Le puissant navire que représentait la Rose Noire semblait comme fendre les eaux infinies de l'océan. Bien que le vent ait commencé à souffler un peu moins fort, cela n'empêchait pas l'immense bateau
de filer droit devant, crevant les vagues qui osaient directement percuter sa coque aussi noire que la nuit elle-même. Le croissant de lune de cette nuit-là éclairait très doucement le pont du navire, permettant aux rares marins encore éveillés d'économiser la mèche des lampes à huile accrochées sur presque tous les mâts de la Rose Noire.
Installé à l'avant du bateau, enroulé dans une grosse couverture faite à partir d'une peau d'Ours brune et odorante, prêtée par le capitaine Wendol lui-même, Tenak observait le reflet de la lune sur l'eau, anxieux.
Après la colère qu'il avait éprouvée dans la cale, il s'était tout de suite précipité ici, espérant échapper aux yeux du contrebandier. Jamais encore il n'avait éprouvé pareil sentiment...ce n'était pas de la haine mais bien de la colère à l'état pur. À l'abri des regards, il avait tout de suite voulu vérifier son tatouage, constatant que celui-ci n'avait pas changé...aucune nouvelle lueur bizarre n'était apparue, et sa colère s'était très vite évanouie pour laisser la place à un grand vide.
Pourtant Gluïndémielle avait été très claire, la peur viendrait avant la colère, suivie par la dernière loi, celle qui lui était inconnue...c'était à n'y rien comprendre, quel était le final de tout ça ? Et pourquoi lui ? Bien sûr, on lui avait recommandé de ne pas approcher la pierre des cinq lois du feu, et bien sûr il avait commis une maladresse...Mais Alisha avait rajouté une étrangeté dans tout cela : La pierre des cinq lois l'aurair choisi...
Tout cela lui donnait mal à la tête, alors qu'il s'emmitouflait un peu plus dans sa grosse couette couverte de poils bruns. Au moins, l'air de l'océan le rafraîchissait, l'empêchant de partir dans l'une de ces déprimes qui menaçaient régulièrement de le submerger.
Il est vrai que le contrebandier n'aurait jamais dû l'insulter ! Et même s'il pensait vraiment tout ce qu'il lui avait dit, ce n'était pas honnête de lui avoir caché ce qu'il pensait de lui pendant tout ce temps ! Malgré cela, le jeune berger ne lui en voulait pas. Au fond, il avait tout à fait raison. Sitôt qu'il avait détaché la jeune Navïn, elle s'était empressée de se jeter sur lui ! Bien sûr...mais c'était parce qu'elle avait été surprise et captive !
C'était difficile de penser correctement, toutes ses pensées se mélangeaient, formant un amas de brouillard impalpable. Il ne sentait même plus le vent venir lui caresser le visage et ébouriffer ses cheveux. C'était comme s'il ne percevait plus rien du monde qui l'entourait. A part le clapotis de l'eau et les craquements de la Rose, tout était silencieux : un silence oppressant.
En forêt, ce n'était pas le même silence. Toutes les créatures du jour étaient remplacées par les créatures de la nuit. Ici, le silence lui était différent, étranger, presque agressif. La présence du vieux berger lui manquait vraiment.
Tenak se releva, s'aidant de la balustrade, et regarda l'horizon. Au même moment, le navire fut violemment secoué, lui faisant perdre l'équilibre. Il faillit tomber par terre lorsqu'une main solide le rattrapa, le forçant à se remettre debout.
-Ah bien, moussaillon, tu n'as pas l'air d'avoir le pied marin ! Remarque, c'est souvent comme ça la première fois !
Le jeune berger eut un sourire timide, alors que le capitaine Wendol venait se placer à coté de lui, observant la lune avec un grand soupir. De nuit, il semblait encore plus impressionnant et son chapeau de capitaine lui donnait presque un air de démon de l'océan.
-C'est calme, cette nuit. L'air est frais ! Demain, je prévois un sacré orage !
-Comment pouvez vous le deviner ? demanda le jeune berger surpris.
Pour toute réponse, le capitaine humecta son doigt avant de le pointer vers le ciel. Tenak suivit du regard ce curieux geste, se demandant ce que ce personnage pouvait bien lui montrer dans le ciel.
-Le vent commence à tomber, de plus, vois comme le ciel est dégagé. Sens cette odeur de pluie qui règne au-dessus de la mer ! Connais tu le dicton « le calme avant la tempête » ?
Tenak secoua négativement la tête. Jonathan lui avait déjà énoncé nombre de dictons, mais celui-ci lui était inconnu. Il devait sans aucun doute être en rapport avec la mer.
-Tu verras, demain il sera vérifié. Je sens que ça va être très amusant !
Le capitaine se mit à rire dans sa barbe, faisant osciller son chapeau de droite à gauche. Tenak se força à sourire, ne sachant pas en quoi « braver une tempête au dessus de la mer » pouvait être amusant. S'accoudant à la balustrade faite dans un bois aussi sombre que la coque, le jeune berger passa une main dans ses cheveux bouclés, les retenant pour éviter que ceux-ci ne viennent se balancer devant son visage.
