ? Non ? C'est bien ce que je pensais !
Par contre, je ne sais pourquoi mais je me sentais en pleine forme. Mes jambes avaient repris de la vigueur et étaient prêtes pour une petite course...enfin, il fallait voir le temps que je pourrais à nouveau tenir.
Nous partîmes donc sous le couvert des bois, un peu plus rassurés de savoir que les recherches à notre encontre avaient sûrement été abandonnées. Nous étions peut être tout près de notre objectif, et je repensais à ce qu'avait dit Léïtia, à savoir, utiliser les pilotes du Palmarès qui avait explosé pour pouvoir quitter cette planète.
Mais encore une fois, les mêmes problèmes me gênaient, où trouver une navette capable de contenir tous les passagers ? Et si c'était possible d'en trouver une, comment faire pour s'en aller en toute discrétion ? Je ne sais pas si vous imaginez la foule que cela fait, huit cents personnes regroupées en file indienne.
Enfin, je repenserai à tout cela plus tard. Nous étions toujours dans la forêt, mais sans le vouloir nous nous étions dirigés vers la paroi du volcan qui entourait le lac. Nous aurions pu continuer sur le coté si nous n'avions pas trouvé un trou béant de plus de dix mètres de haut, et pratiqué dans le mur.
En langage commun, cela s'appelle une grotte. Comment avait elle été faite et pourquoi ici, ça je ne le savais pas. Mais elle était bien réelle, c'était tout ce qui importait. Je m'arrêtais à quelques pas de celle-ci alors que Léïtia faisait de même.
-Qu'en penses tu ?
-Si elle n'est pas assez profonde, la lumière ressortira facilement et sera visible.
-J'ai compris...bon, allons voir ça de plus prés dans ce cas.
Je venais de découvrir un nouveau trait de caractère appartenant à Léïtia. Elle était perfectionniste. J'aurais dû le remarquer depuis longtemps, mais ce fut seulement maintenant que je m'en rendis compte. Bon...il n'est jamais trop tard pour le savoir.
Cette étrange grotte ressemblait à un tunnel obscur. Avait il un fond ? J'en doutais sérieusement car après plus d'une vingtaine de mètres, plus aucune lumière ne parvenait à filtrer à l'intérieur. Il faut dire que le soleil commençait maintenant à décliner à l'horizon. Mais cela me fit sourire, tandis que je me retournais vers Léïtia qui avait croisé les bras.
-Alors ? Ce n'est pas le bonheur ça ?
-Si on veut. Il fait froid et on ne voit pas le bout.
-Tu n'es jamais contente ! Alors c'est oui ou bien c'est non ?
J'avais l'impression de demander la permission à ma mère...Et pourtant, encore une fois, elle n'avait que quatorze ans alors que moi j'en avais vingt deux. Mais il faut dire qu'une véritable autorité se trouvait en elle, une autorité de meneuse.
-Il faut de l'écorce, du bois sec et des brindilles. S'il nous manque un seul de ces éléments, on peut oublier l'idée de faire du feu.
-Compris chef ! dis je en me mettant au garde à vous avant de me précipiter dehors.
Quel enfant je faisais ! Cela ne me ressemblait pas du tout...Mais il y a bien des moments dans la vie où l'on a le droit de s'amuser tout de même ! Je cherchais donc tout ce que Léïtia m'avait demandé dans la foret, arrachant des gros morceaux d'écorce aux arbres et fouillant le sol à la recherche de brindilles suffisamment sèches pour être brûlées. Et je fis tout cela en un temps record !
Je ne sais pas pourquoi, mais je revins sur mes pas. Peut être pour voir la cascade...oui c'était pour cela ! De là où j'étais, elle était toujours aussi impressionnante. Combien de mètres faisait elle ? Je n'en avais aucune idée, mais c'était un véritable toboggan de l'enfer. Et dire que j'étais passé par là !

A présent, j'avais vraiment beaucoup de mal à y croire. Je suivais lentement sa courbe des yeux, sa forme arrondie à son sommet du à la puissance de la rivière à cet endroit. Malgré le manque de lumière, je pu discerner une cascade...une magnifique cascade aux couleurs chatoyantes. Elle n'était presque plus visible, mais je pus facilement voir le rouge, le jaune et le rose à sa surface. Si Léïtia voyait cela...non, cela allait peut être lui rappeler qu'elle ne savait plus du tout nager.
Je soupirais fortement, profitant de son absence. C'était vraiment bizarre cette histoire. Tout ce qu'elle m'avait appris semblait irréaliste...et pourtant, ça concordait parfaitement avec mes informations.
Elle disait avoir vu ces corps, que ceux-ci étaient numérotés jusqu'au chiffre 12 et qu'ils portaient le même bracelet qu'elle. La seule chose que je savais et que j'avais pu vérifier était que ses corps existaient vraiment, d'après la presse : des corps cryogénisés.
Mais, elle avait le chiffre 13 sur son bracelet. Cela voulait il dire que...non, c'était bien trop ridicule ! Il ne fallait pas croire tout ce qu'elle racontait ! Je suis persuadée qu'elle n'a jamais voulu me mentir, mais qu'elle a été si choquée par quelque chose qu'elle «croit » avoir vu.
Bon, je n'étais pas psychologue et cela commençait vraiment à me donner mal à la tête. Je décidais donc de revenir à la grotte qui allait nous servir de refuge provisoire.
Je parcourais la foret pour la troisième fois, recroisant les mêmes arbres, les mêmes plantes, les mêmes rochers. C'était étrange, mais je commençais vraiment à m'habituer à cette nature, à ce silence. Moi qui avais toujours vécu dans la ville lumière qu'était Paris, c'était une expérience nouvelle. Pour la première fois, je crus y apercevoir un bénéfice dans tout ça. Voila maintenant que je parlais philosophie...décidément, je changeais vraiment. Est-ce que Eddie allait me reconnaître ? J'espérais bien que oui.
J'arrivais enfin à la grotte après plusieurs minutes de marche. J'étais vraiment soulagé, le froid commençait à me faire mal comme si des épines s'étaient enfoncées un peu partout dans mon corps.
Mais en y entrant, je sus que quelque chose n'était pas normal. Léïtia était debout, fixant le tunnel en face d'elle sans bouger ne serait ce qu'une fraction de seconde.
-Léïtia, que...
Ce fut un grognement qui me coupa la parole. Un puissant grognement...où devrais je dire rugissement. Mes bras lâchèrent tout ce qu'ils transportaient, tombant sur le sol dans un bruit qui résonna au moins quatre fois. Un nouveau rugissement de colère accompagna se bruit gênant.
Je les vis alors : Deux pupilles violettes se trouvant en suspension dans le noir. Comment savais je que c'était des pupilles ? Celles-ci allaient rapidement de Léïtia à moi, clignant parfois plusieurs fois de suite avant que le rugissement ne résonne de nouveau.
Un bruit se fit entendre, un bruit de pas. Une goutte de sueur coula le long de mon bras droit alors qu'une sensation de froid s'attaqua à ma nuque. La bête enfin sortit de l'ombre, nous avions en face de nous le roi de la brousse : un puissant lion à la crinière noire.
Ses pupilles violettes se rivèrent sur moi puis sur la jeune fille qu'il croyait sans défense. Il rugit une nouvelle fois avant de se détendre, prêt à passer à l'attaque...





Chapitre 12 Projet Alpha Zero

# Posté le samedi 19 janvier 2008 07:01

Les rôles

Les rôles
Il faut de tout pour pouvoir faire une bonne histoire: Un bon scénario, un bon décors mais surtout de bons personnages (rassurez vous, je ne dis pas ça en rapport avec là loin de...sinon je n'aurais pas prit la peine de faire ce blog). Ces acteurs imaginaires, tout droit sortit du néant de leur créateur, remplissent le rôle premier qui fait qu'une histoire est une histoire, justement! Quand y pense, il est logique de savoir que, sans personnage, une histoire n'existerait pas.me le narrateur représente un personnage, bien à part. Pourquoi dire quelque chose d'aussi insignifiant? Et bien, tout simplement parceque je voulais, aujourd'hui, parler de mes personnages bien à moi. Ahah je vous sentvenir "mais qu'il est lourd celui là!" Et oui, je vais vous martyriser pendant trés trés longtemps!

Ce que je recherche, avant tout, est de toujours donner une raison d'être à mes petits personnages: Tous, quel qu'ils soient, doivent avoir leur propre biographie, leur propre physique et leur propre caractère pour qu'ils puissent éxister en tant qu'être bien à part. Ne le niez pas, nous sommes tous différents! Je veux que cette sensation de différence réapparaissent dans mes histoire. Je vais prendre un exemple trés simple: Millie! Oui, la jeune serveuse à l'auberge du voyageur et qui semble avoir connut une fin tragique.

C'est une jeune femme facilement reconnaissable par ses deux longues tresses qui ornent sa splendide chevelure. De nature coquette et quelque peu naïve, elle crois tout ce qu'on lui dit et à une faiblesse pour les beaux hommes. Elle s'est tourné vers la restauration à la mort de ses parents, ne trouvant pas d'autres domaines où elle aurait put exploiter ses maigres compétences. Egalement craintive, elle ne supporte pas la violence et la menace, ce qui expliquerait son attitude envers les traqueurs.


Voici l'histoire de Millie, une personne qui n'aurait eut que peu d'importance dans l'histoire de la Pierre des cinq lois...mais pas inexistante! Je le répète, je veux que chaque personnages ait un rôle particulier! Et au fait, à quel personnage ressemblait vous, que ce soit dans mon premier Projet ou dans mon second? Personnellement, je me tournerais plut vers ce cher Von Dumm, avec sa capaci ridicule à toujours positiver. ^^

# Posté le lundi 21 janvier 2008 13:23

chapitre 12 Pierre des cinq lois

Chapitre 12


C'était comme une petite pièce sombre...si sombre qu'il était impossible d'y discerner quoi que ce soit. Elle ne devait pas être plus grande que l'ancienne pièce principale de la bergerie, celle qui avait disparu dans les flammes. Cet évènement devait remonter à une semaine...et pourtant Tenak revoyait encore les pièces de bois calcinées, les poteaux arrachés et les instruments de cuisine presque entièrement fondus. Le feu pouvait parfois être une bénédiction...ou bien un véritable fléau ! C'était le feu qui avait activé la pierre des cinq lois et c'était le feu qui avait rasé la bergerie du défunt Jonathan !
Et pourtant, en cet instant, Tenak aurait voulu avoir du feu pour pouvoir reconnaître l'endroit où il se trouvait en ce moment même. Où était passé la Rose Noire ? Le crabe géant ? La mer agitée ? Alors que les roulis du navire ne l'accablaient plus, Tenak eut tout de même la nausée. Il avait largement sa dose d'évènements incompréhensibles ! Pourquoi celle-ci venait s'ajouter à tous ces problèmes ?
-Un peu de lumière, seigneur ?
Tenak se retourna. Qui avait dit cela ? Il n'eut pas le temps de se poser d'autres questions, une grande flamme illumina la pièce, aveuglant ses yeux trop habitués aux ténèbres. Le jeune berger recula jusqu'à sentir le mur contre son dos, protégeant ses yeux avec ses bras. Lorsqu'il se fut enfin habitué à la lumière, ce fut pour ne pas en croire ses yeux.
Etait-ce un rêve ? Sans doute car il se trouvait justement dans le petit salon de la bergerie. Tout y était : la table basse pour les repas, les placards à ustensiles, et même la vielle chaise du vieux berger. Le feu venait d'un grand âtre de pierre...celui où la pierre était tombée. Mais il y avait quelque chose de différent...les fenêtres ainsi que l'escalier avaient totalement disparu. Et où était passée la porte ?
-Est-ce que je rêve ?
-D'après toi ? Cela pourrait très bien être la réalité, une illusion, une pensée, un rêve...ou peut être les quatre à la fois !
Cette voix, la même qui avait allumé la pièce, était toute proche. Et pourtant la salle semblait vide. Ridicule...c'était sans doute encore un de ces rêves idiots ! Et pourtant, tout semblait si vrai...du sol que ses pieds foulaient jusqu'à l'une des chaises qu'il toucha du bout des doigts.
-Alors ? Qu'en conclus tu ? répéta la voix, amusée.
-Que se passe t-il ? Montrez vous !
-Mais je suis ici, seigneur.
Tenak sursauta, pivotant sur ses jambes. Tout près de l'âtre qui brûlait doucement, une silhouette était assise sur la chaise réservée au vieux berger. Pourquoi ne l'avait-il pas remarqué tout de suite, d'ailleurs ? Peut être parce qu'il n'était pas là avant...
En s'approchant, Tenak s'était attendu à sauter de joie en reconnaissant Jonathan...et pourtant cette silhouette ne lui était pas familière.
C'était un homme de taille moyenne. Ses cheveux longs et roux étaient resserrés en un chignon, à la manière des mercenaires. D'ailleurs, une large épée se trouvait couchée sur ses genoux alors qu'une petite arbalète reposait sur l'un des pieds de la chaise.
Ses bottes en cuir étaient énormes et un plastron noir luisait contre son torse. Cet homme était sans doute très dangereux ! Et pourtant, le jeune berger n'en eut pas peur. Pourquoi ? Il ne le savait pas lui-même...
-Je peux savoir ce que vous faites chez moi ? dit-il, agacé.
Un sourire apparut sur le visage du mercenaire roux qui leva un doigt en signe de silence, croisant les genoux comme pour mieux s'installer.
-Ce serait plutôt à moi de te dire cela. Mais je t'ai invité...nuance ! C'est donc si...ressemblant que ça alors ? C'est rustique mais j'aime bien.
Tenak leva un sourcil, agacé, avant de porter la main à sa ceinture, prêt à dégainer sa propre épée. Mais il ne la trouva pas, pas plus que les clochettes qui devaient être accrochées à sa tunique. Et où était passée sa tunique au juste ? A la place, il portait de simples vêtements en toile...ceux de son enfance, fabriqués par sa mère, la douce Bénédicte.
Etonné plus qu'apeuré, Tenak leva les yeux vers l'étrange personnage qui souriait toujours, les mains sur les hanches.
-Ca fait bizarre, n'est ce pas ? C'est pareil pour moi. D'ailleurs, je ne pensais pas que cette bicoque t'avait autant marqué. Ca fait combien d'années que tu as vécu ici avec ton oncle ? Cinq ans je crois ? Non, plutôt sept !
-Qui êtes vous ?
Cette fois, le jeune berger avait parlé sur un ton qui ne se voulait pas du tout menaçant. Il ne connaissait pas du tout cet homme, il en était certain. Et pourtant, ce n'était pas réciproque apparemment...
-Répondez moi ! s'écria t-il.
-C'est comme cela que tu remercies la personne qui t'a sauvé la vie par deux fois ?
-Pardon ?
Tenak se mit à réfléchir. Les fois où il avait été en danger, il s'en était sorti tout seul. Pour le reste, c'était Apolïncer qui lui était venu en aide. Les paroles de ce mercenaire n'avaient donc aucun sens ! A cette idée, le jeune berger se rengorgea, haussant encore le ton.
-On ne s'est jamais vu et vous ne m'avez jamais aidé ! J'aimerais que vous arrêtiez de parler par énigme, on dirait...
-...ton oncle ? Curieux...enfin c'est bien ce que je pensais : courageux mais un peu bêta ! Enfin ce n'est pas grave, on fera avec.
L'homme eut un large sourire avant de se lever, prenant son épée dans sa main gauche. Il se déplaça ensuite de quelques pas, levant sa main droite vers les flammes dansantes, comme pour se réchauffer. Tenak se rendit alors compte que l'atmosphère était glaciale, comme par une nuit d'hiver. Il se força donc à avancer à son tour vers le feu, tendant ses mains en avant pour pouvoir réchauffer ses doigts tremblants.
-On va commencer par le commencement, hein ? Je m'appelle Lilyamon. Mais tu peux m'appeler Lilya, seigneur.
-Je ne suis pas seigneur ! cracha Tenak sur le ton du mépris. Pourquoi un nom aussi...
-...féminin ? Disons qu'il y a peu de choses que je pourrais envier à une femme, pour mon visage.
Levant les bras vers son chignon, le mercenaire retira une petite cordelette bleue qui rattachait ses cheveux, tirant dessus d'un geste presque gracieux. Aussitôt, ses cheveux tombèrent en cascade de chaque coté de son visage. Le jeune berger en fut si étonné que toute colère disparut de ses yeux, trop occupé à constater que cet homme...avait réellement le visage d'une femme. Le propre regard du mercenaire pétilla, alors qu'il rengainait sa large épée dans un fourreau incrusté de nombreuses pierres multicolores.
-Curieux aussi, n'est ce pas ? La nature m'a faite comme ça, ce qui n'est pas aussi dérangeant qu'on y pense. Mais parlons plus sérieusement...Tu me vois tel que j'étais il y a cent trente ans.
-Cent trente ans ? Dites moi que c'est une blague, parce que je ne trouve pas ça vraiment amusant !

Lilya pouffa, remettant sa coiffure si singulière en place. Il y avait beaucoup de choses que Tenak ne comprenait pas. Mais cette fois c'était à en devenir fou ! Lilya dut s'en rendre compte puisqu'il continua, parlant d'une voix amusée.
-Je ne sais pas résumer les choses comme elles devraient être...j'attendrais les « autres » avant de tenter de t'expliquer comme il faut.
-Les « autres » ? Quels « autres ? »
-Oublie pour le moment...Tu te demandes sûrement où on est ? Je vais essayer de faire simple malgré moi...quelle est la personne à laquelle tu tiens le plus ?
-Ma mère. S'exclama le jeune berger sans une once d'hésitation.
-Et quel est l'endroit qui t'a apporté les meilleurs souvenirs ?
-Ma...hésita Tenak. La bergerie ?
-Quel effet cela faisait de la voir réduite en un tas de cendres ? Un tas de braises encore fumantes et odorantes ?
Sur le moment, Tenak ne comprit pas, agacé que l'on puisse avoir si peu de respect pour ses souvenirs...souvenirs que Lilya n'était d'ailleurs pas censé connaître !
Le mercenaire siffla entre ses dents, ne détachant pas son regard des flammes qui dansaient sous ses yeux, faisant craquer le bois de l'âtre.
-Et bien, t'es un peu lent à la détente, seigneur !
Le jeune berger ne fit aucune remarque sur la nouvelle énonciation de ce mot, trop abasourdi par ce qu'il venait de comprendre. Le jour où il avait retrouvé la bergerie détruite, la tristesse s'était manifestée sous la forme d'une lumière bleu pâle. Cet homme qui en savait autant ne pouvait être que...non, c'était invraisemblable !
-Vous dites que vous m'avez sauvé par deux fois...comment cela se fait-il ?
Lilya sembla déçu, s'éloignant du feu pour revenir s'installer sur la vieille chaise de Jonathan.
-A Shihab, seigneur ! Vous ne vous rappelez vraiment pas ? A moins bien sûr que vous vous preniez pour un véritable bretteur confirmé, ce qui m'étonnerait un peu, étant donné le peu de temps que vous avez passé à vous entraîner !
Tenak ne répondit pas, trop absorbé dans ses réflexions. Tout s'expliquait ! Lorsqu'il avait combattu le chef de régiment il s'était senti bizarre, comme si quelqu'un d'autre se battait à sa place. Et ce fut la même chose lors de sa première rencontre avec Alisha. Tout se mélangeait dans son esprit, tel un tourbillon de pensées incontrôlables. Sur le coup de la peur, il se surprit à hurler.
-Laissez moi sortir d'ici ! Laissez moi tranquille ! Je veux sortir d'ici !
-Comme vous voudrez seigneur...soupira Lilya. Ainsi la tristesse peut rendre aveugle.
**