Un léger crissement se fit entendre, comme si un ongle était en train de gratter sur du métal...C'était étrange comme bruit, mais vu que le capitaine Wendol ne semblait pas y faire attention, cherchant quelque chose dans l'une des nombreuses poches de son manteau, le jeune berger ne s'en inquiéta pas, observant le dit manteau.
Il était si grand...il descendait au-delà des genoux du capitaine, en sachant que celui-ci était déjà de très grande taille. Sa couleur noire était très légèrement déteinte à certains endroits et une dizaine de poches plus ou moins petites « ornaient » toute sa surface. De l'une de ses poches, l'homme à la grande barbe sortit une gigantesque pipe de bois ! La tige devait bien faire un avant-bras et l'embout avait été travaillé pour pouvoir s'adapter parfaitement à la mâchoire : sans doute un objet de luxe, pensa Tenak avec coquetterie.
Le capitaine fouilla dans une nouvelle poche pour brandir cette fois un sachet contenant des feuilles séchées. Il en prit plusieurs, coinçant sa pipe entre ses dents et roulant les feuilles entre ses doigts jusqu'à former une petite boulette. Une fois cela fait, il la cala à l'extrémité de sa pipe avant de sortir un briquet d'amadou. Il allait en faire jaillir une étincelle lorsqu'il croisa le regard curieux du jeune berger.
-Tu n'as jamais goutté aux feuilles à pipe ?
Tenak répondit par un hochement négatif de la tête, ne détachant pas son regard de cette petite boulette de feuilles qui dépassait.
-T'as bien raison, moussaillon. Faut jamais commencer car après tu ne sais plus t'arrêter. Mais ça calme et c'est parfois pratique !
Aussitôt dit, le capitaine Wendol mit le feu à la boulette à l'aide de son briquet avant d'inspirer doucement, recrachant une épaisse fumée grisâtre par ses narines. Ce nuage noir se dirigea directement vers le visage du jeune berger, le faisant tousser fortement. Par tous les esprits, c'était plus piquant encore que les fumées de cheminée !
Le fameux crissement de métal se fit à nouveau entendre, plus insistant encore, cette fois ! Si Wendol l'avait remarqué, il devait sans doute se forcer pour ne rien laisser paraître sur son visage, tant ce bruit était blessant pour les oreilles ! Il inspira une nouvelle goulée, écartant sa pipe de ses lèvres pour laisser échapper ce nuage euphorique qui se dispersait déjà dans la nuit noire !
-Cette pipe est une très belle pièce : une pipe de capitaine ! Je l'ai trouvée en même temps que ce manteau, d'ailleurs...
-Oui, je sais vous me l'avez déjà dit ! Vous avez été capturé par une bande de pirates sanguinaires ! Eux mêmes ont été pris d'assaut par d'autres pirates rivaux ! C'est cela qui vous a permis de fuir de votre cellule dans la cale. Après cela, pendant que la bataille faisait rage sur le pont, vous avez fouillé la cabine personnelle du capitaine et substitué plusieurs de ses effets personnels avant de vous enfuir à bord d'un canot !
-Ah bon ? Ben ça...comme quoi ça t'intéresse ! D'ailleurs, figure toi qu'un jour...
Alors que le capitaine allait repartir dans l'une de ses petites histoires à dormir debout, un craquement sonore retentit, tandis que le navire s'ébranla violemment. Tenak fut projeté contre la rambarde, le souffle coupé. Le capitaine de la Rose noire, lui, retomba sur ses fesses, gardant miraculeusement sa pipe en bouche.
De nouveaux crissements, cette fois largement amplifiés, résonnèrent dans l'air. Le jeune berger crut que ses tympans allaient céder sous ce bruit sorti directement des entrailles de l'océan. Heureusement, ce terrible son cessa bientôt, laissant tout de même Tenak sous le choc.
-C'est fini ? demanda t-il ?
Hélas non, La Rose noire fut une nouvelle fois secouée, alors que Tenak passait par-dessus la rambarde ! C'était l'océan qui l'attendait si le capitaine ne l'avait pas saisi à temps par le col de sa tunique, le ramenant violemment sur le pont. Il tomba sur le sol de bois alors que l'homme à la barbe grisonnante relâchait une nouvelle bouffée de sa pipe.
-Et bien mon p'tit gars, c'est pas passé loin cette fois !
-Merci...capitaine...mais qu'est ce que c'est ? Que...se passe t-il ?
L'homme ouvrit la bouche, comme pour répondre. Mais au même moment, la grande cloche de la Rose Noire, située tout en haut du plus grand mat, se mit en marche. Quelques secondes après, tout l'équipage au grand complet se ruait hors de sa cabine, dérangé par cette alarme.
Un petit homme portant une chemise courte, le capitaine d'équipage, se dirigea vers Tenak et Wendol, alors que tous les autres marins se penchaient aux balustrade pour tenter d'identifier la cause du tangage de la Rose noire. Il s'inclina, ignorant superbement le jeune berger.
-Capitaine...est ce que...
-Un accrochage, oui. Sortez les balistes, ça sera utile. Et faites en sorte d'armer tout l'équipage avec des haches !