-Ca y est, il revient à lui !
-Ecartez vous, bon sang ! Laissez le respirer !
Tenak roula instinctivement sur lui-même, recrachant l'eau qui s'était infiltrée jusque dans ses poumons. Il hoqueta ainsi pendant plusieurs secondes, vidant sa poitrine de l'eau de mer et inspirant une grande goulée d'air. Le jeune berger préféra tout de même ne pas ouvrir les yeux, se forçant à respirer par saccades.
Tout autour de lui, il sentait de nombreuses personnes qui chuchotaient des paroles incohérentes, alors que l'eau ruisselait sur son front. Quelqu'un se pencha sur lui, le forçant à ouvrir un ½il, sentant une ombre lui recouvrir le visage.
Apolïncer le regardait, visiblement soulagé de savoir que le jeune berger n'avait rien. Tenak toussa une nouvelle fois avant de constater que les vêtements du contrebandier étaient trempés et sa cape noire ainsi que son bandeau bleu et son baudrier avaient disparu. C'était étrange de voir cet homme aussi...trempé et peu vêtu, alors qu'il l'avait toujours vue propre et bien coiffé.
-Que...que s'est il passé ? Où est Lilya ? Et ma maison ? Où est-elle passée ?
Il aperçut le maître d'équipage chuchoter quelque chose au contrebandier alors que celui-ci acquiesçait de la tête. Qu'est ce qu'il avait froid ! Et pourquoi était-il aussi trempé lui aussi ?
-Ten, tu délires. C'est normal, t'es quand même passé à deux doigts de la mort !
-Quoi ?
-Ben oui ! ajouta le maître d'équipage. Lorsque t'as coupé la pince de cette saleté, le choc a été tel que t'es passé par-dessus bord !
-C'est vrai ça ? demanda le jeune berger, éberlué.
Apolïncer hocha positivement de la tête, alors que Tenak fermait les yeux pour ne plus devoir observer tous ces visages inquiets penchés vers lui. La suite ne faisait aucun doute...c'était d'ailleurs pour cela que le contrebandier avait ses vêtements trempés. Il se risqua tout de même à poser la question après avoir toussé, recrachant encore quelques gerbes d'eau. Un horrible goût de sel et d'algues lui piquait la langue, mais c'était encore supportable.
-Que s'est il passé ensuite ? Je ne me rappelle rien.
-Devine, gros malin ! J'ai du me jeter à la mer pour venir te secourir !
-Ce marin d'eau douce a sauté à l'eau sans même réfléchir ! résonna la grosse voix du capitaine Wendol. Sans même s'attacher à une corde ! Avec les roulis de l'océan, qui sait si les dieux des mers avaient décidés de t'emporter également.
Tenak discerna de l'amusement dans le ton de sa voix, alors qu'il était évident que le contrebandier était en train de se faire réprimander. A cette idée, un léger sourire décontracta le visage du jeune berger qui écarta une mèche devant son visage d'un geste lent. Trop inquiet pour faire attention au capitaine, Apolïncer grogna, vérifiant qu'aucune blessure n'affectait le corps de Tenak, sans doute à cause du sel de mer...
-Enfin peu importe, continua le capitaine, t'as sauvé ma perle et mes gens d'une mort certaine et douloureuse.
-Hein ? Mais j'ai rien fait ? s'étrangla Tenak, reposant sa tête sur le sol à cause de la migraine qui commençait à l'emporter.
-Erreur Ten ! En tranchant net le bras de cette saleté, t'as fais basculer la situation ! Euh...Tenak...ça va ?
Tenak avait fermé les yeux, respirant faiblement. Lentement, il leva le bras vers le ciel, le poing fermé et son pouce dépassant de celui-ci. Dès que tous les marins virent ce signe, une puissante exclamation de joie éclata sur la Rose Noire.
Le jeune berger eut un nouveau sourire en entendant tout l'équipage chanter et danser sur un hymne marin. Il ne les vit pas brandir à plusieurs la pince au dessus de leur têtes, riant et se donnant de grandes tapes sur les épaules. Il venait de reperdre connaissance...Ce fut un sommeil chargé en rêves aussi étranges que flous. Tel des oiseaux qui volaient à tire d'aile dans le ciel avant de disparaître soudainement.
Lorsqu'il se réveilla, Tenak resta allongé, sentant un drap doux et soyeux sur ses épaules et un oreiller de velours où sa tête reposait doucement. D'horribles roulis secouaient fortement le bâtiment, donnant la nausée au jeune berger. Etait-ce une nouvelle attaque de crabe géant ? Un terrible grondement résonna à ses oreilles tel un coup de tonnerre. Tenak enfouit sa tête sous l'oreiller, étouffant un grognement agacé.
Il ne pouvait s'agir que de l'orage dont le capitaine Wendol avait parlé. Son c½ur se souleva lorsque la Rose Noire se pencha à l'avant avant de se redresser brusquement...c'était la première fois, depuis le départ de Shihab, que le jeune berger sentit le mal de mer venir lui chatouiller le ventre, donnant à son visage un aspect aussi pâle que la lune elle-même. Le jeune homme allait étouffer un juron lorsqu'il entendit une plainte, tout près de lui.

Décidé à savoir ce que c'était pour oublier les protestations de son estomac, Tenak poussa l'oreiller, ouvrant les yeux d'un air endormi. Ceux-ci le démangeaient horriblement, sans doute encore à cause de l'eau de mer qui s'était infiltrée entre ses paupières.
Il les frotta doucement avant de se redresser, réprimant un bâillement lorsque la petite plainte s'éleva de nouveau. Au même moment, un terrible roulis ébranla le navire, forçant Tenak à s'appuyer contre le mur pour ne pas perdre l'équilibre.
Une fois que le tangage eut fini, il observa avec intérêt la petite cabine dans laquelle il se trouvait. C'était une petite pièce, ne contenant que le lit de Tenak, une commode, une toute petite fenêtre sans volets et quelques cintres sur lesquels son épée rangée dans son fourreau se trouvait accrochée.
Mais sur un autre de ces cintres, une chaîne refermée autour d'un cadenas à double serrure était accrochée. Cette chaîne menait à une autre collier de métal qui lui-même se trouvait...autour du cou d'Alisha ! Tenak se frotta les yeux avec plus d'insistance, essayant de dissiper un brouillard qui dansait devant ses yeux.
La jeune Navïn était recroquevillée sur elle-même, les bras autour de ses genoux et la tête enfouie entre ceux-ci, ses cheveux cascadant de tout coté. Lorsqu'un nouveau roulis anima une nouvelle fois le bâtiment, la jeune Navïn se releva aussitôt, lâchant un petit gémissement paniqué. Ses yeux, écarquillés de terreur, s'arrêtèrent sur le jeune berger qui la regarda sans comprendre. Elle l'observa se lever sans dire un mot, le regardant tenter de défaire la chaîne, sans succès, et de s'accroupir près d'elle.
-Est-ce que...est ce que ça va ? Tu as l'air...
Avant même qu'il ait eut le temps d'achever sa phrase, une nouvelle secousse toucha la Rose Noire, alors qu'Alisha jetait ses bras autour du cou de Tenak, poussant un cri de terreur qui résonna dans la cabine. Le jeune berger, surpris, perdit l'équilibre, tombant sur les fesses sans un bruit et essaya de dégager gentiment la jeune Navïn sans paraître brusque. Peine perdue...elle restait accrochée tout en enfonçant ses ongles dans la chair de sa nuque.
-Hé ça va, il ne faut pas avoir peur ! C'est juste une petite tempête, ça va passer rapidement. Enfin...je crois...
-La grosse barque va couler ! gémit la jeune femme. La grosse barque va couler et l'eau va tous nous emporter ! Au secours, l'eau va se refermer sur nous !
Tenak se mit à paniquer à son tour avant de se calmer tout aussi rapidement. C'était idiot enfin ! La Rose Noire avait déjà essuyé, apparemment, de très nombreuses tempêtes et avait même résisté à l'attaque sauvage d'un crabe-démon échoueur ! Sa coque en bois-de-fer était beaucoup trop résistante pour se fendre sous les assauts d'une tempête .
-Mais non, voyons. C'est un orage, tout simplement. Le roulis, c'est normal. Ca va...
-Les reeyaks de l'eau sont sur nous ! Au secours, au secours ! Il ne faut pas défier les reeyaks de l'eau en traversant leurs territoires ! Au secours, les reeyaks de l'eau sont sur nous !
Avec un nouveau cri de frayeur, Alisha repoussa brusquement le jeune berger, se levant d'un bond et tirant furieusement sur sa chaîne. Voyant que cela n'avait aucun effet, elle tenta de l'attaquer avec ses canines, toujours sans succès. Enfin, elle leva les mains, agitant les bras en tous sens comme si elle dessinait d'étranges figures dans l'air, puis désigna la chaîne du doigt.
Tenak ouvrit des yeux ronds, alors qu'un terrible crissement retentissait dans la pièce. La chaîne s'agita doucement avant que quelque chose ne repousse Alisha et le jeune berger. Ce dernier retomba mollement sur le lit, manquant de s'assommer contre la paroi. La Navïn, quant à elle, gisait sur le sol, le cou rougi à cause de la violente poussée qu'elle avait également reçue et qui l'avait retenue par le collier de métal, manquant de l'étrangler.
Curieusement, cette étrange tentative d'évasion avait définitivement calmé Alisha...ou presque en tout cas. Elle s'était de nouveau recroquevillée sur elle-même, ne lâchant plus que de longs et faibles gémissements.
Que s'était-il passé ? Lorsque le jeune berger regardait l'endroit qu'avait désigné la Navïn, il voyait à présent une mince couche de rouille recouvrir la chaîne, sans que cela n'ait attaqué le fer pour autant. Tenak leva un sourcil de stupeur : était-ce cela la magie Navïn ? Alors pourquoi cela n'avait pas fonctionné ?
Il chassa rapidement cette idée de sa tête, se re-concentrant sur Alisha qui devait terriblement souffrir des frottements du collier contre son cou. Elle n'esquissa pas un geste de recul lorsque le jeune berger s'agenouilla à nouveau près d'elle, examinant d'un ½il critique les marques rouges sur la nuque de la jeune femme.

Celle-ci dut le remarquer puisqu'elle cracha presque ses paroles, tel un venin venant du pire serpent au monde.
-Tu es en train de vérifier si ta nouvelle possession pourra te servir à quelque chose ?
-Mais non, pas du tout je...
-Tu as le même regard que tous ces ignobles et puants acheteurs qui sont parfois venus me tâter par dizaine ! Même ta marque ne peut pas changer ton regard et ta vision des choses, humain !
Quel poison...jamais encore on ne lui avait parlé ainsi, pas même le jour où le contrebandier s'était ouvertement moqué de lui dans la cale. Et pourtant, ce n'est pas de la colère que ressentit Tenak en cet instant présent. Non...plutôt la honte d'appartenir à une espèce aussi avide de pouvoir. Le rouge lui vint au front, alors qu'il détournait aussitôt les yeux.
-Non, non...je voulais juste regarder si tu ne...si tu ne t'étais pas blessée...c'est tout...
-Ah...répondit elle, décontenancée. Et bien vas-y, regarde « maître » ! Si tu as décidé de soigner ton esclave, je ne vais pas m'en priver !
Tenak ne répondit pas à cette nouvelle tentative de provocation, constatant avec gène que la peau était cloquée à certain endroit. Le frottement n'allait sans doute qu'empirer les choses ! En continuant sa petite inspection, il remarqua un pan de vêtements déchirés à l'épaule...Bien sûr, presque tout son vêtement était déchiré, mais il put constater que la queue et les oreilles n'étaient pas les seuls endroits recouverts d'une fine fourrure blonde.
S'éloignant de la prisonnière, il chercha son sac des yeux, le trouvant au pied du lit. Après l'avoir posé sur les draps, il défit la petite cordelette qui retenait fermée la poche intérieure, sortant ensuite son « Mythes et Légendes », sa bourse, son petit couteau de berger, sa gourde et un sac de cuir. Ouvrant ce dernier, il poussa un soupir avant d'en vider le contenu sur le lit. Il n'y avait que quelques feuilles d'arbres à l'intérieur, toutes de la même espèce et aucune composition qui puisse atténuer les douleurs de peau.
-Je suis désolé...je n'ai vraiment pas ce qu'il faut pour...enfin je pourrais faire un rembourrage pour éviter que ta nuque ne frotte de nouveau contre...
-Vas y toujours, « maître » ! De toute façon, cela ne pourra pas être pire !
Tenak chercha de nouveau dans ses affaires quelque chose qui aurait pu servir, mais rien ne lui sauta aux yeux. Peut être pourrait-il demander les clefs du collier au contrebandier...si celui-ci acceptait.
-Excuse moi...je n'ai vraiment pas ce qu'il faut pour...enfin j'essaierai d'arranger ça au plus vite, c'est promis. Tu as soif peut être ?
-Cette infâme eau ? cracha Alisha en tirant la langue. Non merci !
-C'est pas de l'eau, c'est du lait. Tiens goûte pour voir.
Tenak prit la gourde qu'il avait remplit du lait du marché de Shihab peu avant d'être trahi par le dénommé Jeulin. Puisque ce n'était pas de l'eau, peut être que la Navïn aimerait...Avec espoir, il lui tendit la gourde, alors qu'elle s'en saisissait d'un air méfiant. Elle la porta à ses narines avant de l'éloigner du bras le plus loin possible, réprimant une grimace de dégoût.
-Ca sent fort ! Non merci, je ne veux pas être empoisonnée par ça !
-Goûte enfin ! insista le jeune berger avec un sourire.
Vaincu par ce sourire, Alisha porta le goulot de la petite gourde à ses lèvres avec hésitation, ne détachant pas ses yeux une seule seconde du visage du jeune berger. Finalement, elle leva le bras prestement avant de le descendre presque aussitôt, n'avalant qu'une petite gorgée.
Tenak ne fut pas surpris de voir ses yeux papillonner de surprise alors qu'elle regardait le contenu de la gourde d'un ½il curieux. Alors, sans laisser le temps au jeune berger de comprendre ce qu'il se passait, Alisha vida d'une traite la flasque, laissant ensuite la gourde tomber par terre avec un soupir de satisfaction.
-Mais...mais...tu as...tu as tout bu ! fit Tenak d'un air dépité.
Il retourna la gourde d'un mouvement sec, constatant avec horreur qu'il ne restait pas même une goutte. La jeune Navïn se lécha les lèvres avec un sourire, faisant disparaître les dernières traces de lait sur sa bouche.
-Je n'avais encore jamais bu pareil nectar. Est-ce que les humains auraient définitivement abandonné l'alcool ? Et d'ailleurs, qu'est ce que c'est ? Un extrait d'herbes ? Le jus d'un fruit inconnu à mes yeux ?
-Mais non, enfin ! C'est le...c'est ce qu'utilisent les animaux pour allaiter leurs petits dès la naissance.
-Tu t'appelles bien Tenak, jeune humain? dit elle, faisant bouger ses oreilles si particulières de gauche à droite.
-Oui en effet. répondit Tenak, heureux que la jeune Navïn est retenu son nom. Dis...c'est bien de la magie que tu as essayé de faire ? Mon oncle m'a déjà brièvement parlé de la magie Navïn.
Alisha observa le jeune berger d'un regard suspect, regardant tout à tour la chaîne rouillée puis le sourire curieux du jeune homme. Avec un nouveau soupir, de fatigue cette fois, elle laissa son dos se coller contre le mur de la cabine, faisant cliqueter la chaîne accrochée à son collier.
-Oui et non...disons que c'est un effet négatif. Ma source est trop remuée pour que je puisse utiliser pleinement ses capacités. Ce morceau de métal aurait du logiquement se rompre.
-Ta source ?
-C'est comme...commença t-elle, remuant sa queue qui s'enroula sur elle-même. Pense à un récipient...à ta gourde par exemple. Que se passe t-il si tu l'agite avec son contenu ?
-Et bien le lait tourne. Enfin je veux dire, il tourne dans la gourde et sera remué pendant un temps.
-Voilà, c'est la même chose. Ma source est comme le contenu de ta gourde. Si elle est trop agitée par un manque de contrôle du corps et de l'esprit, ses effets sont aussi imprévus que faibles.
-C'est à cause de ta...peur des tempêtes ?
-Oui...gémit elle, baissant la tête.
Amusé et compatissant, Tenak voulut poser une main amicale sur l'épaule quasi-dénudée de la jeune femme. Mais celle-ci la repoussa brusquement, presque agressivement.
-Ne le prends pas mal, mais j'évite de me laisser toucher par n'importe qui.
-Je comprends...par contre j'aimerais connaître quelques réponses à propos de...
-Je sais, je sais ! souffla t-elle. Mais pas maintenant...plus tard ! J'ai besoin de réfléchir et il y a des réponses auxquelles je ne peux pas répondre pour le moment ! Mais tu aura tes réponses, rassure toi...c'est vital !
-Je comprends...répéta le jeune berger.
Tenak soupira avant de se lever, se rasseyant sur son lit. A présent que Tenak n'était plus là pour la rassurer de sa présence Alisha recommença à trembler, s'accrochant à sa chaîne avec un cri dès que la Rose Noire tanguait un peu trop brutalement à son goût.
Le jeune homme remballa rapidement toutes ses petites affaires dans son sac de voyage, voulant ensuite le poser au sol pour pouvoir retirer les draps du lit et les offrir à la Navïn tremblotante. Mais quelque chose attira son attention.
Lorsqu'il avait posé son couteau avec précaution dans le fond de son sac, il avait senti quelque chose de dur et de long à travers le tissu. De plus, pourquoi n'avait il pas tout de suite vu que ce tissu n'était pas le vrai fond de son sac ? Grossièrement attaché sur les parois du sac avec de la petite ficelle de couleur, elle devait cacher quelque chose que Tenak ne soupçonnait pas. Il reprit son couteau en main, coupant plusieurs lambeaux de ce double fond sous l'air interrogatif d'Alisha avant d'arracher le tout d'un coup sec. Ce qu'il vit le laissa interdit.

Ce fut presque avec les mains tremblantes que Tenak extrait la flûte de charme de son sac, la retournant pour voir sous tous les angles. Il n'y avait pas de doute, c'était bien la flûte que le vieux berger avait confectionnée, et ce fut grâce à cet instrument que Tenak découvrit l'existence des Navïns pour la première fois.
-Est-ce cela qui t'effraie à ce point, jeune Tenak ?
-C'est...
-Mais c'est un instrument Navïn ! hurla la jeune femme en se relevant d'un bond. Donne moi ça ! Où l'as-tu trouvé ?
-Je ne l'ai pas trouvé ! répondit-il, paniqué. Elle était là, cachée dans mon sac !
-Oh bien sûr ! Parce que c'est commun de voir ce type de jouet venir se cacher dans les sacs à l'insu de leur propriétaire ?
-Mais non ! C'est mon oncle qui l'a faite ! J'ai vu ses effets et elle est inutilisable maintenant !
Cette pensée lui rappela le terrible son qui sortait de l'instrument si le jeune berger avait le malheur de le porter à ses lèvres. C'était pire encore que les crissements de pattes d'un crabe-géant. Alisha fut d'ailleurs satisfaite de cette réponse, puisqu'elle reposa la flûte au sol, tandis que celle-ci vint rouler sur le plancher pour venir directement se cacher sous le lit.
-Quel genre d'humain est ton oncle ? Allez, parle-moi un peu de toi, jeune Tenak !
**


-Pourquoi n'avons nous pas pris de bateau pour atteindre le Célénistie ?
-Parce que, comme je te l'ai déjà répété cent fois, tout le port de Shihab est immobilisé par le seigneur jusqu'à nouvel ordre !
-Ah oui...C'est juste...
Vlad soupira, ramenant ses jambes en tailleur et posant ses mains sur ses genoux. Dans la vielle cheminée, faite avec des pierres rondes, rouges et à moitié effritées, un faible feu achevait les restes de bois qu'on avait daigné lui offrir.
Sérokine était avachi au fond de la cabane de bois, ayant ramené sa cape sur lui pour couvrir son torse musclé. Taral, lui, s'était mis à part, accoudé contre l'unique fenêtre de cette bicoque poussiéreuse. Jeulin pouvait sentir l'irritation de ses compagnons, sachant qu'ils devraient marcher pendant une longue semaine avant de pouvoir arriver au Célénistie.
Ils étaient partis tôt dans la matinée, il y a deux jours. Jeulin n'avait eu que le temps de faire des recommandations à la pauvre Bénédicte qui avait éclaté en sanglots, comme il l'avait prévu. Il l'avait confiée à une autre de ses connaissances, en espérant que celle-ci s'occuperait bien de la vieille femme. Ils avaient ensuite décidé de prendre le plus court chemin pour atteindre le Célénistie. Ils avaient traversé la grande plaine et avaient définitivement atteint la forêt Arboricole qui les séparait de leur dernière étape.
Trouver cette cabane abandonnée perdue dans les bois avait été une chance incroyable. On dit que la forêt Arboricole n'épargnait que rarement les voyageurs mal préparés qui osaient s'y aventurer. Jeulin et les autres auraient sans doute passé une nuit difficile, à cause du froid hivernal qui régnait en ces bois pendant le crépuscule, quelles que soient les saisons.
C'était rustique, pensa le jeune homme, appuyé près de l'un des murs rouges qui formaient la cheminée. D'un simple coup d'½il, il observait le grand tas de bois situé dans l'un des angles de la cabane. Le bois avait sûrement été entassé là pour permettre aux voyageurs de faire un feu sans trop de problèmes avec ce bois sec. Une véritable aubaine !
Jeulin ferma les yeux. Ce qui le gênait, c'était cette sensation d'ancienneté qui émanait de ces lieux. Il aurait été facile pour lui de croire que la cabane avait été là bien avant l'apparition de la forêt Arboricole. Une branche craqua dans l'âtre, alors que l'un de ces morceaux carbonisés se détachait pour venir rouler en dehors de la cheminée. D'un coup de talon habile, Jeulin ramena le bois calciné dans le feu avant de passer la main dans ses cheveux.
-Je me sens bien ici...murmura Sérokine, se retournant sur le coté droit pour avoir tous ses compagnons en vue. Cela me rappelle le bon vieux temps. Tu te rappelles Vlad ? C'était à l'Ouest de Shihab, non loin des ruines.
-Oui c'est vrai, pouffa son ami, on n'était que deux à cette époque encore. Deux bon gardes du corps comme on ne pouvait plus en faire.
-C'était la saison hivernale. Qu'est ce qu'on pouvait se les peler dehors. On a bien failli y rester. Tu te rappelles, dis, Vlad ?
-Pour sûr que je m'en rappelle !
-Et c'est là qu'on a croisé le Taral. Ca a été une sacrée aubaine !
Taral soupira, ne détachant pas les yeux de la fenêtre, comme s'il cherchait quelque chose au dehors. Il adoptait toujours une expression d'indifférence, mais pas assez pour tromper Jeulin qui discerna un début de sourire sur son visage aux maigres joues.
-Oui, je m'en rappelle...j'étais en train de relever mes collets lorsque vous êtes arrivés vers moi, à demi-morts de faim et de froid. Habituellement, je chasse toujours les étrangers de ma propriété. Mais ce jour là, j'en avais décidé autrement.
-Loué soient tous les esprits ! railla Vlad.
Jeulin connaissait très bien cette petite histoire. Appuyé contre le mur de briques, il repensait à cette simple rencontre qui avait été le début d'une amitié sans faille entre ces trois jeunes gens...et oui, ils étaient tous jeunes à cette époque ! Quand Jeulin pensait que même Vlad devait faire deux fois son âge...
Rassuré et amusé, Sérokine se redressa, s'asseyant comme son frère d'armes et décrochant sa gourde d'eau qui avait été mise en bandoulière autour de son torse. Vlad avait saisit sa grosse épée, se mettant à entailler le sol de la cabane et commençant à y inscrire des lettres informes.
-Combien de temps sommes nous restés avec le Taral ?
-Durant toute la saison hivernale, grogna Sérokine avant de boire d'un trait la moitié de sa flasque.
-Ah oui, c'est vrai. C'est aussi durant la saison hivernale qu'on t'as trouvé, pas vrai Jeulin ?
-Je préférerais ne pas en parler...murmura l'intéressé.
Les trois comparses se tournèrent tous vers le jeune homme. Ils n'étaient pas étonnés de sa réponse, Jeulin avaient été trouvé dans des conditions très...brutales ! Le bras ouvert et des plaies plein les jambes, ils l'avaient tous les trois descendu d'un arbre, moribond et inanimé.
Le jeune homme s'en rappelait très bien : c'était un très grand arbre, dépourvu de feuillages. Presque toutes ses branches étaient mortes et avaient failli craquer sous son poids, le faisant directement tomber dans la meute de loups sauvages à laquelle il avait essayé échapper.
Jeulin leur était très reconnaissant de l'avoir sauvé, bien sûr ! Mais c'est à cause de ces mêmes loups qu'il perdit sa mère, dévorée par les puissantes mâchoires de ces monstres. Il se souvenait très bien de son dernier cri « Fuis, mon fils! Cours je vais les retenir ! Cours aussi loin que tes jambes pourront te porter ! » C'était une femme courageuse, même si elle n'avait pas reçu l'entraînement de la guerrière qu'elle aurait dû être.