-Oui, Capitaine !
-Un accrochage ? Avec quoi ? Des rochers ? demanda Tenak, pendant que le capitaine d'équipage s'élançait vers la soute, écartant les hommes qui se trouvaient sur son passage.
Wendol inspira profondément, tandis que de nouveaux crissements retentissaient dans tout le bâtiment. C'était comme si quelque chose se déplaçait juste sous la coque. Cette chose frappait régulièrement le bois noir avant d'ébranler de nouveau le navire. Seulement...pourquoi ce crissement métallique ? D'où venait il ? Le visage du capitaine s'illumina avec la lumière que produisait la combustion de ses feuilles à pipe, lui donnant un air presque terrifiant.
-Me fais pas rire, gamin ! Comment veux tu que des rochers fassent ce vacarme ? Non, on a accroché un crabe-démon échoueur. Mais t'en fais pas, mon p'tit gars, mon rafiot a son secret et il ne se laissera pas couler par une telle saleté !
Comme en réponse à la provocation du capitaine, la Rose Noire commença à se pencher sur la droite, comme si une force incroyable tentait de la retourner. Presque aussitôt, tous les marins se précipitèrent vers l'autre coté, s'accrochant des mains à la balustrade et sautant sur place, provocant un horrible capharnaüm.
Avec horreur, Tenak vit une gigantesque patte sortir doucement de l'eau, vers l'endroit où le bateau était entraîné. On aurait dit une griffe, une très grande griffe recouverte d'une carapace rouge et recouverte de très longs poils bruns. Cette patte monstrueuse se mit à gratter le bois du navire, alors qu'elle s'accrochait au bastingage, entraînant un peu plus le navire dans les flots.
-Attention, moussaillon ! Accroche toi bien !
Crac ! Ce fut le bruit que produisit la balustrade entraînée vers les flots, éclatant en de nombreux fragments de bois et s'éparpillant dans les airs, tandis que la prise du monstre aquatique se relâchait aussitôt. La rose Noire se mit à ballotter de droite à gauche, secouée par la force de cette créature des mers.
-Je vais rejoindre le gouvernail ! Toi, reste pas planté là, je ne serais pas toujours derrière toi pour t'empêcher de passer par-dessus bord !
Après ces mots durs, sûrement à cause de l'urgence de la situation, le capitaine Wendol ne tarda pas à disparaître à son tour, alors que le jeune berger restait sur place, les yeux exorbités par la terreur et ne sachant où se réfugier. Cette patte avait été immense...il n'osait imaginer la taille de la bête a qui elle appartenait ! Mais déjà, celle-ci revenait à la charge, sortant tout aussi lentement des flots et tentant de s'accrocher aux poutres de bois tout près du rebord.
Malgré cela, les fiers marins du navire avait cessé cette étrange « danse », s'activant tous autour d'étranges machines en bois brut qu'ils étaient en train de monter. Ainsi, cinq groupes s'était formés, un pour chaque machine. Les marins qui restaient tentaient de sectionner l'intrus, donnant de violents coups de hache sur la carapace rouge. Mais cela n'avait pas plus d'effet que de frapper sur un rocher...
-Hey gamin, viens un peu m'aider à monter la baliste !
Qui l'avait appelé ? Tenak tourna la tête en tout sens avant de repérer un vieux marin qui était en train de lui faire de grands gestes de la main, s'affairant avec trois autres de ses comparses autour de l'une des machines de bois. A présent elle ressemblait à un arc incroyablement massif sur pieds. Mais comment pouvoir tirer avec un tel objet qui devait être bien trop dur à utiliser à main nue ?
Le jeune berger vint les rejoindre, de plus en plus paniqué à mesure que la Rose noire penchait de plus en plus. Par des gestes silencieux, l'équipage lui montra différentes pièces de métal à installer et tendit une grande corde accrochée aux deux extrémités jusqu'contre la caler à une autre pièce de bois. Tout en s'activant, le jeune homme posa la question qui lui brûlait la langue depuis déjà de trop longues minutes.
-Excusez moi mais...qu'est ce qu'un crabe-démon échoueur ?
-C'est une sorte de gros crabe rouge. Il est muni de trois paires de pattes griffues ainsi que des nageoires triangulaires situées sous ses pattes inférieures. Ca s'accroche au dessous de la coque des navires et ça les faire chavirer pour ensuite dévorer l'équipage, à présent à sa portée.
-Mais...c'est monstrueux ! répliqua Tenak, épouvanté. On va tous y passer !
-T'as jamais vu de baliste on dirait, répondit le marin avec un clin d'½il. Tu vas voir, y'aura du crabe au menu de ce soir ! Tiens aide moi à la pousser devant.
Comment envisageaient ils de repousser une telle créature avec seulement cinq arcs ? De plus, ils devraient être à deux au minimum pour pouvoir tendre une seule corde ! L'efficacité de cet engin restait donc à prouver !
Tandis que les cinq balistes se mettaient en place du coté de l'attaque du monstre, une nouvelle griffe était apparue, tentant de s'accrocher au rebord pour tirer un peu plus le navire vers elle. La situation était désespérée pour le jeune berger...jusqu'au moment où il aperçut les « flèches » que l'équipage allait utiliser.
Etait-ce seulement des flèches ? Cela ressemblait presque à des lances, mais dont la pointe était encore plus large et plus longue. Le plus impressionnant était que les marins ne posaient pas une, mais QUATRE de ces flèches sur la baliste, tirant la corde jusqu'à la bloquer à l'aide d'une grande manivelle. Un gargouillement se fit entendre, le cri du monstre marin, alors que les hommes qui avaient essayé de couper les monstrueuses pattes, s'écartaient de la zone de tir. Non loin de là, le capitaine Wendol, occupé à la barre, hurla un ordre.
-Tirez !
En un seul homme, cinq marins abaissèrent la manivelle de chaque baliste, alors que leur corde raide se détendait presque aussitôt. Tenak ne put voir le coup partir, c'était trop rapide ! Il entendit pourtant le sifflement aigu juste avant que les traits n'atteignent leur cible.
L'une des flèches vint se planter sur la patte qui avait essayé de s'accrocher au bastingage, la transperçant de part en part. Une autre l'atteignit également, plus à droite et surtout plus en hauteur, mais elle se brisa à moitié...Un autre trait percuta la seconde patte sans provoquer de dommages. Elle fut très vite remplacée par encore deux autres flèches qui, cette fois-ci, sectionnèrent directement l'incroyable griffe.
Quelle puissance ! Et tout cela en une fraction de seconde ! Tenak n'eut pas même le temps d'être abasourdi, le crabe-démon relâcha brusquement son étreinte. Tout l'équipage de la Rose noire tomba à terre, presque tous mouillés par l'eau de la mer qui ruissela sur le pont. Les balistes, à cause de leur poids, restèrent en place.
Le jeune berger, qui roula sur lui même, parvint à arrêter sa dégringolade grâce à l'un des quatre grands mâts. Il s'y retint aussi pendant un certain temps, attendant impatiemment que le navire ait finit ses balancements. Tous ces mouvements au dessus de la mer...Tenak, qui n'était pas habitué à l'air marin, en eut presque la nausée. Heureusement, la créature des profondeurs semblait avoir décidé de se calmer
-Il est parti ? se dit-il.
Tout à coup, un choc ébranla de nouveau le bateau, comme si quelque chose d'incroyablement gros venait de le percuter avec force. Si Tenak ne s'était pas maintenu au mat de la Rose noire, il aurait sans doute été précipité vers l'abîme. Malheureusement ce ne fut pas le cas pour de nombreux hommes qui, surpris par cette attaque, avaient été projetés par dessus la rambarde de protection. C'est dans la nuit, dans l'océan infini, que ces hommes moururent...
Ce choc était comme une chanson de mort ! Le crabe-démon portait bien son nom car il était en train de sonner le glas de tout le fier équipage de la Rose Noire. D'ailleurs ceux-ci tentaient de s'accrocher à tout ce qui aurait pu les empêcher d'être attirés vers la mer, leur pire ennemi en cet instant présent.
-Qu'est ce qu'il essaie de faire ? demanda Tenak à un marin au crâne rasé.
-Il tente de percer la coque !
-Il va nous couler !
-Non...sur ce coup là, il est mal parti !
-Qu'est ce que ça veut dire ? Il ne va pas nous couler ?
Un craquement sonore retentit. Cette fois c'était certain : La coque avait cédé ! Pourtant les percussions que provoquait le grand monstre marin avaient changé. C'était comme s'il frappait sur...du métal ? Seul le métal pouvait provoquer un crissement aussi strident !
Comme par enchantement, le crabe-démon arrêta ses attaques répétitives et apparemment inutiles. Le léger crissement qui était survenu avant son apparition avait recommencé. Il était donc de nouveau accroché juste sous la coque de la Rose Noire ? Oui, ça ne pouvait être que cela...
Après être resté étendu face contre terre, respirant l'odeur âcre et forte de l'eau de mer qui ruisselait sur son visage et mouillait ses vêtements de berger, Tenak se releva, le souffle court et le c½ur battant la chamade. Qu'est ce qu'il avait eu peur ! Mais cette peur ne s'était pas tout à fait volatilisée...le monstre était toujours là. Et le fait de savoir qu'il ne pouvait, apparemment, pas percer la coque du navire du capitaine Wendol ne le rassurait qu'en partie. De plus, le fait d'avoir perdu une patte et de ne pas avoir réussi à couler sa proie avait du l'agacer !
Et lui qui pensait que la traversée de l'océan vers le Celenistie serait paisible...les marins se relevaient les uns après les autres, aidant ceux qui avaient subit un choc plus violent. Plusieurs se plaignaient de maux de jambes ou de bras mais les seules victimes avaient été les pauvres hommes qui avaient été précipités dans l'océan. Mais Tenak n'écoutait pas les cris d'agonie, il avait vu le contrebandier sortir de la cale.
Furieux, le jeune berger se précipita vers lui, écartant ses cheveux mouillés qui se balançaient devant son visage. Sa colère retomba soudainement lorsqu'il vit l'½il au beurre noir qu'était devenu son ½il droit.