Vlad lui jeta un sourire de compassion, se levant pour se diriger vers son jeune ami à grandes enjambées avant de lui donner une forte tape amicale à l'épaule. Jeulin se retint de le réprimander pour cela, après tout il voulait juste se montrer...compatissant !
-Bah ! T'en fais pas, Jeulin ! Dis toi que t'es toujours en vie et c'est toujours ça qui compte !
Jeulin acquiesça silencieusement, tendant ses mains engourdies vers les flammes de l'âtre. Taral n'avait toujours pas détaché ses yeux du dehors, les sourcils froncés. Il y avait sans doute quelque chose ou quelqu'un qui avait attiré son attention.
-Que regardes tu ? Tu sembles...absorbé dans tes réflexions.
-Ce n'est rien, j'ai cru voir des fougères bouger à contrevent, mais ça ne peut être que mon imagination. Je ne devrais pas m'en faire pour si peu.
-Enfin la voix du sage sort de ta bouche ! s'exclama Sérokine.
Aussitôt, les deux costauds s'esclaffèrent alors que Taral se retournait pour leur lancer un regard lourd de reproche. Il ne répondrait pas à cette plaisanterie, Jeulin le savait. Comme il s'y attendait, le vieux personnage re-concentra son regard sur la fenêtre. Le jeune homme frotta ses joues froides, sachant pertinemment que Taral était quelqu'un de malin et surtout d'incroyablement patient. Les futilités de ce genre ne l'ennuyaient qu'à peine, le temps ensuite de les oublier rapidement.
-Quelque chose m'échappe : pourquoi t'es tu entiché de cette femme ?
Jeulin sursauta, surpris que Vlad reporte de nouveau la discussion sur lui. Il le maudit en silence, serrant les dents à travers ses lèvres. Vlad n'avait pas toujours approuvé ses actions et savoir qu'il passait beaucoup de temps en compagnie de Bénédicte ne devait pas beaucoup lui plaire.
-Je ne sais pas...elle est fragile, malade, seule. Elle était tout le contraire de ma mère. Et pourtant, son fils ne s'est jamais occupé d'elle ? Ce...Tenak ne l'a sans doute jamais aimée !
Le jeune homme secoua la tête. Le simple fait de repenser à Tenak l'aveuglait de colère. Il l'avait longtemps observé, constatant que tout ce que faisait ce berger l'exaspérait haut plus au point ! Le grand seigneur Kannan avait bien raison de vouloir lui mettre la main dessus, cet idiot de berger avait, sans aucun doute, de très nombreuses choses à se reprocher ! Mais est ce qu'une personne dénuée de sentiments humains pouvait se reprocher quelque chose ? Sans doute que non...
-Bah ! C'est pas tellement ton problème ça...si ? Vlad détourna la tête avec un sourire en apercevant le regard noir de son ami. Bon, bon, admettons que je n'ai rien dit. Mais, et la différence d'âge ?
-Qu'importe la différence d'âge, elle ne signifie que peu de choses à mes yeux. C'est sa compagnie, son regard, sa façon de parler, ses...
Jeulin releva la tête et vit que les deux hommes l'observaient anxieusement. Certain d'en avoir trop dit, Jeulin se tut. Il ne fallait surtout pas refaire sortir ses sentiments pour le moment. Il devait les mener à une pièce secrète de son esprit et la verrouiller à clef, attendant le moment où il pourrait la rouvrir...quand il aurait capturé Tenak le criminel.
-Oubliez cela, je dois avoir perdu mes bonnes habitudes depuis notre séparation. Quelqu'un veut du jambon ?
A l'énonciation du mot « jambon », les yeux de Vlad et Sérokine s'agrandirent d'envie. C'est deux là étaient comme deux frères, avec les mêmes manies et les mêmes goûts. C'était peut être pour cela que le jeune homme les appréciait autant, ainsi que Taral, bien sûr !
Sérokine frappa des mains, joyeux à l'idée de faire un bon festin. Est-ce que Bénédicte aurait également de quoi bien manger ? Non ! Il devait l'oublier pendant un temps !
-Aaaaaaah, enfin je te retrouve ! Dépêche toi de le sortir, j'ai l'impression que mon estomac était encore plus creux que la cervelle d'un b½uf !
Taral ricana en entendant ces paroles, tandis que Jeulin tendait son bras pour saisir son sac de voyage. Aprés avoir poussé de la main la grande poche qui tenait le sac fermé, il en sortit une bourse emplie de sel de mer, d'épices et un grand jambonneau enroulé dans du linge propre. Il le posa au centre de la pièce, le déballant aux yeux de tout le monde avant de lever les bras, un grand sourire aux lèvres.
-Servez vous, mes amis !
Les deux costauds se jetèrent dessus, telles des bêtes affamées qui auraient jeuné pendant plus de trois jours. Mais presque aussitôt, Taral poussa un hurlement avant de traverser la pièce en courant, se rendant près de la porte qu'il ouvrit à la volée. Le froid de la nuit s'infiltra aussitôt dans la vieille maison, faisant trembler le faible feu de cheminée.
-On peut savoir ce que tu nous fais ? hurla Sérokine, son couteau à viande planté dans le jambon. Ferme la porte, il fait froid !
-Il y a une grosse bête dehors ! Une grosse bête noire ! Et je crois qu'elle m'a vu !
-Foutaise ! rajouta Vlad. Ferme la porte, on t'a dit !
Avant qu'il ait eut le temps de le faire, quelque chose changea à l'intérieur de la cabane. Quelque chose...de vraiment déplaisant. Jeulin fronça les sourcils, reculant contre le mur, alors que Vlad et Sérokine se bouchaient le nez avec des pans de leur tunique.
-Mais qu'est ce que...c'est quoi cette odeur ! Ça sent...par tous les esprits, ça sent la vieille charogne !
-Il doit y avoir une carcasse abandonnée près de la porte...dit Taral après avoir claqué la porte à la volée.
L'odeur persista pendant un moment, personne ne parla, se concentrant tous pour respirer par la bouche.
-Impossible, j'ai déjà vérifié...ou alors ça s'est produit sans qu'on le remarque...
-Et cette bête que j'ai entraperçue à l'instant...ses grands yeux rouges...
-Arrête ! objecta Sérokine. Tu vas me couper l'appétit ! Bon, on mange alors ?
Jeulin ne répondit pas, se rendant à la fenêtre pour vérifier à son tour les dires du vieil homme. Même en plissant les yeux, il ne vit que les arbres et arbustes de la forêt Arboricole. Quoi que ce fût, « ça » s'était déplacé aussi silencieusement qu'une ombre. De plus, cette odeur de décomposition augurait rien de bon. Le jeune homme sentit qu'il allait passer une nuit blanche !







chapitre 12 Pierre des cinq lois

# Posté le lundi 21 janvier 2008 13:29

Modifié le samedi 05 juillet 2008 12:06

Chapitre 13 Projet Alpha Zero

Chapitre treize
La caverne de la bête



J'avais déjà vu des lions auparavant. Au zoo, me diriez vous ? Et bien, aussi étrange que cela puisse paraître, je ne vais jamais au zoo. Non, je n'ai pas la phobie des animaux ! C'est juste que je n'aime pas. Mais revenons à nos moutons...
C'était dans un safari, dans une voiture tout terrain en compagnie de plusieurs autres touristes. Par contre, je ne me souviens plus du tout à quel endroit...nous avions vu toute une famille de ces créatures. Aussi appelé le roi des animaux, on disait le lion peu agressif envers les hommes et passant souvent son temps à dormir, laissant les lionnes chasser pour eux. Je me rappelle aussi que ceux que j'avais vus avaient une crinière orange.
Ce que nous avions donc en face de nous ressemblait plus à un monstre qu'à un lion. Bien plus gros que ses congénères, sa crinière noire était largement plus imposante. Deux longues canines dépassaient de ses babines déjà retroussées, à la manière des tigres à dents de sabre mais en plus petit.
Il nous observait tour à tour, jugeant la proie qui serait la plus faible, et donc la plus facile à attaquer. Aussitôt, son regard aux yeux violets se posa sur Léïtia qui ne bougeait pas d'un cil. Il retroussa un peu plus ses babines, plissant les yeux, signe qu'il allait bientôt passer à l'attaque. Pris d'effroi, j'attrapais le bras de Léïtia pour l'inciter à sortir de la grotte à toute vitesse.
-Léïtia ! Léïtia, vite, allons nous en à la rivière ! Il ne sait peut être pas nager lui aussi !
Malgré tous mes efforts pour la faire sortir, la jeune fille refusa de bouger, allant presque à me pousser pour que je la laisse tranquille. Mais il était déjà trop tard. Les pattes de l'animal se détendirent alors qu'il s'élançait vers nous, m'éloignant d'un simple coup de patte.
Quelle force ! Pendant un long moment j'en eus le souffle coupé ! Je fus projeté au sol, risquant de me blesser sur les pierres pointues qui jonchaient le sol de la caverne.
Retenant une grimace, j'essayais de me relever, constatant avec surprise que la jeune fille avait aisément évité la première attaque de ce gros lion. On m'avait toujours désigné ces animaux comme de véritables peluches. Voici la preuve en réel que c'était totalement faux !
Se retournant avec un saut, la bête observa avec étonnement Léïtia, agitant sa crinière en signe d'alerte. Il ne devait sans doute pas avoir prévu ce mouvement de la part de la jeune fille. Mais peu importe ! Il se remit à galoper à toute allure vers elle, s'élançant en l'air toute griffes sorties.
Et encore une fois, Léïtia l'évita d'un pas sur le coté, à la manière des toréadors. Bon sang, elle prenait cela pour un jeu ou quoi ? Un vrai jeu dangereux !
-Léïtia ! Ne reste pas là enfin, tu vas te faire tuer !
Elle ne me lança pas même un regard, se contentant d'observer le puissant animal en fronçant les sourcils. Elle aussi le prenait pour un nounours tout doux ? Il vrai que les enfants adorent les peluches, mais de là à vouloir s'amuser avec une bestiole du même genre en grandeur nature, c'était...effrayant !
Le lion baissa la tête tout en évitant de la perdre du regard, contractant les muscles de ses cuisses. Elle allait finir par le rendre fou, ça se sentait. La bête se mit d'ailleurs à rouler des yeux exorbités, se préparant pour une troisième attaque. Mais cette fois-ci il adopta une nouvelle technique, s'élançant la gueule grande ouverte.
-Léïtia vas t'en !