-Qu'est ce qu'il t'est arrivé ?
Apolïncer, qui n'avait pas encore remarqué sa présence, se tourna vers lui, son inséparable sourire ornant son visage fatigué.
-Hum ? Oh ça ? Ce n'est rien. J'aidais les autres hommes à maintenir toutes les réserves dans la cale avec de la corde. Et là, tu vas rire, j'ai été surpris par la secousse. Je me suis pris quelque chose en pleine figure...mais je ne sais plus trop quoi. Oh, épargne moi tes sarcasmes, hein ! Le jour n'est pas encore levé ?
Apolïncer bailla, mettant une main devant sa bouche. Cet homme savait il seulement ce qu'il se passait en ce moment même ? Tenak allait lui envoyer quelques paroles blessantes au moment où un homme hurla sur le pont.
-Le démon ! Le démon revient !
**
-Puisque je vous dis que je n'en sais pas plus ! Ils sont arrivés, tout s'est passé très vite, puis ils sont repartis avec la marchandise...c'est tout ce que je sais.
-Oui, oui...mais là il y a un os : Tes raisonnements ne m'intéressent pas, je veux des informations valables et tout ce que tu nous as donné pour l'instant, ce sont des gémissements et des pleurnicheries
Le petit marchand d'esclaves blêmit, se recroquevillant sur sa chaise. C'était toujours pareil...évidemment qu'il était mort de peur, ils étaient toujours morts de peur en leur présence. Mais cela ne leur facilitait pas toujours la tâche. Persuadé d'être accusé d'un crime quelconque, ils se mettaient toujours à avouer des choses...étranges ! Parfois, c'était intéressant, mais aujourd'hui Arka n'avait pas le temps !
L'homme, tout de noir vêtu et recouvert d'une capuche noire croisa les doigts sur la table en face de lui. A sa droite se trouvait un second traqueur à l'allure menaçante, tandis qu'à sa gauche, sa s½ur Aida observait d'un ½il sombre le nain qui blêmit. Il ne pouvait pas voir les yeux de la femme cachée dans l'ombre, mais il savait que son regard était fixé sur lui. Arka pouvait distinctement voir la sueur ruisseler sur son petit crâne, malgré la pénombre de la pièce.
-Mais je ne sais rien d'autre, je vous le jure !
-Sais tu qui nous sommes, marchand ?
-Vous...vous êtes des...
Sa voix s'étouffa avant qu'il ait pu achever sa phrase. c'en était presque touchant.
-Des traqueurs, exactement ! Et sous les ordres de sa majesté impériale : le seigneur Kannan ! Ce qui veut dire que les gens que nous interrogeons ne sont pas souvent en bonne posture, et en partie les petits rigolos dans ton genre !
Le marchand d'esclaves ravala une boule dans sa gorge. Ici, dans son repaire, il se trouvait chez lui. Les chaînes, ayant servi pour sa traite d'hommes et de femmes esclaves, étaient accrochées au mur et sur le sol de dalles. Seule la table et les deux chaises servant pour l'interrogatoire avaient été ajoutées. Après tout, il ne fallait pas dépayser ce pauvre petit homme. En ces lieux, il régnait une épouvantable odeur de sueur et de sang séché. C'était...dérangeant.
-Et si tu me décrivais les deux hommes qui sont venus dernièrement chez toi ?
-Il y avait un grand gars...un blond...oui, il était blond avec un bandeau bleu et un chapeau sur la tête ! Et avec lui ce gringalet inexpérimenté.
-C'est tout ce que tu peux me dire ?
-C'est tout ce que je me souviens, je vous le jure !
Arka se tourna vers sa s½ur qui approuva d'un hochement de tête, les bras croisés sous la poitrine. La peur lui faisait perdre la mémoire, il était en train de tout mélanger dans son esprit. Aida se décida enfin de s'avancer, baissant le visage vers le pauvre nain et posant sa main droite enroulée dans son vêtement sur la table.
-La marchandise, peux tu me la décrire ?
-C'était une Navïn...
Pas un mouvement, pas un bruit, simplement les sourcils froncés des trois traqueurs présents dans la salle. Aida se retourna vers son petit frère, l'interrogeant du regard avant de se concentrer de nouveau vers le pauvre marchand. Sa peau avait déjà commencé à pâlir. Sans doute devait il penser que ce silence pesant était mauvais signe pour lui...oui, peut être !
-Peux tu me décrire cette Navïn ? continua t-elle. N'omets aucun détail, s'il te plait.
-Elle était jeune...enfin je crois...elle était blonde aussi et ses vêtements étaient presque déchirés. Ils étaient sombres...très sombres. Et ses yeux étaient verts. Enfin...vert-noir.
Aida soupira profondément et Arka comprenait pourquoi. Lui-même il se sentait fatigué...oui, fatigué mais surtout très agacé ! Le marchand nain avait commencé à se balancer sur sa chaise, la faisant crisser sur les dalles de ce trou à rat.
-Bon...vous êtes consignés ici pour le moment. Nous commencerons un nouvel interrogatoire dans une heure, le temps que vous vous restauriez. Après cela, vous serez libres de repartir chez vous.