Encore une fois trop tard, il était sur elle. Pourquoi n'avait elle pas bougé ? Pourquoi avait elle mis ses bras en avant ? J'avais fermé les yeux, me préparant à un choc quand je les rouvrirais.
Mais je n'entendais plus rien venant du lion sauvage, seulement des grognements étouffés ainsi que le bruit des griffes raclant la pierre froide. L'attente était vraiment insupportable. Lentement, je rouvris les paupières.
Léïtia était toujours là, au même endroit et en parfaite santé. Même son sang froid était toujours présent. Le lion aussi était également là. Mais ce que je vis était quelque chose d'inhumain, d'incroyable !
La jeune fille avait chacune de ses mains qui s'était refermée de chaque coté de la mâchoire de l'animal, le forçant à ouvrir la gueule en grand. Une simple petite fille à l'apparence frêle et fragile parvenait à imposer son autorité face à au roi des animaux ! Inimaginable !
-Mais qu'est ce que tu fais ? Vas t'en, tu vas te faire arracher les bras !
Maintenant je doutais vraiment de mes paroles. Assis de façon bizarre sur le sol, mes mains de chaque coté de mes hanches, je commençais vraiment à croire que Léïtia avait le dessus face à cette bête.
Elle l'obligea à soulever la tête avant de le forcer ensuite à s'agenouiller, à la manière des dompteuses de fauves. Puis elle le jeta au sol d'un air négligent, tandis que le lion à crinière noire reculait de plusieurs pas, aussi étonné que moi par la tournure qu'avaient pris les évènements.
Il claqua plusieurs fois ses mâchoires, agitant encore une fois sa longue crinière. Il était furieux maintenant, raclant la pierre de ses griffes et produisant d'étranges petites étincelles fluorescentes. Si j'avais eu un peu de courage, j'aurais attrapé le bras de Léïtia pour fuir loin d'ici. Malheureusement, je n'en avais pas, c'était ça le problème...
-Léïtia...arrête de le provoquer s'il te plait...tu vas...tu vas le rendre...
A quoi bon le dire, déjà la jeune fille s'avançait vers lui d'un pas tranquille, comme voulant punir un petit chat qui s'était très mal comporté. Le gros chat se mit d'ailleurs à reculer, se demandant ce que lui réservait cette fille étrange.
Il ne devait sûrement jamais avoir croisé de résistance durant toute sa vie de prédateur. D'ailleurs le fond de sa grotte devait sûrement être rempli d'ossements de toutes les innocentes créatures qui lui avaient servi de repas. En fait, c'était pour ça qu'il était agressif ? Par ce qu'on l'avait dérangé ?
-Léïtia, pour la dernière fois, il faut sortir d'ici !
A force, j'en avais un peu assez de devoir à chaque fois parler dans le vide. Elle était sourde maintenant ou bien m'ignorait t-elle superbement ? Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse...
Le lion et la fille s'élancèrent en même temps, se percutant de plein fouet. J'avais déjà vu cela lors d'un match de boxe. C'était sûrement de cette façon que Léïtia devait prendre cette bête : un simple adversaire !
Les deux êtres roulèrent sur le sol, s'enfonçant dans l'obscurité. Moi j'étais vraiment mort de peur, mais en même temps incapable de faire le moindre mouvement. Je sais, c'était l'attitude d'un véritable froussard, et alors ? Encore une fois, je suis médecin, et pas un aventurier qui se battait avec un fauve dès que l'envie lui venait.
Je ne voyais plus rien du combat, seulement les grondements du lion et le bruit que faisait Léïtia en se déplaçant. Que se passait il ? Léïtia était elle blessée ? Allait elle mourir ? Ce n'était qu'une enfant après tout. Je me mis à me ronger les ongles, m'imaginant toutes les pires horreurs qui pouvaient exister.
Un grognement fut encore plus terrible que les autres, résonnant avec force dans toute la caverne. Encore une fois, que se passait il ? Un autre bruit se fit entendre puis plus rien...plus aucun son.
-Lé...Léïtia ? Tu es là ?

Aucune réponse...cette fois c'était gagné, je commençais vraiment à m'inquiéter. Malgré moi, je me relevais, essayant de me diriger vers le fond de la grotte.
Après quelques pas seulement, je m'arrêtais déjà. Est-ce que le lion était encore une vie ? Etait il en train de se nourrir de...non surtout ne pas penser à ça, c'était vraiment écoeurant !
-Lé..Léïtia ? Tu vas bien ? Tu veux...tu veux que j'aille te chercher ?
Un bruit de pas. Je sursautais, me calant contre le mur et posant ma main sur ma poitrine, essayant de calmer mon c½ur qui était en train de s'emballer. Le bruit se rapprochait de plus en plus. Déjà, je voyais une haute silhouette sortir des ténèbres.
Je peux vous dire que je n'ai jamais été aussi rassuré de ma vie. Alors là oui, jamais ! Je me précipitais vers la jeune fille, la prenant dans mes bras et l'étreignant au risque de l'étouffer. De son coté, elle ne fit aucun geste pour me repousser.
-Tu m'as fait une de ces peurs ! Ne recommence jamais ça !
Je rouvris alors les yeux, surpris de sentir quelque chose de tiède et de gluant entre mes doigts. Reculant d'elle de quelques pas, je fut horrifié de voir Léïtia couverte de sang sur les bras.
-Léïtia qu'est ce que...Tu...tu es blessée ?
-Ce n'est pas mon sang. C'est le sien.
-Le sien...Attends...tu l'as tué ?
Elle me désigna le fond de la caverne du doigt avant de me faire signe d'aller jeter un coup d'½il. Peu rassuré, j'avançais tout de même, peut être par curiosité. Je ne mis pas longtemps à découvrir une silhouette étendue sur le sol.
La gueule grande ouverte et les pattes désarticulées, le roi des animaux avait poussé son dernier soupir. Il était vraiment énorme ! Mais de quelle façon une telle créature comme ça pouvait elle mourir ?
Ne voulant pas passer plus de temps en compagnie de ce cadavre, je revins vivement à la lumière, alors que Léïtia était en train d'observer ses bras pourpres d'un ½il curieux.
-C'est vraiment...gigantesque...je ne croyais pas qu'un tel fauve pouvait exister ! Sais tu comment il est mort ?
-Je l'ai tué. dit elle d'un ton très calme.
C'est le genre de réplique qui vous laisse un froid. Un peu comme lorsque vous vous attendez à quelque chose de moins...brutal. Le plus étonnant c'était : comment pouvait on dire une chose pareille d'une façon aussi naturelle ?
-Tu l'as...attends, c'est ridicule ! Ce n'est pas toi qui...
-Si c'est moi.
-C'est une blague ! Une mauvaise blague, n'est ce pas ?
-Non, je l'ai vraiment tué.
J'ouvris la bouche avant de la refermer presque aussitôt puis de recommencer ce petit manège. J'avais envie de dire quelque chose sans savoir quoi. Je m'attendais à ce qu'elle me dise ensuite : « mais non je plaisante ! Il s'est effondré tout seul sans que je ne comprenne pourquoi. »
Mais elle ne dit rien de cela, se contentant de regarder ses mains. Une véritable vision d'horreur ! D'un seul coup, j'en eus la nausée.

-Qu'est ce qui t'arrive ?
-Ce qu'il m'arrive ? Tu viens de m'annoncer avoir tué un monstre deux fois plus grand qu'un lion normal et tu me demandes ce qu'il m'arrive ?
-Pourquoi tu ne me crois pas ?
-Mais parce qu...parce que c'est impossible ! Tu es une enfant ! Pas une tueuse de ce genre ! Tu étais à main nue, encore une fois c'est impossible !
-Tu vas me rejeter maintenant ?
Je levais le bras pour hurler quelque chose mais je m'arrêtais après avoir vu qu'elle avait les larmes aux yeux, se pinçant les lèvres avec ses dents comme si elle se retenait. Je me rendis alors compte que je hurlais déjà depuis un petit moment.
J'avais honte de moi, ce n'était pas une attitude qu'un adulte devait avoir vis-à-vis d'une enfant. Je baissais le bras, ma colère se calmant très rapidement. Léïtia eut un hoquet, prête à avoir une nouvelle crise de larmes.
-Mais non...mais non voyons, je ne vais pas te rejeter...Ce n'était...ce n'était qu'une peluche...voila, une vilaine peluche que tu as punie. On ne va pas en faire tout un plat.
-Tu me crois maintenant sur ce que j'ai dit tout à l'heure ? Et tu vas me rejeter ?
-Mais non, je te dis. Allez, viens dans mes bras.
Elle s'y précipita, se mettant à pleurer à chaudes larmes. Posant sa tête contre mes vêtements et s'agrippant à ceux-ci, je ne fit aucun commentaire sur les taches de sang qu'elle laissait dessus, la serrant dans mes bras.
Il était maintenant facile de constater qu'elle avait cruellement manqué d'affection. Avait elle réellement des parents ? Oui, c'était assez logique...mais les connaissait elle seulement ?
Je lui tapotais le dos, l'incitant à continuer. Il faut dire qu'elle était assez effrayante comme fille...Mais c'était une humaine. Ne pas la considérer comme cela n'était pas digne d'une personne qui se faisait également appeler « humain ».
Sa façon bien à elle d'évacuer toutes ses mauvaises pensées par les pleurs, tout en se tenant à moi me fit sourire. Je n'étais pas du tout amusé, seulement heureux. Heureux de savoir qu'en faite Léïtia tenait à moi.
C'était ce que je croyais, et il était hors de question que quelqu'un me dise le contraire. Au fil des journées, des liens étaient en train de se tisser entre elle et moi. A présent je les voyais distinctement, de petits fils d'argent incassables et invisibles à l'½il nu.
En ce moment, j'étais fier d'être ici, en compagnie d'une si charmante enfant....
Après quelques secondes, elle se calma enfin. C'était bien la deuxième fois qu'elle pleurait dans la journée...espérons que c'était la dernière fois pour un bon moment.
-Alors ? Ca va mieux maintenant ?
-Oui...
-Tu es encore toute froide...tu sais quoi ? On va faire un feu. Par contre, il faudra que tu m'expliques...
-D'accord...
Je récupérais mon tas de branchages laissé sur le sol et me rendit dans un endroit propice de la caverne, loin du vent et pas trop près de l'obscurité. Avec tout ça, la nuit était déjà tombée et l'air se refroidissait. Vivement un bon feu !
Léïtia s'était installée sur le sol, m'attendant patiemment, les bras sur ses jambes. Je déposais mon tas juste à coté avant de m'agenouiller, l'interrogeant du regard.
-Bon alors...c'est bien beau tout ça, mais comment fait on ?
Silencieusement, elle s'empara des grosses branches et en fit un tas sur le sol. Puis elle déposa les brindilles par-dessus et plaça de l'écorce entre tout cela. Enfin, elle s'empara d'un fin bâton et le planta dans l'écorce rigide et sèche avant de le tourner avec ses deux mains, produisant un effet de frottement. Il fallut presque un quart d'heure pour qu'une épaisse fumée commence à s'en échapper.
-Vite, souffle dessus pendant que je continue.