Sans un mot, le traqueur se leva et franchit la double porte en fer. Cette porte avait d'ailleurs longtemps retenu son attention à cause de son mécanisme si particulier. Il avait ordonné que celle-ci soit bloquée, ce qui empêcherait le petit marchand de s'enfermer. Mais de toute façon, qu'aurait il pu faire ? Après tout, la seule sortie était cette porte !
Sa grande s½ur lui emboîta le pas, faisant claquer ses talons sur le sol. Il pouvait aisément sentir sa nervosité par sa façon de marcher. Arka lui-même se sentait inquiet. Après tout, le seigneur Kannan n'allait pas être très satisfait.
Dans le couloir, les autres traqueurs du groupe les attendaient patiemment et silencieusement, tous cachés et emmitouflés dans leur grande cape noire, la capuche rabattue sur le visage, tels des spectres disciplinés. Sur tout le long du couloir, de nombreuses torches avaient été allumées, diffusant une lumière blafarde et pénétrante. Les ombres de ses fidèles condisciples étaient tout simplement effrayantes, Arka en était fier. La peur était souvent leur meilleur moyen pour se faire obéir.
Sauf que cette fois là, cela n'avait pas suffi...Aida le savait également pertinemment. Il faudrait ruser et surtout être rapide ! Aida croisa les bras alors que son frère se raclait la gorge, massant son cou qui avait sans doute pris froid...Le plus petit des traqueurs, celui à la voix fluette, parla le premier, ne se décollant pas du mur sur lequel il était appuyé.
-Quelles sont les conclusions ?
Arka hésita. Ses compagnons n'allaient sans doute pas être très contents, ce qui serait logique. Il prit une profonde inspiration, fermant les yeux pour trouver le courage qui lui fallait. Ils n'avaient beau être que trois, sans le compter lui et sa s½ur, la colère d'un traqueur était toujours redoutable, même pour ses alliés.
-La cible est passée par là il y a une nuit encore. On a d'autres témoins de la garde qui disent l'avoir vue emprunter un navire de contrebande, toujours en compagnie du grand blond dont Millie nous avait parlé.
-Dans ce cas, où est le problème ? rajouta un autre traqueur bien plus grand et impressionnant que les autres.
Arka soupira et Aida en profita pour lui donner un rapide et discret coude de coude dans les cotes. Ca allait être dur...
-La cible est venue récupérer une marchandise avant de partir. La même que...que celle que le seigneur nous avait demandé de traquer il y a un moment. Celle que nous avons vendue près de la frontière...une Navïn !
Même une déclaration de mise à mort n'aurait pas put avoir un tel effet. Toutes les têtes se tournèrent vers lui alors qu'il tentait de rester impassible.
-Tu ne parles pas de la reine tout de même !
-Elle-même. Par contre, le petit se serait battu avec elle et c'était...stupéfiant parait-il !
Un silence de mort se mit à planer au dessus du groupe alors que plus personne ne respirait. Cela avait sûrement dû avoir le même effet qu'un coup de poignard sur eux. Le petit traqueur parla calmement, mais il était facile de repérer des stigmates de peur dans le fond de sa voix. C'était normal...
-Tu ne parles pas sérieusement...Pourquoi le fugitif aurait eu besoin d'une esclave ? Et d'une Navïn par-dessus le marché ? C'est...incompréhensible !
-Diabolique est plus adapté à cette situation...ajouta Aida. Nous sommes à la recherche d'un garçon possédant un terrible pouvoir encore inexploitable, accompagné d'un maître de la contrebande. Il aurait résisté à l'une des attaques des serviteurs du seigneur Kannan. Il a vaincu un chef de garde et échappé à ses soldats !
-De l'autre coté, compléta le grand traqueur, nous avons poursuivit la reine Navïn elle-même ! Nous avons dû être plusieurs pour la maintenir ! Nous l'avons vendue et le jeune garçon la trouve, la combat et surtout se l'approprie après l'avoir vaincue à lui seul ! Coïncidence ?
De nouveau le silence, seul le crépitement du feu sur les torches se faisant entendre. La situation était compliquée pour Arka...vraiment trop compliquée. De nombreuses choses le gênait et, de plus, le petit traqueur avait raison : Pourquoi ce garçon voulait il s'encombrer d'une Navïn récalcitrante ? Car il était évident qu'elle allait lui mener la vie dure ! L'un des autres membres du groupe, celui qui n'avait pas encore pris la parole, explosa, lâchant sa colère bien trop longtemps contenue.
-Je ne crois ni au hasard, ni aux coïncidences ! Il y a quelque chose dans les prophéties que le seigneur Kannan a dû mal interpréter ! J'aurais dû démissionner comme lorsque je vous l'avais annoncé dans la forêt, le jour où nous avons traqué cette gueuse !
-Alors pourquoi ne l'as-tu pas fait, si c'est ce que tu désires ?
La question d'Arka le laissa un moment mal à l'aise. Il savait très bien pourquoi cet homme n'avait pas encore quitté le groupe.
-Je tiens à la vie et je n'aime pas souffrir...tu...tu le sais très bien !