Je lui obéis donc, me penchant en avant pendant que je soufflais sur la base du bâton. Un grésillement se produisit alors qu'une partie de l'écorce s'illuminait de minuscules points jaunes et rouges.
Je continuais de plus en plus fort, et ce fut dans la joie qu'une petite flamme apparut. De cette petite flamme naquit bientôt plusieurs autres, bientôt le feu atteignit une belle allure.
L'intérieur de la grotte s'illumina d'une agréable couleur jaune, se réchauffant rapidement grâce au feu que nous avions créé. C'était plaisant de savoir que quelque chose fonctionnait enfin après plusieurs heures passées dans la peur, l'incertitude et le danger.
Je m'allongeais sur le dos, m'appuyant sur mes coudes pour pouvoir observer les flammes danser, dévorant nos branchages avec appétit. Il ne faudrait que quelques minutes avant de devoir le renouveler. Mais il était grand temps de pouvoir profiter d'un peu de repos.
-Dis...je ne veux pas être trop curieux...mais tu as fait comment pour l'achever ?
-Je lui ai percé la jugulaire.
-La jugulaire ? Et avec quoi ? C'est un gros ours quand même...
-Ours ? Qu'est ce que c'est ?
-Non en fait c'est un lion...un ours c'est bien plus grand, brun la plupart du temps et ça peut se tenir sur deux pattes.
-C'était la première fois que je voyais un lion.
-La première fois ? Mais tu n'as jamais vu une image d'un lion dans un livre ou sur un écran ?
Léïtia releva aussitôt la tête dans ma direction, l'air soudainement intéressée par ce que je disais.
-Il peut y avoir des images dans les livres ?
-Et bien...oui...dans les encyclopédies, dans les bandes dessinées et dans bien d'autres livres. Pourquoi cette question ?
-Tu voudras bien m'en offrir un ?
Je fus très surpris par la question. Elle ne souriait toujours pas, mais elle semblait trépigner d'impatience sur place, s'agitant sur ses jambes croisées. Je souriais. C'était amusant de savoir qu'elle avait pris les livres en grande estime.
-Et bien...oui pourquoi pas...mais il n'existe plus tellement de livres...enfin je veux dire, on n'écrit plus tellement mais je connaîs quelque endroits où on pourrait en trouver. Par contre, il faudra d'abord s'enfuir d'ici, ce qui n'est pas encore gagné.
Léïtia sembla faire la moue pendant un moment, sûrement déçue de devoir attendre pour pouvoir avoir ce qu'elle avait demandé. Mais elle releva la tête, un sourcil levé comme à son habitude.
-Oui, c'est logique.
-Alors donc...tu as percé sa jugulaire ? Et avec quoi ?
-Mes mains.
-Tes mains ? Tu veux dire que tu...tu as plongé tes mains dans...
J'eus un haut le c½ur. Il faut dire que ça avait de quoi couper l'appétit de n'importe qui. Mais elle ne semblait pas du tout écoeurée par ce qu'elle avait fait, insensible comme toujours.
-Mais tu...tu...moi je n'aurais jamais osé et...de toute façon je n'avais pas assez de forces pour ça. Il avait beaucoup de muscle au niveau du cou.

-J'ai aussi percé les muscles du cou.
-Tu...bon, ce n'est pas que cette discussion ne me plait pas, mais je suis sensible à ce genre de choses et...euh, tu veux bien aller te laver les mains à la rivière ?
-Pourquoi faire ?
Que pouvais je dire ? Je n'allais quand même pas dire qu'elle me donnait la nausée avec ses mains couvertes de sang frais qu'en même ! J'inventais la première excuse qui me vint à l'esprit.
-Parce que...parce que j'ai peur que ça tache mon gilet. Le sang sur du tissu ça ne pardonne pas tu sais.
Elle me regarda fixement, certainement peu convaincue de ma réflexion. Mais il y avait quelque chose de vrai dans ce que j'avais dit : je tenais beaucoup à ce gilet, et savoir qu'il était à la limite de l'irrattrapable, c'était insoutenable. Bon d'accord, j'allais assez loin là...mais j'y tenais quand même à ce gilet ! Enfin peu importe.
Finalement, Léïtia se leva, époussetant ses vêtements mouillés avant de se rendre à l'extérieur de la grotte. C'était un peu inutile d'ailleurs, vous avez déjà essayé d'épousseter des vêtements mouillés ? Moi non plus...C'était plus un geste pour montrer qu'elle était agacée.
Je tendis mes mains vers l'âtre, tournant la tête vers le lion mort que je pouvais à présent voir grâce à la flamme de notre feu. La gueule ouverte et les yeux clos, sa langue dépassait d'entre ses canines, un filet de sang coulant le long de celles-ci. J'allais devoir supporter son horrible tête durant tout le temps où nous resterions ici.
Nous étions d'ailleurs arrivés à temps car la nuit avait fini d'étendre son influence à la surface de Callisto. Un peu plus, et nous ne verrions plus à partir de deux mètres en face de nous. Comme quoi, la chance commençait peut être à nous sourire...oui peut être.
La jeune fille ne tarda pas à revenir, le gilet sur ses épaules, propre et nettoyé. Elle en avait également profité pour se rincer les cheveux dans l'eau du lac. Maintenant, elle paraissait un peu plus présentable, si ce n'était ses vêtements toujours aussi trempés.
Léïtia s'installa près de l'âtre, se mettant sur un coude alors qu'elle sortait son inséparable livre de sa boite de métal.
-Tu ne vas pas avoir froid à garder tous tes vêtements sur toi ? Tu devrais les faire sécher.
-Pas pour l'instant.
-Comme tu veux. Mais ne viens pas te plaindre sur tu attrapes un rhume.
Mon premier réflexe fut de retirer mon t-shirt et de le déposer tout prés du feu. Le tissu, sans chaleur, met beaucoup de temps à sécher. Cela parait logique dit comme cela, mais il est rare que les personnes y prêtent vraiment attention habituellement. J'avais prévenu Léïtia, tant pis si elle ne faisait pas attention à mes remarques.
-Alors ? Où en es tu dans ton livre ?
-A la page 192...dit elle sans détourner les yeux vers moi.
-192 ? Et que se passe t'il ?
-Je...je n'arrive pas à résumer. C'est sur un sport que je ne connais pas.
-Je peux peut-être t'aider. C'est quel genre de sport ?
-Le Quidditch.

Je ne m'y connais pas beaucoup en sport, surtout les sports d'équipe. Mais là, il faut dire que j'étais vraiment perdu. Je haussais les épaules, essayant de savoir si j'avais déjà entendu ce mot.
-Tu es sûr que ça existe ? Je n'en ai jamais entendu parler.
-Je ne sais pas. Cela se passe sur des balais volants avec des lancers de balles et...j'ai du mal à expliquer.
Je me mis à rire joyeusement en l'entendant dire cela. Je comprenais maintenant ce que cela voulait dire : C'était un sport imaginaire inventé spécialement pour le livre. Léïtia semblait un peu décontenancée par ma réaction. Je préférais arrêter tout de suite pour éviter de la vexer.
-Pourquoi ris tu ?
-Ca n'existe pas ce sport. C'est imaginaire. Les sorciers, la magie et autres c'est fait pour faire rêver.
-Alors pourquoi écrire cela dans un livre ?
-Pour te faire rêver et faire travailler ton imagination. Tu y crois toi à la magie ?
-Oui, mais si tu dis que ça n'existe pas, ça veut dire que le v½u que j'ai fait ne se réalisera jamais ?
Son v½u ? Quel v½u ? Je me souvins alors de l'étoile filante, et de son v½u d'avoir des parents. Je me sentais assez mal maintenant. Mais qu'est ce qui m'avait pris de lui raconter cela ? C'était comme dire à un enfant de cinq ans qu'en fait le père Noël n'existe pas. C'était vraiment immature de ma part !
-Mais non, en fait je me suis mal expliqué. La magie peut exister dans le monde. Mais pas de la façon dont on le raconte dans les livres.
-Je ne comprends pas.
Je la regardais, assez embarrassé. Comment lui expliquer convenablement ? J'observais les parois de la caverne, cherchant une idée pour documenter ce que je voulais lui dire.
-Et bien...elle peut exister sous plusieurs formes, en fonction de ce que tu crois. Par exemple, certains peuples ethniques croient en la réincarnation.
-C'est quoi ?
-Et bien admettons que ta vie s'achève, tu renais sous la forme d'un animal comme un chat, un oiseau, un serpent ect... En fonction de ta personnalité.
Léïtia leva un sourcil. Décidément j'étais vraiment peu convaincant. A l'avenir, je penserais à prendre des cours adaptés.
-C'est possible ?
-Ca je ne sais pas, mais certaines personnes y croient. Bon, ce n'était pas un bon exemple...ah je suis mauvais pour expliquer moi aussi ! Bon, si on reprend l'histoire de ton v½u : oui il peut se réaliser.
Léïtia écarquilla les yeux, comme si elle ne croyait pas mes paroles. Elle ferma aussitôt son livre, me regardant à travers les flammes dansantes de l'âtre.
-C'est possible ça aussi ?
-Bien sûr que oui. Par exemple, grâce à l'adoption.
La jeune fille, baissa la tête, ré ouvrant son livre comme si elle n'était déjà plus intéressée. Apparemment, ce n'était pas la réponse qu'elle voulait. Jamais contente celle là !

-Pour toi, qu'est ce que des parents ?
-Les liens de chair et de sang.
-C'est tout ? dis je avec surprise. C'est ça ta définition d'un père ou d'une mère ?
-C'est que l'on m'a appris.
-Qui ça « on » ?
-Peu importe, ce n'est pas important. Alors c'est vrai ou c'est faux ?
Je me grattais la tête, un peu gêné. Sa définition ne s'arrêtait qu'à des personnes qui lui ressemblaient et qui l'avaient conçu, c'est tout. Cela n'allait pas très haut et entrait en contradiction avec mes propres idées. Mais cela ne venait pas d'elle, mais de quelqu'un qui lui avait « appris ». Mais qui ça ?
-Et bien oui et non. Des parents peuvent avoir des liens de sang avec toi sans vraiment te considérer comme ta fille ou ton fils.
-Pourquoi ça ?
-Prends exemple sur moi. J'ai un père, comme tout le monde. Mais je ne le considère par comme mon père et lui ne me considère par comme son fils. Il a abandonné ma mère avant ma naissance. Si jamais ma mère se remarie avec quelqu'un qui me considère comme son fils, alors je ferai pareil de mon coté. Tu comprends ce que je veux dire ?
-Non.
Pourtant elle était très bien mon explication ! Enfin peu importe, je devais rester patient et lui parler d'une façon que chaque enfant pouvait comprendre aisément.
-Si tu reprends le système d'adoption et que des personnes décident de t'aimer et te considérer comme leur fille, tu ferais pareil ?
-Maintenant je ne sais pas...je ne sais plus.
-Bon...on va arrêter pour le moment tu veux bien ? J'ai sommeil et je suis sûr que toi aussi.
Elle hocha la tête, le regard dans le vide. Elle était sûrement en train de cogiter sur ce que je lui avais appris. D'où débarquait elle comme ça pour avoir une telle définition de la famille ?
D'accord, il y avait les liens de sang, mais cela restait assez faible pour moi. Cela m'avait automatiquement rappelé les souvenirs qui me restaient de mon père...si je pouvais encore le désigner ainsi.
Comme vous le savez déjà, c'était un homme de grande taille et d'origine allemande à la moustache épaisse. Enfin, c'est comme ça que je l'avais vue la dernière fois. Il parait qu'il avait toujours été gentil et adorable avec ma mère, lui offrant régulièrement des cadeaux et autres petites babioles.
Il n'a jamais accepté le fait que ma mère ait pu tomber enceinte. Il avait déjà des vues sur une seconde femme et a profité de cette excuse pour s'enfuir avec elle, laissant ma pauvre mère seule et me donnant son nom de famille pour seul héritage. Un héritage bien maigre, oui. Et les seules fois où je l'ai vu, c'était sur des photos.
Je n'étais pas contrarié de ne jamais l'avoir connu, car je ne savais pas si je ratais quelque chose sans lui ou pas. Mais j'avais bien l'intention de le faire payer, au sens propre bien entendu, le jour où ma mère prendrait la retraite. Et oui, il n'avait jamais payé mes frais d'entretien, mais pour moi, il était évident qu'il payerait la pension de retraite de ma douce mère. Une pension agréable et chère de préférence.
J'eus le sourire aux lèvres. Ce n'était pas une vengeance personnelle, mais cela me donnerait satisfaction, je le sentais.
Je me retournais vers le feu, lui tendant mes jambes tandis qu'une chaleur douce et agréable commençait à parcourir mes pieds. Après plusieurs jours de courses poursuites et de détention, j'allais enfin pouvoir passer une nuit agréable et au chaud...

La jeune fille contemplait une carte d'accès de couleur rouge entre ses mains, récupérée dans l'une des poches d'un soldat asphyxié parmi les autres cadavres. Elle se souvenait avoir vu une porte qu'elle n'avait pas pu ouvrir, celle-ci lui ayant demandé de mettre la carte d'accès puis d'entrer le code sur un clavier numérique situé juste à coté.
Elle avait dû û faire demi-tour, mais maintenant rien ne l'empêchait de voir ce qu'il se trouvait derrière cette porte. Espérons que ce n'était pas encore une salle vide, emplie de corps sans vie et allégée de tout son matériel médical, informatique ou militaire !
Elle eut tôt fait de sortir de la pièce du nom de « Alpha Zéro » et de la verrouiller à nouveau après son passage. Par sécurité ? Sûrement pas, mais elle se disait que cela était nécessaire.
A nouveau, elle déambula dans les couloirs vides de la station, ne découvrant rien de particulier, comme tout à l'heure. Rien n'avait changé, tout semblait être dans le même état. Et depuis qu'elle avait tué cet étrange soldat au béret rouge et portant le signe du lion, elle n'avait plus rencontré d' homme de cette catégorie.
C'était eux les investigateurs de toutes ces explosions sur la station, et ils cherchaient quelque chose, la jeune fille le savait. Sinon, pourquoi la pièce de tout à l'heure avait-elle été vidée ?
Elle atteignit la fameuse porte blindée qui lui avait fait faire demi-tour et encore une fois la voix robotique lui demanda : « Insérez la carte d'accès et composez votre code personnel ! » Il y avait quelques parasites, le système informatique avait sûrement été touché aussi dans ce secteur.
La jeune fille entra la carte rouge dans le petit orifice adéquat et observa un moment le clavier d'un ½il expert. C'était un modèle classique, encore plus facile à pirater que celui de tout à l'heure. Elle pressa à un endroit précis sur son bracelet, et aussitôt, un boîtier s'ouvrit à sa surface, laissant apparaître une sorte de prise reliée à un câble qui lui-même était relié au bracelet. C'était grâce à ça qu'elle avait pu ouvrir la porte ! Grâce à ce bracelet qui avait tué douze cobayes ! Ce bracelet qu'on lui avait imposé sans sa permission ! La source de tous ses problèmes ! Mais aussi son seul moyen de survie...elle le savait maintenant, elle était dépendante de lui...maudit soient ils !


Après avoir déposé plusieurs branches sur le feu agonisant, je soufflais dessus pour essayer de le refaire marcher. Il ne fallait surtout pas le laisser s'éteindre. Bon, il n'était pas si indispensable que cela, mais avoir de la chaleur après toutes ces expériences était l'unique récompense que je voulais absolument avoir et ne pas perdre.
Un peu plus tôt dans la nuit, Léïtia avait proposé de découper des morceaux de viande dans le corps du lion mort. Mais moi...je n'étais pas très...rassuré sur la qualité de cette viande, aussi avait je trouvé cette idée assez grotesque.
J'avais ensuite répliqué par une idée qui me semblait superbe : pêcher du poisson. Et ce fut cette fois la jeune fille qui m'avait fait taire en me disant que pêcher sans lumière et à main nue, c'était comme le bronzage un soir de pleine lune, c'est-à-dire décevant.
Nous nous étions donc contentés de ces fruits rouges si délicieux. La jungle de cette planète semblait être remplie de ces fameux buissons. Est-ce que nous possédions de pareilles plantes sur la Terre ? Je pense que non, sinon j'en aurais sûrement entendu parler.
Léïtia ne dormait que depuis peu de temps, ayant pris le premier tour de garde. Elle n'avait même pas osé me faire la remarque lorsqu'elle était sur le point de s'écrouler. Elle avait beau être capable de courir en pleine jungle, résister à une cascade et se battre contre un lion, elle avait un sommeil normal comme tous les enfants de son age.
Je me demandais encore où elle avait d'ailleurs appris à se battre comme ça. C'était quand même plus de soixante kilos de muscles, mon chiffre est très approximatif, et elle avait joué avec lui comme si n'était...qu'un jouet justement.
C'était peu croyable, et comme Saint Thomas, il fallait le voir pour le croire. Et j'avais vraiment vu ça de mes propres yeux ! Mais même avec ça, je me posais la question suivante : Avais je rêvé ou pas ? Un mirage ? Une hallucination ? Ou quelque chose s'en rapprochant ? Je n'avais aucune réponse et je n'en aurais sans doute jamais tout le reste de ma vie.

Le feu commença à reprendre, alors que je tâtais mon t-shirt pour savoir s'il était enfin sec. Regardant le lion d'un air dégoûté, je me demandais si l'odeur qu'il commençait à dégager n'attirerait pas d'autre bête sauvage. Espérons que non, cela serait un comble.
Je me levais pour reprendre mon poste à l'entrée de la caverne. Qu'est ce que je pouvais m'ennuyer. Habituellement, si je n'arrivais pas à dormir, je regardais ma télévision ou bien faisait quelque chose de...distrayant, quand je n'étais pas au bureau en train de travailler sur « Elicope ».
C'est vrai que ce cancer commençait maintenant à me manquer...cela paraissait bizarre, mais mon travail me manquait beaucoup. Instinctivement, je sortis mon cube holographique de ma poche, l'allumant avec mon pouce. C'était bien ce genre d'engin qui pouvait résister à l'eau ! Sans cela, j'aurais craqué : toute une vie de données perdues à jamais...
Je laissais défiler les différents cancers connus au monde, les regardant d'un ½il concentré. Cela pouvait peut être dégouter ceux qui me liront, mais moi ça me détendait. Je vous prie de m'épargner de tout commentaire...
Je refis défiler mes hologrammes plusieurs fois, parfois ne les observant qu'à moitié, mes yeux regardant au travers. Finalement, je l'éteignis avant de le ranger, de me lever, bien décidé à faire quelques pas histoire de passer le temps.
Ceux-ci me ramenèrent au bord de la rivière, dans une zone qui n'était pas boisée. Je levais les yeux au ciel, regardant les deux lunes de Callisto. Elles étaient si proches l'une de l'autre, comme deux s½urs. L'une était bien plus petite que l'autre, et la grande semblait protéger sa s½ur de toute sa taille.
J'eus un sourire, pensant que je n'avais pas de s½ur ou de frère. Et oui, j'étais fils unique et m'étais toujours demandé quel effet cela faisait d'avoir une famille un peu plus grande que la mienne.
Ces lunes avaient elles déjà été explorées par l'homme ou bien étaient elles encore vierges de toutes activités ? Je fus surpris d'avoir de telles pensées, me grattant la nuque d'un air endormi.
Ne trouvant encore rien d'autre à faire, je décidais de faire le tour de la berge, marchant à la limite entre les petits cailloux et l'eau de la rivière. Les mains dans les poches, je sifflotais un petit air avant de m'arrêter, me frottant les yeux pour savoir si je voyais vraiment bien.
Vers le centre du lac, assez profond sûrement, je voyais des lumières rouges clignoter. C'était la lumière des deux lunes qui produisait cet effet ? Je fronçais les sourcils. J'étais bête, ce n'était que la base sous marine dont m'avait parlé le général, celui qui avait eu l'idée saugrenue de détacher ma tête de mon corps. Enfin, c'était plus un système d'exploitation sous marin entièrement autonome. Leurs moyens financiers devaient être vraiment très élevés.
Mais comment pouvaient ils construire de pareilles exploitations sans qu'aucune antenne spatiale puisse détecter ces activités illégales ? Encore une question qui resterait sans réponse.
Je détachais mon regard de ce spectacle pour continuer ma petite promenade dans la nuit. Cette planète avait sûrement beaucoup de secrets. Déjà, depuis combien de temps ce volcan était il éteint avant de se transformer en réservoir ? Callisto était elle plus vielle que la Terre ? Et depuis quand la Horde s'était installée à sa surface ?
Je m'assis sur le sol, attrapant une pierre ronde et la lançant à la surface du lac, tentant de faire des ricochets. Peu après, j'entendis un bruissement derrière moi suivit d'un bruit de pas. Je n'eus pas besoin de me retourner pour savoir qui était derrière moi.

-Alors Léïtia ? Déjà réveillée ? Le jour ne s'est même pas encore levé tu sais. Tu n'es pas fatiguée ?
-J'ai encore...
-Cauchemardé ? Et toujours le même j'imagine ?
-Oui...
Je me tournais vers elle, apitoyé de savoir que j'étais le seul à pouvoir me reposer efficacement. Il était triste de faire des cauchemars toutes les nuits. Mais c'était également anormal, surtout pour une enfant.
-Mais le livre ne t'aide pas à penser à autre chose ? Il ne t'aide pas à mieux dormir la nuit ?
-Ca marche le jour. Et puis j'aime bien lire. Mais la nuit, ça ne marche pas et je rêve encore de la même chose. Tu crois que c'est une maladie ?
-Si l'on veut. C'est plus une maladie de la tête. Mais de coté là je ne suis pas vraiment un champion. Il faudra que tu ailles voir un psychologue.
-Non, pas de scientifique !
Elle avait presque craché ses paroles et j'en fus un peu vexé.
-Ce ne sont pas des scientifiques mais des personnes. Des médecins qui veulent aider les gens. Tu verras, ils...
-Ils sont tous pareils ! Je n'en laisserais plus un me toucher ou m'approcher !
-Je te signale que je suis médecin ! Tu me mets dans le panier ?
-Je ne sais pas...mais si jamais tu tentes de faire quelque chose sur moi, n'importe quoi...tu...tu le regretteras !
Et sans un mot, elle fit demi-tour, me laissant seul sur la berge. En fin de compte elle avait raison...elle était malade, même très malade !



Chapitre 13 Projet Alpha Zero

# Posté le mercredi 23 janvier 2008 11:26