L'atmosphère étant en train de s'électriser, il était hors de question pour le groupe de reprendre la chasse dès ce soir. Traquer alors que la tension empoisonnait un groupe était toujours mauvaise conseillère. Un peu de repos leur ferait sans doute beaucoup de bien. Il était temps de mettre fin à cette conversation !
-Coïncidence ou pas, cela ne changera que peu de choses. Le garçon a eu tort de s'entêter avec pareille Navïn ! Elle va sans doute le ralentir et le gêner, ce qui est bon pour nous ! Nous allons voir comment procéder au dehors.
Toutes les têtes approuvèrent avant de parcourir le long couloir du dépôt aux esclaves en sens inverse. Arka allait en faire de même lorsque sa s½ur le retint par le bras, le forçant à se retourner. Le jeune traqueur n'aimait pas quand Aida le prenait à part d'une telle façon. Elle était beaucoup trop sérieuse !
-Pour ce marchand...tu n'as jamais eu l'intention de le laisser en vie, n'est ce pas ?
-Le seigneur Kannan est très clair la dessus : pas de témoin !
-C'est cette...chose au bout qui te fait peur...
Arka suivit le regard de sa grande s½ur. Les autres traqueurs avaient déjà disparu du couloir. Pourtant, une forme presque indistincte les attendait. Une créature noire, à la forme de chien et aux pupilles rougeoyantes. Une créature des ténèbres au large sourire garni de crocs. Il en était persuadé : cet animal appartenant au seigneur Kannan et tout droit sorti de ses pires cauchemars était en train de le narguer !
-Je sais qu'elle doit nous surveiller...mais j'ai toujours eu horreur des faux sourires. Et celui là me fait peur...
**
-Attention !
Trop tard ! Une immense pince de crabe rouge et recouverte de fourrure mouillée comme les pattes attrapa un marin qui tentait de s'enfuir. Il disparut à tout jamais, emporté dans les abysses de la mer par l'ignoble créature. Le monstre aquatique était accroché à l'arrière du navire, deux de ses pattes encore intactes avaient de nouveau saisi le bois de la coque. Pendant plus d'une heure, la lune avait pu observer ses assauts à chaque fois repoussés par les puissantes balistes de la Rose noire.
Mais l'équipage avait été totalement pris de cours lorsque le Crabe-démon avait changé de stratégie, essayant d'attirer de nouveau le bateau dans la mer en le tirant par l'arrière. Les balistes devaient être déplacées pour le repousser...mais soulever des armes aussi lourdes prenait beaucoup de temps !
Tenak était paniqué. Cette pince démesurée saisissait aisément quiconque s'en approchait trop près. Mais si personne ne tentait de sectionner les pattes, celles-ci continueraient d'attirer le navire dans les profondeurs de l'océan ! Apolïncer vint le rejoindre, le front trempé de sueur. Lui et plusieurs autres marins tentaient de déplacer une baliste et ils devaient régulièrement se relayer, le processus demandant beaucoup d'efforts et de temps. Et c'était son tour.
-Ten, va les aider ! J'ai les bras en compote ! Moi je vais...Accroche toi !
Ce fut juste ! La grosse pince avait tenté de le saisir...mais ce furent les réflexes du contrebandier qui le sauvèrent de la mort. Lui et le jeune berger tombèrent sur le bois du bateau, les vêtements à présent complètement mouillés. Apolïncer ne put s'empêcher de lui sourire, alors qu'il l'aidait à le relever. Tenak, quant à lui, ne disait mot. Il était toujours vexé par les propos que cet homme avait eus à son égard. Mais était ce vraiment le bon moment pour penser à tout cela ?
-Toujours endormi ? Allez dépêche toi, va les aider !
Le jeune berger ne se le fit pas redire une deuxième fois et se précipita vers l'avant du navire. Plusieurs fois il dut se cramponner à quelque chose tant les secousses étaient de plus en plus importantes. C'était comme monter une pente...le danger était imminent ! Loin à l'avant du navire, Tenak atteignit la fameuse baliste.
Quatre marins avaient accroché des cordages pour pouvoir la tirer tandis que deux autres se contentaient de la pousser. Tous étaient fatigués. La baliste était d'ailleurs si lourde qu'elle laissait de profondes rayures dans le bois de la coque.
Sans un mot, Tenak rejoignit les deux marins, se mettant lui aussi à pousser de toutes ses forces. Cela avait il un effet quelconque ? Si oui, cela ne se voyait pas directement...et pourtant, le jeune homme poussait...poussait...encore et encore, ne prêtant pas attention aux cris de terreur des hommes du navire.
-Stop...j'arrête...je n'en peux plus...
C'était l'un des marins poussant la baliste qui avait dit cela, s'effondrant au sol respirant fortement. Ce manque d'aide se fit cruellement sentir car ils avançaient bien moins vite à présent. Arriveraient-ils à temps ? Empêcheraient-ils ce monstre de couler la Rose Noire Tout d'un coup, Tenak sentait son destin très incertain...Ce fut juste avant qu'il n'entende une voix familière.
-Repose toi, matelot ! Je prends la relève ! Je ne vais pas laisser ce crabe d'eau douce s'en prendre à ma perle bien aimée !
Aussitôt après, le capitaine Wendol venait prendre place juste à coté du jeune berger, poussant de toutes ses forces. Ce fut un miracle, la baliste glissait facilement sur le bois et cela sans effort. Ce gros manteau devait cacher une musculature impressionnante !
-Capitaine, pourquoi cette...bestiole n'a pas réussi à percer la coque ?
-Elle est faite dans du bois-de-fer.
-C'est-à-dire ? demanda le jeune homme qui continuait de pousser.
-Un bois incroyablement léger et plus résistant encore que la roche. Il était surtout très difficile à manier ! Il parait qu'il a fallut cinq ans pour créer la coque de ma Rose Noire.
Du bois-de-fer ? Cinq ans pour le travailler ? A présent tout s'expliquait...c'était cela qui avait terriblement énervé le démon des mers ! Mais malgré une telle résistance, cela n'avait pas empêché ce monstre de trouver une stratégie de rechange.
Grâce aux efforts du capitaine Wendol, la baliste arriva presque à temps. Déjà, l'arrière du navire avait commencé à s'enfoncer dans l'eau. Tout de suite, le capitaine activa lui-même la machine, alors que les traits meurtriers sifflaient dans l'air. Presque aucun n'atteignit leurs cibles, celles-ci ayant été protégées par la grande pince du crabe. Cela l'agaça davantage, alors qu'elle percutait un marin qui vola haut dans le ciel, avant de heurter durement le sol.
Alors qu'il allait aider le capitaine pour amener d'autres flèches, ses yeux s'agrandirent de terreur. Apolïncer et d'autres marins tentaient de repousser cette affreuse pince, armés de simples haches. D'un simple mouvement circulaire, elle les mit à terre sans effort, s'ouvrant et se fermant comme le bec d'un oiseau. Seulement, elle avait apparemment décidé de prendre le contrebandier comme nouvelle cible.
Celui-ci rampait, tentant de s'échapper du mieux qu'il pouvait de la zone dangereuse. Et pourtant, il n'était pas assez rapide...déjà, la pince se redressait, s'ouvrant en grand et prête à se jeter sur le pauvre homme. Le sang de Tenak ne fit qu'un tour !
L'arme Navïn émit une étrange note métallique lorsqu'elle sortit du fourreau. Sur sa lame, la lune se reflétait, telle une épée fantomatique. Il n'entendait plus les craquements du bateau, les clapotis de l'eau déchaînée ni les cris d'Apolïncer pour le forcer à reculer. Seul comptait ce gigantesque monstre.
Sans même réfléchir, il s'élança, tenant l'épée Navïn à deux mains. Le jeune berger contourna la zone de danger avant de se diriger vers le bras recouvert de la même carapace rousse sur lequel était fixé l'énorme instrument de mort. Une fois à portée, il abaissa son propre bras.
La lame s'enfonça sans effort dans la carapace, sectionnant les muscles et les tendons. Il la ressortit, l'abattant une nouvelle fois sur la blessure. A la troisième attaque, la pince craqua, emportée par son poids. Ce fut dans un bruit sourd qu'elle s'écroula sur le pont, grande ouverte. Elle ne ferait plus de mal à personne...
Tenak n'eut pas le temps de se remettre de ses esprits, la Rose Noire se redressa soudainement, à présent soulagée de la pression provoquée par le crabe-démon. Au même moment, le capitaine et deux de ses marins étaient en train d'armer la baliste, prête à tirer au moment opportun.
Fou de douleur, une plainte sonore perça le rempart d'eau que formait l'océan, alors que toutes les pattes qui n'avaient pas été amputées jaillirent de la mer en même temps. Lentement, la bête émergea lentement des profondeurs abyssales, crevant la surface de l'océan.
Ses yeux de forme ovale clignaient régulièrement, solidement enfoncées dans son crâne à la carapace aussi rouge que le soleil levant. Deux paires de mandibules s'agitaient en cadence, alors que deux fragments de sa carapace s'écartaient pour laisser apparaître une bouche démesurée et garnie de pointes minuscules. Une longue plainte s'échappa de sa gorge, comme un long gargouillis agressif.
-Tirez ! Achevez le !
Ce fut la dernière attaque...les flèches partirent à toute vitesse, s'insinuant aisément dans sa bouche et perçant sa carapace de l'intérieur. D'horribles craquements résonnèrent pendant que le monstre s'écroulait sur le pont. Emporté par son poids, il glissa rapidement sur la coque alors que l'océan le dévorait à jamais...Il ne restait du crabe-démon que sa pince sectionnée !
Apolïncer grimaça, posant une main sur son torse. Le choc avait été rude, il devait sûrement avoir une côte fêlée. Il regarda tout de même autour de lui, essayant de le retrouver des yeux. Mais il ne le vit pas...il était là, à l'instant, juste avant que le monstre ne sorte de l'eau ! Wendol vint le rejoindre, mais il ne le remarqua pas.
-Ca va, vieux gredin ? Rien de cassé ?
-Où est Ten ?
Du coin de l'½il, Apolïncer aperçut sa grande épée au sol, près du bastingage. Mais son propriétaire avait disparu.